LA MIGRAINE ET SES VARIETES CLINIQUES
« J'ai laissé envieillir et mourir en moy de mort naturelle des rheumes, défluxions gouteuses, relaxation, battement de cœur, micraines et autres acci-
dents que j'ay perdus quand je m'estois à demy formé a les nourrir. On les conjure mieux par courtoisie que par brauerie : I faut souffrir doucement les lois de nostre condition. Nouùs sommes pour vieillir, pour affoiblir, pour estre malades, en dépit de toute Médecine. »
(Les Essais de Michel de Monralene, Edition Rondet, 1659, livre III, chap. XII, page 555.)
HISTORIQUE. — « Hippocrate, Arétée, Cœlius Aurelianus et autres ne connaissaient point la migraine. » C’est du moins ce qu'affirmait Chaumier dans sa thèse de Paris en 1878. Il avait tort : Arétée de Cappadoce a laissé une description claire et précise de « l'hétérocranie », où il est facile de reconnaître la migraine. — Galien a proposé la première théorie pathogénique de la maladie qui lui doit son nom : L’hémicranie est due à ce que « certaines parties du corps envoient au cerveau, avec le sang, des liquides ou des vapeurs de mauvaise qualité ».
L'arabiste Valesco de Taranta, reproduisant les données de Sérapion, voit le siège de la douleur dans les ventricules cérébraux. Elle résulte de l’action locale de vapeurs nocives ou d’une cachexie de nature inconnue. Jean Fernel, médecin de Henri II, croit trouver le siège de la migraine dans la substance cérébrale, les méats et les conduits. Pour la pathogénie, la bile prend la place des’ liquides et des vapeurs irritantes. Au xvu‘ siècle, Charles Lepois estime que « la sérosité est la cause du mal puisque son expulsion le fait cesser ».
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Fordyce ne fait que reprendre la théorie de Carolus Piso : les migraines suivies d’épilepsie, d’apoplexie, de paralysie, ont pour cause un amas de pituite dans les méninges. Schobelt (faut-il s’en étonner ?) exprime un profond dédain pour les médecins français, et finit par attribuer la migraine au rhumatisme. Pour Junker, les migraines sont des affections goutteuses et spasmodiques. Wepfer croit que le sérum du sang stagnant dans une moitié de la tête y produit l’irritation qui amène une atrophie moléculaire du rameau sousorbilaire de la V° paire. Tissot émet l'hypothèse que la migraine vient de troubles gastriques; l’irritation passe de l'estomac à la V° paire. Wollaston décrit ses troubles oculaires. Le mémoire de Piorry isole la variété ophtalmique où l’auteur voit une personnalité morbide analogue aux névroses, due à une irritation de l'iris et du gangliôn ophtalmique. Dans son article de dictionnaire, Calmeil signale les spasmes convulsifs de la face au cours de l'accès.
Dervilliers considère la migraine comme une maladie des sinus frontaux, et Chaussier et Pinel comme une névrailgie de la V° paire. Bouillaud la définit une « névralgie des branches externes du trijumeau ». Pour Romberg, c’est l’encéphale lui-même qui souffre dans sa portion corticale. Après les recherches de CI. Bernard et de Brown-Séquard sur le grand sympathique, Du Bois-Reymond regarde sa migraine comme étant toujours due à la tétanisation de ce système qui produit la douleur par crampe vasculaire. Mollendorf oppose la théorie de la paralysie du sympathique cervical. Jaccoud et Eulenberg essaient de concilier les deux opinions, et ce dernier décrit deux formes, angio-paralytique et angio-tonique.
Le traité de Liveing, paru en 1873, fait époque dans l’histoire de la migraine. L'auteur publie soixante-sept observations, où l'on trouve entre autres symptômes compliqués l’incohérence des idées, la confusion, les terreurs vagues. Il rattache l'affection au groupe des névroses et en explique la pathogénie par l'accumulation de l’influx nerveux et sa dépense sous forme « d’orages nerveux ». Trousseau se fait
le propagateur de l'idée qui regarde la migraine comme l’expression d’un état constitutionnel à manifestations multiples et équivalentes : Cette névrose n'est pour lui qu’une manifestation de la goutte larvée. Les articles d'Axenfeld, Lasègue, Gubler, Galezowski, immobilisent la définition SyMmpiomatique des diverses variétés de l’affection. Galezowski décrit, en particulier, l’hémiopie périodique et l’amaurose migraineuse; 1l signale l’aphasie et l’amnésie temporaires. Brown- Séquard explique les troubles transitoires du cerveau par une anémie cellulaire liée au spasme des petits vaisseaux cérébraux qui dérive de l'excitation des nerfs vaso-moteurs; il applique cette théorie au processus migraineux. Vulpian admet, au contraire, que les éléments de l’encéphale peuvent être modifiés directement par des irritations spéciales provenant de la périphérie ou des centres nerveux eux-mêmes. Pendant ce temps, Charcot signalait les connexions de la migraine avec la paralysie générale et le tabes, et il faisait admettre dans le cadre nosologique la forme ophtalmoplégique de la migraine. Le bromure de potassium était enfin, grâce à lui, préconisé comme traitement; et l’aphasie et l’amnésie bien décrites comme symptômes du paroxysme. Bochefontaine publiait alors des observations de migraine tétanoïde. Pierret, dans sa thèse, décrit les lésions des noyaux sensitifs du trijumeau dans la migraine des tabétiques; et il assigne un siège ganglionnaire aux phénomènes douloureux.
Bonnal publie un cas de migraine ophtalmique avec symptômes épileptoïdes guérie par l'air chaud. Chaumier (de Paris) attire l'attention sur l'existence d'une excitation génésique avec érections, au moment des attaques; il cite également un cas où la migraine débutait par une perte de connaissance. Pour Bouchard, « les fréquentes parentés morbides de Ja migraine avec l'asthme, la goutte, la lithiase, etc., prouvent que sa condition pathogénique peut être provoquée ou préparée par des troubles nutritifs communs à ces maladies. » Défendant les théories de son maître Charcot, Féré est le premier à mettre de l’ordre dans le fatras des observations : il classe
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les migraines en simples, frustes, dissociées et associées; il montre la fréquence des troubles cérébraux convulsifs et sensitifs, et en fait une variété autonome qu'il range après les épilepsies sensorielles, l’expliquant par une anémie spasmodique du carrefour sensitif et de certains points du cortex. L'année suivante, une leçon de Charcot montre la migraine accompagnée au début d'une paralysie générale. Armaugué y Tusset, puis Robiolis, signalent la présence de phénomènes convulsifs auditifs, gustatifs et olfactifs, qui peuvent prédominer et constituer ainsi des formes nouvelles de la migraine sensorielle. Albutt rapporte en 1883 un cas de migraine épileptiforme. Chaumier, puis Denier, avec leur maïitre Pierret, accordent à la région sphéno-occipitale du cerveau un rôle important dans la pathogénie des phénomènes cérébraux de la migraine; ils expliquent par des réflexes cérébraux les troubles associés de l’épilepsie et de la migraine ophtalmique. Le spasme vasculaire et le rétrécissement organique expliqueraient la prédisposition migraineuse et le rôle des intoxications dans la pathologie cellulaire. En 1886, Sarda consacre à la migraine sa thèse d’agrégation. Le livre de Thomas, paru l’année suivante, contient, outre l’historique complet, une étude claire de la migraine simple et de la variété ophtalmique. Une importante revue générale et un article sur dix cas de migraine accompagnée sont publiés par Berbez en 1889. Brissaud et Wood rapportent deux nouveaux cas de celte variété. Dans leur traité, Grasset et Rauzier voient dans la migraine la manitestation d'un état général constitutionnel. Ils étudient bien les troubles associés à l'accès migraineux. Féré insiste à nouveau dans « les épilepsies » sur les phénomènes moteurs et sensitifs de la migraine. Avec le travail de Mingazzini apparaît la première étude d'ensemble sur les troubles psychiques de la migraine. Passant en revue les faits de Lowenful, Zacher, Krafît- Ebing, Agostini, Sciamanna, Brackmann, l’auteur décrit la « dysphrénie hémicranique ». Peu après, Lamarck et André citent des cas de névralgies périphériques et viscérales comme
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équivalents de la migraine, et Rachford croit isoler une toxine qu'il retrouve après les accès migraineux et épileptiques. En 1897, Féré puis Bordani rapportent deux cas de psychose migraineuse. La même année, Krafft-Ebing trouve qu'incontestablement il existe des rapports étroits entre l’épilepsie et la migraine ophtalmique. |
Le début du xx° siècle apporte deux ouvrages importants : la thèse de Cornu, et la monographie importante de Kovalewsky. Le premier, se basant sur de nombreuses observations, montre que la crise douloureuse de l’accès migraineux peut, refleclivement, occasionner des états convulsifs simulant à s'y méprendre la grande crise de mal comitial. Il étudie ensuite les rapports de la migraine avec les états délirants. Kovalewsky apporte une étude minutieuse de la migraine et nombre d'observations nouvelles. À partir de cette époque, ce sont les rapports de la migraine et de l’épilepsie qui absorbent l'attention des chercheurs. Hortsmann, Kovalewsky, Gowers apportent leur contribution à ce problème. Vasco Forli montre la prédominance des troubles psycho-sensoriels dans les phénomènes psychiques de la migraine. Pour cet auteur, l’hémicranie et l’épilepsie sont tout à fait différentes l’une de l’autre, mais les hémicranies symptomatiques ne sont pas rares chez les épileptiques. Guido Guidi étudie les symptômes psychiques prémonitoires de l’accès de migraine. Bioglio estime que les psychoses céphalalgiques ne sont pas de nature hystérique ou épileptique. C’est d'Abundo qui a attiré l'attention sur les substitutions, les transformations et les associations morbides de la migraine avec l’épilepsie, l'asthme, l’épiplégie et la neurasthénie. Pour Hubbell, migraine et épilepsie sont absolument distinctes; ce qui n'empêche pas Dobson d'étudier encore leurs rapports. De Clérambault publie un cas de migraine avec troubles psychiques et fugue inconsciente. Pendant l’année 1910, dominent les préoccupations pathogéniques. Hartenberg (de Paris) voit dans la migraine une névralgie paroxystique du sympathique cervical. Dans une importante revue générale, F. Lévy et P. Bauffle soumetjent à la critique les dilléren-
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tes théories pathogéniques. Kuln fait un travail analogue. Lerch réunit sous un même facteur étiologique la migraine hystérique, les vomissements périodiques et l’épilepsie. La même année, Fernand Lévy remarque entre les névralgies faciales et les migraines une foule de points de contact et, s'appuyant sur deux observations, considère la migraine comme une névralgie des filets intracraniens du trijumeau. Parhon, après Hertoghe, parle de la pathogénie thyroïdienne de la migraine. Parallèlement, la migraine ophtalmoplégique est étudiée par Leclere, Clarke et Finzi. Price publie un cas où l’épilepsie coexiste avec la migraine, mais il croit exceptionnelle l'association de la migraine avec des troubles sensitifs. Puis vient l’article de H. Meige et Feindel, ils décrivent les formes classiques de la migraine, groupant sous le titre de migraine accompagnée toutes les formes anormales.
En 1912, paraît un ouvrage remarquable. Par la richesse de sa documentation, la belle monographie de Flatau (de Varsovie) est unique. Cet auteur insiste particulièrement sur la coïncidence des manifestations migraineuses et épileptiques. L'année suivante, Froment et Genet rapportent un cas de migraine ophtalmique survenue chez un ancien épileptique. Muselli fait avec Régis une thèse très documentée sur les troubles psychiques de la migraine. Watermann revient aux relations de la migraine et de l’épilepsie : il croit à l'existence d’un rapport entre les deux affections. Dans sa séméiologie, Déjerine dit un mot des troubles sensitifs et moteurs de la migraine. Rien n'est publié pendant la guerre, en dehors d’un article où Sicard et Roger étudient les troubles moteurs associés dont ils basent le pronostic sur l'examen. du liquide céphalo-rachidien. Parhon et Madame Balif publient deux observations de migraines guéries par le traitement thyroïdien. L'article de Sicard, dans un récent traité de médecine, mentionne les migraines compliquées de troubles sensitivo-moteurs avec ou sans aphasie; l’auteur insiste sur l'importance des résultats fournis par la ponction lombaire. À Bruxelles, Bouché et Hustin proposent un nouveau traitement anti-anaphylactique par des in-
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jections de sérum de cheval ou de crotaline. Les connexions efitre la migraine et l’épilepsie sont étudiées dans leur distribution familiale par Buchanan. La migraine des enfants est reprise par Comby, tandis que Sicard, Paraf et Forestier préconisent un nouveau traitement par les injections intraveineuses de carbonate de soude. H. Claude divise les symptômes associés à la migraine en viscéraux, nerveux et psychiques; il insiste sur la forme aphasique et signale les rapports étroits qui existent entre la migraine et l’épilepsie. Au contraire, Phillips estime que les troubles cardio-vasculaires déterminant la migraine peuvent produire un type différent d’aura avec convulsion, qu'il ne faut pas appeler épilepsie. Dans son récent ouvrage, Laignel-Lavastine montre que « quel que soit le point de départ de la migraine, elle est, dans son mécanisme et dans son expression, un syndrome sympathique. » Peu après Pasteur, Vallery-Radot fait admettre l’origine anaphylactique de certains accès de migraine. Didsbury voit l’origine de l'affection dans une névralgie des branches superficielles des nerfs occipitaux et préconise le massage comme traitement efficace. La thèse de Madame Weismann apporte plusieurs classifications des formes de migraine et permet des considérations pathogéniques intéressantes. Il y a quelques mois, enfin, Debré a fait paraître une étude remarquable de la migraine chez l'enfant.
Descriprion. — La migraine est un syndrome douloureux, se reproduisant par accès, et caractérisé surtout par une céphalalgie intense, ordinairement unilatérale et localisée dans la région orbito-frontale, s’accompagnant le plus souvent de photophobie, de malaise nauséeux et de vomissements.
Les accès de migraine sont séparés les uns des autres par des intervalles de santé parfaite; ils se reproduisent avec une périodicité plus ou moins régulière. Souvent héréditaire, la migraine survient de préférence chez les femmes neuro-arthritiques, de vie sédentaire. Elle débute ordinairement à l’âge de l’adolescence, se prolonge dans l’âge mûr et cesse à l’approche de la vieillesse, chez la femme avec la ménopause.
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MicRaiNe siMPLE. — Î]l n’est pas rare que la veille ou l’avantveille de son accès, le migraineux éprouve une sensation de mieux être. Le jour de la migraine débute par un mauvais réveil, une sensation de malaise général qui va croissant. Bientôt apparaît la douleur, d’abord limitée en un point de la tempe, de la région sourcilière ou du globe de l'œil, puis envahissant peu à peu toute une moitié du crâne (hémicranie). Les caractères de cette douleur varient suivant les sujets et suivant les accès; on la qualifie, selon les cas, de compressive, lancinante, térébrante. Elle atteint bientôt son acmé et c’est alors qu’apparaissent les nausées, les vomissements. Ceux-ci calment momentanément la douleur, mais l’accès ne cesse pas toujours avec eux. Le migraineux reste plusieurs heures dans un état de malaise nauséeux, incapable d'agir, de penser. Tantôt son visage est pâle, tantôt au contraire vultueux. Céphalalgie et vomissements se succèdent, le malade passe par des alternatives de mieux et de pire. Enfin, les phénomènes aigus s’atténuent,; les douleurs sont remplacées par une fatigue extrême, un grand accablement et un violent besoin de sommeil. Le migraineux s'endort. Le lendemain, il s’éveille encore mal à son aise, courbaturé, sans entrain. Mais à l’ordinaire, dès qu il a mangé, tout se dissipe comme un rêve; il reprend sa vie coutumière.
Telle est l’allure ordinaire de l'accès de migraine simple. Mais les variantes sont innombrables. Chaque migraineux a sa migraine, à lui, qui n’est calquée sur aucune autre.
MIGRAINE OPHTALMIQUE. — Wepier (1723) en connaissait déjà bien les symptômes; mais c’est Piorry qui l’a individualisée dans son mémoire de 1831. Les troubles oculaires y prédominent. Ils sont souvent précédés d’une sorte d’aura, consistant en une sensation de vertige ou de défaillance dans la région épigastrique. Certains malades se plaignent de rêves précurseurs de la migraine ophtalmique, rêves hémianopsiques du même côté que le scotome et qui sont à rapprocher des hallucinations hémianopsiques. Le trouble visuel revêt des formes diverses, le champ visuel se trouble, l'atmosphère pa-
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