MIMIQUE DES YEUX, LE REGARD
Je n'ai pu me convaincre de la vérité de ces affirmations.
D'après J. Mûller, l'importance physiognomonique du regard dépend surtout de ce que le point de convergence des axes visuels tombe ordinairement plutôt près que loin, c'est-à-dire de ce que l'homme regarde habituellement plutôt près que loin. Pour les artisans, les artistes, ceux qui travaillent sur les livres, le point de convergence se trouve plus à proximité; par contre, il est plus éloigné pour les marins, les chasseurs, les campagnards et pour le philosophe qui tire ses idées abstraites de choses réelles.
Je ferai remarquer sur ce point que, si le travail philosophique est très intense, le philosophe a coutume de regarder vivement dans le voisinage comme si les représentations abstraites, ainsi que je viens de le montrer dans l'Introduction psychologique, étaient des objets visibles que l'on s'efforcerait d'observer exactement ; par contre, j'ai remarqué que les hommes de fantaisie et d'imagination dont les pensées idéales flottent biea souvent au-dessus de la réalité, les rêveurs, laissent fréquemment leur regard errer au loin comme si le but de leurs désirs et de leurs pensées se trouvait bien au delà des intérêts de la vie ordmaire. Cependant, le regard dirigé en haut caractérise bien plus encore cette tendance de l'esprit que le regard fixé au loin. (Cf. le passage qui traite du regard ravi, p. 56.)
Darwin, p. 248, dit au sujet de la position des axes optiques : « Lorsque l'homme est complètement absorbé dans ses pensées, les yeux, selon Donders, ne regardent alors aucun point précis, mais les axes optiques deviennent souvent même légèrement divergents. Lorsque les muscles de l'oeil agissent, les axes sont convergents. Le Professeur Donders fait remarquer à ce sujet qu'un œil devenu aveugle se dévie presque toujours en dehors au bout de
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peu de temps ; en effet, les muscles qui servent normalement à ramener le globe en dedans pour permettre la vision binoculaire ne sont plus employés. »
On pourrait objecter à cela qu'une divergence réelle des axes visuels, telle qu elle se présente durant un sommeil profond, sans rêves, s'offre à peine dans un état de veille, mais qu'il y a des moments qui peuvent donner lieu à une telle illusion, des moments où existe ce que j'appellerais volontiers un engourdissement de la pensée (Gedanhenstarre) et dans lesquels le regard, suivant l'expression usuelle, fixe le vide. Dans cet état le regard, sans but, se dirige au loin, c'est-à-dire que les axes optiques se rapprochent de plus en plus du parallélisme, et cette expression d'absence d'esprit dans les yeux est si peu ordinaire et si originale que l'on est facilement porté à y voir une divergence dépassant même le parallélisme. Mais, au reste, afin d'être à même de résoudre le problème : étant donnés certains états de l'esprit, se produit-il une divergence réelle des axes optiques, il faudrait prendre des mesures exactes ; mais c'est chose impossible : cette expression d'absence d'esprit disparaissant aussitôt chez un homme qui se sent observé.
Le globe oculaire est la partie la plus mobile du corps humain. Plus le regard (c'est-à-dire la position du globe) est changeant, plus son importance mimique est grande.
Supposez, par exemple, que nous causions avec un homme qui feint de ne pas prendre la moindre part à nos paroles, qui peut-être tournera indifféremment la tête de côté : un seul regard attentif, fût-il aussi rapide que la pensée, nous laissera voir que son indifférence n'est que calculée. Réciproquement quelqu'un peut nous affirmer qu'il nous écoute avec le plus grand intérêt : un seul regard distrait, fuyant, nous montre aussitôt que son attention est simulée.