RIRE EXAGÉRÉ OU VIOLENT
naître à la bouche, par l'expression de l'amertume. Or, à la suite de la contraction spasmodique des muscles faciaux qui en résulte, ainsi que du manque de respiration amené par les mouvements expiratoires, soutenus et énergiques, l'homme qui rit très violemment, se trouvant rejeté dans un état de l'esprit très désagréable, douloureux, LE TRAIT AMER apparaît aussi dans le rire le plus fort (fig. 47).
Fig. 47. — Rire le plus violent (rides verticales avec le trait amer)
Cette manière simple d'exposer les différentes gradations du rire fournit ici à la fin de la partie mimique une autre preuve pratique de l'utilité et de la justesse des principes établis. Ces mouvements musculaires qui
APPARAISSENT DANS LES DIFFÉRENTS DEGRÉS DU RIRE, SI CAPRICIEUX d'apparence, ET ABSOLUMENT INCOM- PRÉHENSIBLES, SE GROUPENT LE PLUS NATURELLEMENT DE LA MANIÈRE QUI VIENT d'ÈTRE INDIQUÉE.
Souvent, le rire est aussi accompagné de larmes, ainsi que dans une forte toux et dans des nausées violentes, conséquence de la pression mécanique qu'exercent sur les
glandes lacrymales les muscles orbiculaires contractés spasmodiquement dans un rire violent ; non seulement les glandes lacrymales sont comprimées et vidées , mais encore leur sécrétion est considérablement augmentée.
La loi des effets de contraste joue un rôleimportant dans la vie de l'âme humaine (1). "Une joie exagérée dispose à la tristesse et aux pleurs, une tristesse exagérée fait naître le besoin de rire. Quand un homme poursuivi par le malheur ou terrifié par les dangers est en proie au désespoir, il se produit bien souvent chez lui, comme effet de contraste, je ne sais quelle disposition irrésistible qui le pousse au rire. Ainsi des personnes dignes de foi assurent que les soldats allemands qui pendant le siège de Paris avaient été exposés aux avant-postes, pendant des journées entières, aux plus grands dangers, éclataient de rire pour les causes les plus insignifiantes. C'est chez les enfants que l'on peut observer le plus fréquemment et le plus facilement ce phénomène des effets de contraste ; ils n'ont pas toutes sortes de raisons de prudence ou de convention pour dissimuler habilement leurs sentiments naturels : chez eux l'on voit souvent, même sans cause
(l) Dans un discours, Die Théorie des Gliiches (Leipzig, Winter, 1867), j'ai cherché à démontrer que Taptitude de rhomme à se sentir heureux était due principalement à des effets de contraste physiologiques et psychologiques, l'intensité de toute jouissance corporelle ou intellectuelle dépendant de la durée et de l'intensité de son contraire, c'est-à-diie de sa privation antérieure. Sans privation, pas de désir; sans désir, point de satisfaction ; sans satisfaction, point de bonheur. Le bonheur n'est pas une déesse aveugle, capricieuse, qui distribue ses dons sans choix sur les justes et sur les injustes ; au contraire, le bonheur est une sensation subjective, dépendante de certaines lois déterminées, valables pour tous, pour tous les âges et pour tous les états (Dans la deuxième édition de sa Arbeiterfrage, le célèbre Alb. Lange a honoré cette petite dissertation d'une exposition très détaillée, pp. 117-133).
extérieure, le rire violent se changer en pleurs et le rire succéder aux pleurs. « Vse tibi riclenti, quia mox post gaudia flebis. »
De même que le rire violent se change facilement en pleurs, l'expression du visage dans le rire le plus violent passe très facilement à l'expression des pleurs, dès que la contraction des deux petits muscles, qui tirent vers le bas les ailes du nez (fîg. 5 n n), se joint aux traits que j'ai dépeints plus haut (fîg. 47). C'est uniquement sous l'influence de ces petits muscles que l'expression d'un violent rire se change AUSSITOT EN UNE
expression de pleurs (fig. 48).
Fig. 48. — Visage pleureur
On a déjà fait observer que ces muscles servent à rétrécir les narines, que l'on était donc fondé à admettre que leur tension était le plus apparente dans des impressions d'odeurs désagréables, mais que leur effet ne pouvait se faire sentir, parce que, à la suite d'odeurs nauséabondes, la lèvre supérieure vient se placer devant les narines et par ce mouvement supprime la tension de&
muscles myrtiformes (cf. p. 134). Sur un visage pleureur, au contraire, le jeu de ces muscles peut se manifester distinctement, parce qu'alors la lèvre supérieure n'est point poussée en haut, mais est tirée vers les côtés.
Dans les pleurs, la bouche est ouverte, tirée vers les côtés, comme pour le rire, de sorte que l'air peut entrei' et sortir sans difficulté dans les mouvements irréguliers et violents de la respiration ; mais en même temps les muscles faciaux se contractent comme si tous les organes des sens étaient frappés par une impression désagréable. Des sillons verticaux se creusent sur le front, l'expression de l'amertume se montre dans la bouche, et les ailes du nez sont tirées en bas comme si l'odorat était affecté par une puanteur (fig. 48).
La contraction des muscles myrtiformes est-elle dans les pleurs une expression mimique, c'est-à-dire un mouvement qui se rapporte à des impressions sensorielles imaginaires, ou bien n'est-elle pas à ranger parmi ces mouvements réflexes mentionnés plus haut, dus dans le rire et dans les pleurs à ce fait que les incitations des nerfs sensitifs provoqués par le chatouillement ou la douleur se transmettent dans le bulbe crânien au nerf facial ; c'est ce qu'il est difficile de décider. Chez des nouveau-nés, chez des nourrissons, ces muscles ne se contractent pas encore. Ce fait semblerait faire croire que le mouvement est de nature mimique; chez eux, la bouche pleureuse est en tous points semblable à la bouche riante. Mais plus les organes des sens se développent, plus le jeu de la physionomie devient expressif, et plus les muscles qui sont en relations avec les organes des sens ressortent dans les pleurs. Plus un enfant grandit, et plus, dans les pleurs, apparaissent avec force les rides verticales, le trait amer de la bouche et enfin la tension des
muscles myrtiformes. Mais, si parfois l'on voit apparaître des rides verticales et le trait amer chez des nourrissons qui pleurent, ce fait a une cause purement mécanique, les larmes provoquant une excitation du globe oculaire et celle-ci amenant à son tour une contraction involontaire des muscles orbiculaires ; si cette contraction est énergique, le muscle auxiliaire des sourcils entre à son tour en jeu; est-elle très énergique, la lèvre supérieure est en même temps relevée mécaniquement au moyen des fibres musculaires que l'orbiculaire envoie vers les releveurs de la lèvre supérieure, et la bouche reçoit alors une expression analogue au trait amer.
Disons encore ici que Ch. Bell prétend expliquer la contraction des muscles orbiculaires à l'aide des mouvements respiratoires violents qui se produisent dans le rire aussi bien que dans les pleurs, à la suite desquels un afflux sanguin dangereux se fait sentir dans le globe oculaire, afflux que l'on combat au moyen d'une compression énergique des paupières; Darwin accepte entièrement ce mode d'explication, mais avoue lui-même, p, 174 : cf que les faits sur lesquels on peut s'appuyer pour démontrer que les yeux peuvent en effet souffrir plus ou moins, pendant les expirations violentes, ne sont pas jusqu'à présent très nombreux » . Cependant, ceux qui souffrent de la coqueluche prouvent qu'en réalité des mouvements respiratoires énergiques n'amènent pas une congestion de l'oeil aussi dangereuse que le prétendent Bell et Darwin. Dans cette maladie, il se produit des mouvements expiratoires bien plus énergiques et plus persistants que dans le rire le plus violent; il en résulte fort souvent une déchirure des vaisseaux sanguins superficiels de l'œil, déchirure qui ne provoque aucune douleur, que le patient ressent à peine et qui ne cause aucun trouble dans les fonctions. En outre, si ce prétendu afflux san-
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guin qui se porte vers les yeux à la suite d'énergiques mouvements respiratoires se faisait réellement sentir d'une façon aussi désagréable que le supposent Bell et Darwin, la logique voudrait que dans les accès de toux de la coqueluche les paupières se contractent toujours de la façon la plus frappante ; or, ce n'est pas le cas ; au contraire, une contraction des muscles orbiculaires se fait toujours remarquer dans les pleurs silencieux qui ne sont accompagnés d'aucun mouvement sanglotant d'inspiration, ou du moins qui ne le sont que de mouvements très faibles. J'ai déjà dit que Bell et Darwin expliquent cette compression des paupières ,dans le rire aussi bien que dans les pleurs en supposant que tous les mouvements violents de la respiration, ainsi donc, non seulement les mouvements expiratoires du rire, mais encore les mouvements d'inspiration du sanglot, déterminent une congestion de l'œil : cette hypothèse est en contradiction directe avec celle de Hecker qui base sa théorie sur cette hypothèse que le mouvement d'expiration du sanglot hâte et facilite le retour du sang de la tête à la poitrine, cause donc un état opposé à la congestion. Au reste, Darwin se rend la tâche facile, quand, expliquant les divers mouvements musculaires de la face dans les pleurs, il se résume p. 175 et dit : « Ainsi les mouvements expressifs principaux du visage, pendant les pleurs, paraissent tous résulter de la contraction des muscles qui entourent les yeux. » Mais cette affirmation générale n'amène à rien dé positif, car elle ne donne aucune réponse à la question : pourquoi dans les pleurs ce sont précisément et de préférence les muscles qui donnent au visage une expression mimique si caractéristique, qui se contractent.
Or, que le mouvement des muscles myrtiformes soit un mouvement mimique ou qu'il soit un mouvement réflexe, il y a toutefois un fait indubitable, les dessins
schématiques en fournissent la preuve pratique: c'est que, grâce à ces deux muscles, l'expression du visage se modifie d'une façon frappante, et que, dès qu'ils entrent enjeu, l'expression pleureuse apparaît aussitôt très prononcée (fig. 47 et 48).
Touchant les signes caractéristiques du visage pleureur, des opinions absolument fausses ont régné jusqu'aujourd'hui, même parmi les artistes. On dit bien justement : « C'est surtout par l'expression de la bouche que le visage pleureur se distingue du visage rieur » ; mais l'on ajoute et à faux : « Dans le visage qui pleure, les coins de la bouche sont tirés en bas, dans le visage rieur, en haut, et à l'aide d'un seul trait l'on peut faire d'un Jean qui rit un Jean qui pleure, en tirant en bas les coins de la bouche. » Mais j'ai démontré que dans les pleurs, aussi bien que dans le rire, la bouche était tirée vers les côtés, en large, que les rides verticales et l'expression amère de la bouche apparaissent non seulement dans les pleurs, mais encore dans un rire immodéré, qu'enfin la seule différence essentielle qui existe entre le visage de la personne qui rit et celui de la personne qui pleure, réside en ce que, dans celui-ci, les ailes du nez sont tirées en bas grâce à l'action des muscles myrtiformes (fig. 47 et 48).
Le jeu de ces muscles se manifeste d'une manière très caractéristique dans le sillon buccal, qui apparaît alors tordu et brisé; il ne descend pas directement vers la commissure comme dans le visage qui rit, mais, partant du milieu de l'aile du nez, il se dirige d'abord en dehors, puis seulement, vers le bas, en un angle très prononcé (fig. 48) (1). Dans le visage pleureur le trait amer, c'est-à-
(I) Le passage suivant de Touvrage de Leonardo da Vinci montre combien les idées de cet artiste sur la différence qui ex.iste entre les visages rieurs et pleureurs étaient vagues et fausses : « Celui qui verse des larmes, relève les sour-
dire la tension du releveur de la lèvre supérieure, se fait sentir toujours très énergiquement ; mais l'effet de ce muscle qui tire en haut le sillon buccal est opposé à l'action du muscle myrtiforme et ce fait explique pourquoi, dans les pleurs, le sillon buccal est brisé si originalement, car ce point de brisure correspond exactement au point d'attache du releveur de la lèvre supérieure.
Dans le chapitre qui traite des larmes, j'ai déjà dit que l'on sourit et pourquoi on le fait, et que l'on rit beaucoup plus souvent que l'on ne pleure. A priori l'on voudrait supposer que des impressions désagréables dussent nous faire pleurer dans le même rapport que des impressions agréables nous font rire. C'est là ce qui se passe dans l'enfance. Toutefois, les pleurs sont toujours un indice qui nous montre que l'homme est dominé par ses sentiments, et ils passent pour ce motif pour un signe de faiblesse indigne de l'homme. L'exemple, les moeurs et les habitudes nous amènent insensiblement à réprimer et à dominer le besoin des pleurs, nous portent à sourire et à rire, même quand nous n'en sentons pas en nous le moindre besoin. Nous nous accoutumons non seulement à rendre des impressions et des dispositions agréables de préférence à l'aide de l'expression mimique du sourire, mais encore nous nous ingénions à en faire une grimace de politesse. Quiconque est salué ou interpellé a coutume de faire entendre à l'aide d'un sourire amical combien la chose le touche agréablement; et plus l'on désire êt)'epoli, plus l'interpellateur est de haute condition et plus l'interpellé lui est dévoué, plus le sourire est vif, soutenu et contraint et plus il est difficile dans ce cas de ne point paraître
cils à leur jonction, les fronce étroitement et au-dessus d'elle forme des rides, tourne aussi le coin de la bouche vers le bas; au contraire, celui qui rit les relève et les élargit, relève aussi les sourcils et les éloigne l'un de l'autre. »