RUE BONAPARTE
PRÉFACE
Peu de mots ont reçu autant d’extension que le mot symbole. Originairement, ce nom était donné, chez les Grecs (i), aux deux moitiés de la tablette qu’on se partageait en contractant un lien d’hospitalité — à l’instar de ces contrats synallagmatiques qui se détachent d'un registre à talon, suivant un pointillé conventionnel. — L’expression s’appliqua graduellement aux coquilles gravées par lesquelles se faisaient reconnaître les initiés des mystères, voire aux formules plus ou moins ésotériques et aux rites sacramentels qui étaient comme le lien visible de leur communion.
(1) 2û(j.poÀa, de aüv et de JidcXXetv, jeter ensemble.
PREFACE
En même temps, on l’étendit d’une part aux oracles, aux présages, à tout phénomène extraordinaire qui pouvait passer pour un avertissement des dieux, d’autre part aux mots de passe militaires, aux insignes corporatifs, aux jetons de présence, aux gages de toute nature, depuis la bague nuptiale jusqu’à l’anneau déposé avant le banquet pour assurer le payement de la cotisation. — C’est ainsi qu’il en vint graduellement à signifier tout ce qui représentait quelque chose ou quelqu’un par convention ou par analogie.
On pourrait définir le symbole : une représentation qui ne vise pas à être une reproduction. La reproduction suppose que l’image est identique ou du moins semblable à l’original; le symbolisme exige seulement qu'elle ait certains caractères en commun avec l’objet représenté, de façon que, par sa seule présence, elle puisse évoquer l’idée de ce dernier; comme c’est le cas, pour une arme de jet et la foudre, une faucille et la moisson, une bague et le mariage, une balance et la notion de justice, une génuflexion et le sentiment de soumission, etc.
PRÉFACE
Par le symbolisme, les objets les plus simples, les plus vulgaires se transfigurent, s’idéalisent, acquièrent une valeur nouvelle et , pour ainsi
dire, illimitée. Dans les mystères d’Eleusis, lors de l’initiation au degré supérieur, rapporte l’auteur des Philosophournena , « on exhibait comme » le grand, l’admirable, le plus parfait objet de » contemplation mystique, un épi de blé mois- » sonné en silence (r) ». Le lambeau d'étoffe que, dans les circonstances ordinaires, nous rejeterions comme un haillon, résume, au bout d’une hampe, toutes les aspirations contenues dans l’idée de patrie, et il suffit de deux lignes qui se croisent, pour rappeler à des millions de chrétiens la rédemption du monde par l’immolation volontaire d’un Dieu.
Nous vivons au milieu de représentations symboliques, depuis les cérémonies qui fêtent la naissance jusqu’aux emblèmes funéraires qui ornent la tombe, depuis les poignées de main que nous distribuons le matin jusqu’aux applaudissements dont nous gratifions l’acteur ou le
(i) Philosophournena, V, i, édit. Cruyce. Paris, 1860, p. 171.
PRÉFACE
conférencier du soir, depuis les images qui figurent sur le cachet de nos lettres jusqu’aux billets de banque qui reposent dans notre portefeuille. Les arts ne font que du symbolisme, alors meme qu’ils prétendent s’en tenir à l’imitation servile de la réalité. Nous écrivons, comme nous parlons, en symboles, et c’est encore en symboles que nous pensons, s’il faut croire les écoles philosophiques qui affirment notre impuissance à saisir les choses en elles-mêmes. La philosophie de l’évolution va jusqu’à proclamer, par l’organe de son fondateur, que la notion de force à laquelle elle ramène tous les phénomènes, est simplement le symbole d’une réalité inconnue et inconnaissable. Herbert Spencer ajoute même, dans les termes les plus explicites, qu’il nous sera toujours loisible de nous figurer cette réalité par des symboles concrets, sous la seule réserve de ne pas tenir ces images pour semblables à ce qu’elles remplacent (i).
En ce sens, on peut appliquer au symbole ce que M. le professeur Sabatier a écrit à propos
(1) Premiers principes, traduction Gazelles, Paris, 1871, §3i.
PREFACE
du mythe : « Gréer un mythe, c’est-à-dire entrevoir derrière la réalité sensible une réalité supérieure, est le signe le plus manifeste de la grandeur de l’ame humaine et la preuve de sa faculté de croissance et de développement infinis (i). » Sans doute, les symboles qui ont attiré au plus haut point la vénération des foules ont été les signes représentatifs de dieux souvent absurdes et grossiers; mais qu’ont jamais été les dieux mêmes, sinon les symboles plus ou moins imparfaits de l’Etre, supérieur à toute définition, que la conscience humaine a de plus en plus clairement pressenti au travers et au-dessus des dieux ?
C’est le sentiment, et surtout le sentiment religieux, qui recourt largement au symbolisme pour se mettre en communication plus intime avec l’être ou l’abstraction dont il désire se rapprocher. A cet effet, on voit partout les hommes tantôt choisir des objets naturels ou artificiels qui leur rappellent le grand Absent, tantôt imiter .eux-mêmes, d’une façon systématique, les faits el
(1) A. Sabatier. Mémoire sur la notion hébraïque de l'esprit. Paris, 1879, p 9.
PRÉFACE
gestes qu’ils lui prêtent — ce qui est une manière de participer à sa vie, — tantôt enfin objectiver par des procédés aussi variés que significatifs toutes les nuances des sentiments qu’il leur inspire, depuis l’humilité la plus profonde jusqu’à l’amour le plus ardent. De là l’extrême diversité des symboles, qui peuvent se diviser en deux classes, suivant qu’ils consistent en actes ou rites et en objets ou emblèmes. Nous nous occuperons exclusivement ici de cette seconde catégorie, ou plutôt des représentations figurées qu’elle inspire et que les générations passées nous ont transmises comme autant de vestiges matériels de leurs croyances. Même ainsi restreint, le champ des recherches est encore assez vaste pour qu’on ait à craindre de s’y égarer.
Les études de symbolique comparée sont tombées, pendant la dernière partie de ce siècle, dans un discrédit qu’expliquent suffisamment leurs vicissitudes antérieures. Aux synthèses non moins prématurées que brillantes — bâties avec des matériaux insuffisants et défectueux par l’école rationaliste, dont Dupuis a été ici le plus illustre représentant — succéda, il y a une cin-
PRÉFACE
quantaine d’années, le système, plus philosophique qu’historique, de Creuzer et de ses disciples, qui se faisaient forts de retrouver, dans toutes les pratiques religieuses de l’antiquité, le reflet déguisé ou défiguré d’une profonde sagesse primitive. Toutes ces théories, après avoir successivement captivé l’opinion, se sont lentement désagrégées sous les démentis multiples que leur inlligèrent les découvertes de l’archéologie, de l’ethnographie, de la linguistique, de l’histoire, et, comme il arrive souvent, la réaction qui s’ensuivit fut en proportion du premier engouement.
Même les tentatives plus récentes de MM. La-
jard et Emile Burnouf, bien que serrant les faits de plus près, n’étaient pas de nature à nous faire remonter le courant. Il semblait que l’archéologie comparée dût définitivement proscrire l’imagination au profit de la critique, et, aujourd’hui encore, certains savants ne cherchent rien moins qu’à bannir l’hypothèse dans les recherches relatives à l’origine ainsi qu’à la signification des symboles, — comme si l’hypothèse n’était pas, dans tous les ordres d’études, un facteur nécessaire du progrès scientifique, sous cette seule
PRÉFACE
réserve de n’être pas donnée comme un (ait acquis.
Et cependant, pour qui voudrait reprendre ce genre de recherches, la situation a bien changé depuis trente-cinq ans. Les documents qui permettent de comparer, dans toutes les conditions d’authenticité désirables, les représentations figurées des différents peuples, se sont accumulés dans une telle proportion, que désormais le principal obstacle gît dans leur multiplicité et dans leur dissémination. Il n’y a pas tant d’années que les mémoires des académies fondées dans les principales capitales de l’Europe et les annales naissantes de quelcfues institutions archéologiques constituaient, avec certaines grandes publications relatives aux monuments de l'antiquité classique et à ceux de l’Égypte, le seul fonds auquel pût s’adresser l’historien du symbolisme. Aujourd’hui nous avons partout sous la main, dans des publications qu’on pourra compléter, mais non dépasser en importance et en exactitude, le résultat des fouilles poursuivies simultanément en Chaldée, en Assyrie, en Perse, en Asie mineure, en Phénicie, en Afrique, sans oublier la repro-
PRÉFACE
duction des monuments découverts ou étudiés à nouveau en Grèce, en Italie, dans l’Inde, dans l’extrême Orient et jusque dans les deux Amériques. Les revues archéologiques et les recueils spéciaux, qui ont rendu tant de services à l’étude de l’art antique, se sont multipliés jusque dans les plus petits Etats d’Europe. Il n’est pas une branche de l’archéologie, depuis la sigillographie jusqu’à la numismatique, qui n’ait ses organes et ses sociétés particulières. Grâce surtout à la générosité des gouvernements, non seulement les musées se sont enrichis en proportion des découvertes, mais encore les collections les plus importantes font l’objet de catalogues raisonnés, qui permettent d’utiliser les matériaux à distance. Enfin des travaux d’ensemble, conçus aux points de vue les plus variés, viennent centraliser tous ces documents, en rendant ainsi la tâche plus aisée à ceux qui veulent reconstituer les traces et éclaircir le sens des principaux symboles.
D’autre part, le déchiffrement des inscriptions, le classement et l’interprétation des documents écrits, les progrès généraux de l’histoire et particulièrement de l’histoire religieuse, en nous éclai-
PREFACE
rant sur les croyances des peuples, nous permettent de mieux établir le rapport de leurs symboles avec leurs mythes et avec leurs cérémonies, alors qu’une connaissance plus exacte du milieu social et géographique où ces symboles ont pris naissance nous aide à retrouver les origines de l'image qui a fourni un corps à l’idée.
Dès lors, il n’y a plus de motifs pour qu’on n’arrive pas, dans l’étude des symboles, à des résultats aussi positifs que dans l’étude des mythes. L’examen comparé des mythes est entré depuis longtemps dans une phase scientifique, soit qu’avec M. Max Muller et l’école linguistique on se contente de rapprocher les traditions des nations parlant des langues apparentées, soit qu’avec M. Andrew Lang et la plupart des ethnographes on ne se fasse pas scrupule de comparer la mythologie de tous les peuples connus. Or, le mythe — qu’on peut définir : une dramatisation de phénomènes naturels on d’événements abstraits — offre plus d’un trait commun avec le symbole. L’un et l’autre reposent sur le raisonnement par analogie, qui, dans un cas, crée un récit imaginé, dans l’autre une image matérielle.
PRÉFACE
Sans cloute, il y a cette différence — un peu méconnue par ceux qui ont embrouillé la notion du symbolisme religieux en y englobant la mythologie — que, dans le symbole, on doit avoir conscience d’une distinction entre l’image et l’être ou l’objet ainsi représenté, tandis qu’un caractère essentiel du mythe est de supposer le récit conforme à la réalité. Mais il est facile de comprendre que tous les deux se forment fréquemment à l’aide des mêmes procédés et surtout se transmettent par les mêmes voies
En tout cas, il y a des religions dont on ne peut se rendre compte, si l’on ne s’efforce de suppléer à l’insuffisance des textes par l’étude des monuments figurés. Un symptôme significatif sous ce rapport, c’est, chez les savants, la tendance croissante à utiliser, dans l’étude des religions particulières, les textes pour contrôler les symboles et les symboles pour contrôler les textes, comme on peut en juger par les récents travaux de MM. Senart sur l’histoire du bouddhisme, Gaidoz et Bertrand, sur les symboles de l'ancienne Gaule, J . Ménant sur les pierres gravées de la Haute- Asie, Fr. Lenormant, Clermont-
PRÉFACE
Ganneau, Ledrain et Ph. Berger sur les représentations figurées des religions sémitiques. Ces travaux sont la meilleure démonstration des services que peut rendre à l’histoire des religions l’interprétation des symboles, sous condition d’y observer toute la rigueur des méthodes scientifiques.
Il ne s’agit pas seulement d’éviter les idées préconçues et les généralisations hâtives. Ce qu’il faut surtout, c’est provisoirement substituer l’analyse à la synthèse — l’histoire des symboles à l’histoire du symbolisme — en d’autres termes, prendre les principales figures symboliques une à une, pour en reconstitue]- l’histoire respective, d’abord au sein de chaque peuple, puis dans l’ensemble des pa}7s où elles se rencontrent. Peut-être, après de multiples et patientes recherches de ce genre, arrivera-t-on, sinon à établir les lois du symbolisme, comme on l'a fait pour la grammaire comparée, du moins à réunir les matériaux d’une histoire générale de la symbolique, comme on l’a réalisé pour presque toutes les branches de nos connais-
sances.
PRÉFACE
Mon but est simplement de fournir une contribution à cetle histoire en recherchant dans quelles limites certaines représentations symboliques se sont transmises de peuple à peuple et dans quelle mesure elles ont pu modifier, au cours de leurs migrations, leur signification et leur forme. Toutefois, je me suis particulièrement attaché ici aux figures qui, par l’importance et la complexité même de leur rôle, m’ont semblé le plus capables de jeter du jour sur les conditions générales des transmissions symboliques, — telles que la croix gammée ou téfraseèle et le triscèle, — l’arbre paradisiaque ou plutôt le type spécial qu’il a revêtu chez les Assyriens, — le cône sacré des Sémites occidentaux, — le globe ailé de
l’Egypte, — le caducée des Phéniciens et le triçula des bouddhistes. — Ce choix me permettra, en outre, de faire ressortir un des côtés les plus curieux et peut-être les moins explorés de la symbolique comparée. Je veux parler de l’attraction que les symboles équivalents exercent les uns sur les autres ou plutôt de la tendance qu’ils montrent à se rapprocher et à se fondre dans des types intermédiaires.
PRÉFACE
La plupart des commentaires que j’ai réunis dans les chapitres suivants ont déjà paru, durant les trois dernières années, dans les Bulletins de l’ Académie royale de Belgique, dans la Revue des Deux-Mondes ou dans la Revue de l’Histoire des Religions. En les refondant dans un travail d’ensemble, j’ai tenu largement compte des observations que cette première publication m'a attirées de la part de critiques bienveillants, ainsi que des modifications apportées à mes propres vues par des recherches subséquentes. J’j ai aussi ajouté un certain nombre de figures propres à faire mieux ressortir les cas de filiation et de fusion symboliques dont je me suis efforcé de constater l’existence et de donner la théorie.