‹ La mimique et la physiognomonieChapitre 70 sur 110 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Déjà dans la première édition de ce livre, j'ai insisté à différentes reprises sur ce point que les recherches et l'explication physiologique des mouvements musculaires d'expression étaient les fins essentielles de ce travail et que les résultats physiognomoniques qui en découlent — qui vont être exposés avec plus de détails dans cette secondepartie — ne présentaient qu'une importance secondaire. Néanmoins des lecteurs n'ont pu se débarrasser de cette fausse hypothèse d'après laquelle mon but principal serait d'écrire un manuel do physiognomonie et d'y donner des règles et des lois sûres qui permettraient de tirer d'attributs extérieurs des conclusions certaines relatives au caractère et aux qualités intimes de l'homme. Cette fausse idée peut, jusqu'à un certain point, trouver sa raison dans le peu

d'attention que Ton a donné jusqu'à ce jour à l'étude de la mimique, tandis que par contre la physiognomonie, depuis les temps de Lavater et en dépit du fiasco de ses prophéties physiognomoniques, est toujours restée pour le grand public l'objet d'un intérêt particulier et l'on croit pouvoir attendre d'elle bien plus qu'elle ne sera jamais en état de donner. Sans doute, l'art difficile d'arriver à la connaissance de l'homme deviendrait très facile, s'il était possible de lire pour ainsi dire sur son visage ses qualités essentielles, si chacun portait partout avec lui sur sa physionomie son signalement intellectuel. Mais chacun de nous a pu se convaincre, par sa propre expérience, de l'excessive facilité avec laquelle l'apparence nous induit en erreur, du peu de confiance que peut nous inspirer la première impression à laquelle les physiognomonistes, ou ceux qui se disent tels, ont coutume d'attacher une valeur particulière, de la facilité avec laquelle nous nous laissons influencer par des traits non sympathiques et entraîner à porter de faux jugements. Que les qualités intellectuelles se manifestent avec peu d'évidence au moyen de signes extérieurs, la vue d'un album de criminels nous en fournit la meilleure preuve. L'on y voit des rusés fripons au visage de pasteur, plein d'onction et de suavité, de dangereuses aventurières de haute volée avec une physionomie de madone et les yeux innocents de la colombe, d'audacieux assassins avec le type d'une libre jovialité ou aussi d'une indifférence stupide, etc. M. Paul Lindau, dans son Essai A^is der Berliner Verhrecherwelt [Noîxl uncl Sud, janvier 1884), fait la remarque suivante : « J'ai parcouru quelques volumes remplis de portraits de meurtriers, de brigands, de voleurs avec effraction, de larrons, de trompeurs, etc., et la considération attentive des différents visages n'a pu me bien convaincre de l'importance de nos connaissances physiognomoniques.

Si l'on se soustrait à la pensée que ces individus en question sont des criminels, il est souvent très difficile, parfois même impossible, de reconnaître sur ces physionomies le cachet de la criminalité; quelques-uns des plus dangereux ont même l'air bienveillant, bon, convenable... qui donc pourrait bien lire sur le visage d'un Sobbe (1), dans ces yeux au regard libre et honnête, dans cette expression aimable et innocente, le trait révélateur de l'action monstrueuse que cet homme a commise. »

Mais je ne veux en aucune façon dire par là que la physionomie soit complètement insignifiante dans le jugement d'un homme. Au contraire, tout connaisseur expérimenté de l'humanité attestera l'importance et la nécessité d'une observation attentive des traits du visage. Mais ce n'est pas tant l'expression persistante que l'expression momentanée qu'il lui importe de saisir; ce n'est pas la physiognomonie, mais la mimique qui lui fournit les points de repère les plus sûrs dans l'appréciation d'un homme. Combien un état de l'âme se trahit facilement par des mouvements musculaires mimiques, involontaires, combien il nous est difficile de dominer et de cacher ces mouvements, c'est ce que nous avons déjà montré bien des fois dans la première partie de ce livre, par exemple dans le chapitre sur la mimique des yeux où il est dit : Supposez, par exemple, que nous causons avec un homme qui fait comme s'il ne prenait pas la moindre part à nos paroles, qui peut-être tourne avec indifférence la tête de côté, — un seul regard attentif, fût-il aussi rapide que la pensée, nous laissera voir que son indifférence n'est que calculée. Réciproquement, quelqu'un peut nous affirmer qu'il nous écoute avec le plus grand

(l) Parricide brutal.

intérêt, un seul regard distrait, fuyant, nous montre aussitôt que son attention n'est que simulée (1).

« Parle, afin que je te voie ! » disait Socrate lorsqu'un nouveau disciple lui était amené, et ces paroles du grand connaisseur de l'humanité renferment une profonde vérité. Il ne voulait pas seulement entendre parler, mais aussi voir parler, afin d'être à même d'examiner et de juger, car il savait très bien que les paroles trompent, mais non l'expression du visage qui, sans que celui qui parle en ait conscience ou le veuille, accompagne ses paroles. On sait que Talleyrand était d'avis que la langue était inventée pour cacher ses pensées ; et en tout cas, il est très facile d'abuser de la langue dans ce sens, car elle est absolument sous la dépendance de la volonté ; mais on trouvera rarement un homme qui aura appris à mettre aussi complètement sous l'empire de sa volonté le jeu mimique inconscient des muscles faciaux jusqu'à pouvoir le supprimer à son gré. Plus l'âme est agitée avec passion, et plus le besoin se fait sentir fortement et irrésistiblement d'exécuter les mouvements musculaires d'expression, plus il est difficile de les dominer ; certaines crispations, certains tressaillements se trahissent çà et là dans les muscles du visage; et, si rapides qu'ils soient au reste, ils n'échappent point à l'obser-

(1) « Un homme marié doit avoir fait une étude profonde du visage de sa lemme... Le plus léger mouvement de lèvres, la plus imperceptible contraction des narines, les dégradations insensibles de l'oreille, l'altération de la voix, et ces, nuages indéfinissables qui enveloppent les traits ou ces flammes qui les illuminent, tout est langage pour vous... Pour vous, la prunelle est plus ou moins colorée, étendue ou resserrée; la paupière a vacillé, le sourcil a remué; un pli,efl"acè aussi rapidement qu'un sillon sur la mer, a paru sur le front; la lèvre a été rentrée, elle a légèrement fléchi ou s'est animée... Pour vous, la

femme a parlé Par le changement subit de ses traits au moment où elle

vous voit, contraction qui, malgré la rapidité de son jeu, ne s'opère pas assez vite pour ne pas laisser voir l'expression qu'avait le visage en votre absence, vous devez lire dans son âme comme dans un livre de plain-chant. » Balzac, Physiologie du Mariage, Méditation XV.

vateur attentif et lui fournissent les renseignements les plus surprenants ; un sourire caché, une contraction douloureuse, un regard furtif peut nous dévoiler tout à coup la vraie pensée de celui qui parle et illumine comme avec la soudaineté de l'éclair les sombres replis de son âme, et celui-là qui s'entend à saisir et à interpréter exactement les modes mimiques d'expression sera trompé bien plus rarement que celui dont l'attention se porte toute sur les paroles prononcées. C'est déjà dit dans Jésus Sirach (XIX, 26) : « Une personne intelligente reconnaît l'homme à ses gestes », et Leibniz dit avec beaucoup de justesse : « Si les hommes observaient et étudiaient avec plus de zèle de quels mouvements extérieurs les passions sont accompagnées, il serait difficile de dissimuler. »

Comme nous l'avons déjà fait remarquer dans le premier chapitre de la partie mimique, le langage mimique, cette langue muette de l'esprit, est si clair, si intelligible que même des enfants entrés bas âge peuvent reconnaître sur le visage de leur mère une expression de tristesse ou de mécontentement ; mais ce langage, on l'apprend par une voie empirique, sans se préoccuper de sa grammaire, sans ressentir le besoin de rechercher ses règles et ses lois ; et cette indifférence est surprenante : car, non seulement les hommes font usage de cette connaissance du langage muet, acquise par l'expérience, dans leurs rapports journaliers les uns avec les autres, mais encore ils s'en sont servis de tout temps et en useront toujours, aussi longtemps qu'ils vivront en communauté sur la terre, aussi longtemps que la haine et l'amour, la crainte et l'espérance les porteront à s'observer et à se pénétrer réciproquement.

Les modes principaux d'expression mimique sont connus et compris de tout le monde, du moins lorsqu'ils

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apparaissent dans toute leur force, comme par exemple dans la colère ou la frayeur. Mais pour comprendre aussi les nuances plus fines du langage mimique, pour saisir au vol avec les yeux les contractions involontaires des muscles faciaux, contractions qui surgissent aussi soudainement qu elles disparaissent durant la conversation, et leur donner une interprétation exacte, l'on a besoin d'un talent particulier, d'un certain don spécial d'observation; et il y a des hommes qui, en vertu de ce don inné, peuvent lire avec une virtuosité vraiment effrayante sur la figure de leurs semblables comme dans un livre ouvert. Mais ceux-là mêmes qui manquent de cette disposition naturelle, toujours très rare, arriveraient dans cette science de lire les pensées, sinon à passer maîtres, du moins à posséder une habileté et une sûreté plus grandes s'ils voulaient donner plus d'attention à cette étude de la mimique que Leibnitz recommandait déjà ; s'ils se procuraient tout d'abord une exacte connaissance théorique de la nature et de la signification des différents modes d'expression mimique et en faisaient la base de leurs observations pratiques. La mimique, qui enseigne comment et pourquoi certains muscles faciaux sont mis en jeu par certaines émotions de l'âme, n'a donc pas seulement un intérêt scientifique mais aussi une valeur pratique qu'il ne faut pas dédaigner.

Mais ce n'est pas seulement l'état momentané de l'âme d'un homme, que le langage mimique nous permet de pénétrer ; souvent il nous trahit jusqu'à un certain degré toute son originalité individuelle. On est réduit presque exclusivement à l'observation de tels signes dans l'étude de jeunes visages où les traits physiognomoniques caractéristiques ne se sont pas encore développés. En effet, si dans une conversation animée certains mouvements mimiques de la face se répètent plus

souvent que de juste et pour des causes les plus futiles, Ton peut être convaincu qu'avec le temps ces traits mimiques, se développant et s'accentuant, deviendront des traits physiognomoniques, et l'on se trompera rarement dans l'appréciation d'un homme, si l'on accorde à de tels signes mimiques une signification physiognomonique. La contraction extraordinairement fréquente des releveurs des lèvres supérieures, par exemple, permet de conclure que l'homme s'irrite facilement, et que par suite il est peu abordable. Le pincement extraordinairement fréquent des lèvres annonce l'entêtement, etc., mais, en général , l'on peut admettre qu'un homme est d'autant plus vif et plus passionné que le langage mimique qui accompagne ses paroles se manifeste plus vivement.

On a posé comme principe que les traits physiognomoniques doivent être regardés comme des traits mimiques devenus persistants. Toutefois, il est presque impossible de tracer une limite certaine entre eux, vu qu'il y a entre les deux certaines transitions, certaines gradations, c'est-à-dire des traits qui sont plus constants que les traits mimiques et qui cependant ne le sont pas autant que les traits physiognomoniques. Tels sont par exemple les traits qui apparaissent durant des maladies douloureuses. Des souffrances corporelles laissent habituellement après elles sur le front des rides verticales, dans la bouche l'expression de l'amertume ; et des jeunes gens peuvent prendre ainsi un air vieux, surtout si le visage est en même temps très amaigri et par suite plus marqué. Pendant la convalescence , ces traits disparaissent peu à peu, lorsque, par un engraissement progressif, le corps reprend toute sa plénitude juvénile antérieure et que la peau du visage retrouve son élasticité et son poli ordinaires. Il y a, en outre, des rides qui disparaissent

déjà après quelques heures ou quelques jours, mais que l'on doit bien observer, vu qu'il est très important, en vue des relations que l'on a avec quelqu'un, d'apprécier leur signification à sa juste valeur; si, par exemple, quelqu'un a eu le matin un violent mouvement de colère, les sillons de courroux seront encore très nettement visibles sur son front dans l'après-midi. Or, si l'on doit traiter avec un homme des choses importantes, si l'obtention d'un but, l'accomplissement d'une prière dépend peut-être de son humeur momentanée, et si, sur son front, on constate des phs verticaux que l'on n'y avait pas encore remarqués, on remettra l'entretien et on reviendra à un moment plus opportun. Tant que ces rides frontales suspectes ne se seront pas évanouies, la mauvaise humeur qui les a provoquées n'est pas encore disparue tout à fait.

Dans les chapitres suivants, je chercherai à démontrer que les formes solides des os du crâne et de la face n'ont absolument pas de valeur pratique pour le jugement psychologique d'un homme, mais aussi que des traits physiognomoniques dus à la répétition fréquente des mouvements musculaires d'expression ne permettent de tirer aucune conclusion certaine relativement aux qualités ntellectuelles, par la raison que ces mouvements des muscles faciaux peuvent être provoqués non seulement par des causes psychologiques mais aussi par des causes de nature diverse. Par contre, la mimique nous fournit pour la connaissance de l'homme un moyen très pratique et très sûr dont l'étude, à cause déjà de son utihté pratique, mérite plus d'attention qu'on ne lui en a accordé jusqu'à présent.

Mais avant de passer à une étude plus approfondie et à des commentaires sur les traits physiognomoniques proprement dits, il est à propos d'examiner d'abord

plus attentivement les matériaux artistiques qui sont à la disposition du physiognomoniste, puis d'étudier ensuite avec les yeux de la critique les opinions et les théories physiognomoniques qui ont eu cours jusqu'à nos jours.

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