DIVERSITÉ D’INTERPRÉTATIONS
constante sur des autels, des pierres tombales, des vases funéraires, des idoles, des vêtements sacerdotaux, sans compter le témoignage des documents écrits et des superstitions populaires, attestent surabondamment qu’en Europe, comme en Asie, elle a eu partout un caractère d’amulette, de talisman, de phylactère (1). D’autre part, pour que la croix gammée soit ainsi devenue un porte-bonheur, il faut qu’elle ait été préalablement mise en rapport avec un être ou un phénomène plus ou moins concret et précis, investi, à tort ou à raison, d’une influence quelconque sur la destinée humaine. Ne serait-il pas possible de retrouver cette signification première de la croix gammée, en s’appuyant sur les indices fournis par les monuments eux-mêmes?
De nombreux archéologues l’ont pensé, mais en aboutissant à des solutions diflërentes. Il n’y a guère de symbole qui ait donné lieu à des interprétations plus variées — pas même le triçûla des bouddhistes, ce qui est beaucoup dire.
Je me bornerai à signaler l’opinion de ceux qui
(1) M. Michel de Smigrodzki, qui a classé chronologiquement, dans son récent Essai Zur Geschichte der Svastika (Brunswig, 1890, extrait de l’ Archiv fur Anthropologie), un nombre considérable de croix gammées appartenant aux monuments des époques et des nations les plus diverses, s'est particulièrement appliqué à faire ressortir que, partout, cette croix a reçu une valeur symbolique et non pas seulement ornementale.
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ont confondu la croix gammée avec la croix ansée des Egyptiens, avec le tau des Phéniciens, avec le vajra d’Indra, le marteau de Thor ou la flèche de Perkun — tous signes qui ont une forme et une signification trop nettement déterminées pour qu’on puisse soutenir cette identification sans preuves à l’appui. — Si même la croix gammée a jamais remplacé l’un d’eux, — de même que dans les catacombes, elle remplace quelquefois la croix du Christ, — elle ne l’a fait qu’à titre de substitut, comme symbole d’un symbole.
Quelques auteurs ont attribué à la croix gammée une portée phallique, les uns, comme M. J. Hoffmann, y voyant l’union du principe masculin et du principe féminin (i ) ; les autres, tels que Sir George Birdwood, croyant y reconnaître exclusivement le symbole du sexe féminin (2). Cette dernière hypothèse semblerait assez justifiée par la position assignée à la croix gammée sur quelques idoles féminines de la Troade, ainsi que par son association avec l’image de certaines déesses : l’Artémis persique, Héra, Démêter, Astarté. Mais la croix gammée a pu très bien fournir un symbole de fécondité, comme ailleurs elle a été un symbole général de prospé-
(1) Das Buddha Panthéon von Nippon, cité par M. Ludvig MOller. Op. cit., p. io3.
(2) Journal de la Royal Asiatic Society , t. XVIII (a. s.), p. 408.
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rite et de salut, sans pour cela être nécessairement un signe phallique. Dans une circonstance comme dans l’autre, il s’agit de savoir si ce n’est pas là , encore une fois , une signification dérivée, se rattachant à une conception moins abstraite.
Le général Cunningham a voulu trouver dans le svastika un monogramme pâli, formé de quatre caractères correspondant à nos lettres S, U, T, I (i). Mais M. Max Miiller soutient que la ressemblance n’est guère frappante et qu’elle paraît purement accidentelle (2). En tout cas, l’explication ne serait guère de mise que pour la croix gammée de l’Inde; — objection qu’on peut également faire à l’hypo thèse de M. Frédéric Pincott, quand il veut voir dans le svastika l’emblème des quatre castes, réunies au sein d’une même combinaison symbolique (3).
Waring tenait la croix gammée pour une représentation figurée de l’eau, à cause de sa ressemblance avec le méandre , et aussi parce qu’elle se trouve fréquemment rapprochée de la ligne brisée, symbole bien connu de l’eau en raouve-
(1) A. Cunningham. The Bhilsa Topes. Londres, 1884, p. 386.
(2) Lettre à M. Schliemann (Ilios, p. 520).
(3) F. Pincott. The Tri-Ratna, dans le Journal de la Royal Asiatic Society, t. XIX (nouv. sér.), p. 245.
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ment (i). Mais il s’en faut que cette association soit constante, comme nous le verrons plus loin, et certes la forme de la croix gammée n’a rien en elle-même qui évoque l’idée de l’eau courante, non plus que de la pluie.
D’autres y ont vu un symbole de l’orage ou de l’éclair, parce qu’elle peut se décomposer en deux zigzags ou Z entrelacés. M. W". Schwartz, quia défendu, avec son talent ordinaire, cette thèse conforme à ses vues générales sur l’origine météorologique des mythes et des symboles, fait ressortir les nombreux points de contact qui existent entre la foudre et les différentes formes de la croix, non seulement dans la symbolique de mainte religion, mais encore dans le langage populaire (2). Ceci s’accorde avec l’usage, si fréquent dans les pays catholiques, de faire un signe de croix, à l’apparition de l’éclair, pour empêcher la foudre de tomber, ainsi qu’avec la coutume assez répandue chez nos paysans, notamment dans le Brabant flamand, de peindre à la chaux une croix blanche sur les maisons, pour les préserver du même fléau. Mais on peut se demander si ces usages ne sont pas dus à la
(1) Waring. Ceramic Art in remotc Ages. Londres, 1875, pp. i3 et suivantes.
(2) Der Blitç als geometrischcs Gcbild, dans le Jubilàumschrift der Posencr Naturwissenschaftl. Vereins, 1887, pp. 221-334.
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valeur générale de talisman que le symbole chrétieu comporte dans les croyances populaires : le signe de croix passe, en efïët, pour chasser les mauvais esprits et faire intervenir la protection divine. Quant aux croix peintes sur les murs extérieurs, elles semblent utilisées non seulement contre la foudre, mais encore contre les incendies, les épidémies du bétail et, en général, contre toutes les catastrophes imprévues qui menacent l’habitation.
En tout cas, il ne s’agit pas là de la croix gammée, et l’expression d’éclairs « qui se croisent » n'est pas suffisante pour expliquer qu’on ait pu en tirer la forme du fylfot. Je sais bien que, chez les Germains et même chez les Celtes, la croix gammée se rencontre parfois gravée, à côté du foudre, sur des armes, des amulettes, des parures, voire des autels. Mais ces mêmes objets nous o firent également l’image du disque, du croissant, du triscèle et encore de bien d’autres figures symboliques (i). Il semble que le graveur ait simplement voulu réunir sur un même objet tous les symboles ayant, à sa connaissance, un caractère de phylactère ou de talisman.
M. Émile Burnouf a fait de la croix gammée
(1) R. -P. Grec, dans Archaeolugia, 1 885, pl. XIX, fig. 3 1 , 32, 33; pl. XX, fig.' 2.
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le symbole du feu ou plutôt du double arani mystique, c’est-à-dire de l’ignitérébrateur qui servait à produire le feu chez les premiers Aryas. « Ce signe, écrit-il, représente les deux pièces de bois qui composaient l’aranî, dont les extrémités étaient recourbées ou renflées, pour être solidement retenues avec quatre clous. Au point de jonction était une fossette; là on plaçait la pièce, en forme de lance, dont la rotation violente, produite par une sorte de flagellation, faisait apparaître Agni (i). »
Il n’est nullement prouvé jusqu’ici que la pièce inférieure de l’aranî ait jamais eu la forme du svastika ou même de la croix. Il y a lieu de supposer, au contraire, que c’était en générai une simple bûche, dans laquelle on faisait tourner la pointe du pramantha (2). Peut-être, dans certains cas, avait-elle une forme circulaire; on obtenait alors le feu en la faisant tourner ellemême autour d’un moyeu. Si, comme on l’a soutenu, elle a réellement assumé, dans quelques temples de 1 Inde, l’apparence d’une croix gammée, c’est sans doute qu’on lui aura donné cette forme pour imiter le svastika (3). Quant aux
(1) Émile Burnouf. La science des Religions. Paris, 1S76, p. 240.
(2) J. C. Nesfiei.d. Mythology 0 f. Pire dans la Calcutta Review d’avril 1884, p. 3jb.
(3) C’est ainsi que les bouddhistes ont même édifié des stoupas en forme de croix gammée. (Cf. Schliemann. Ilios, p. 520.)