TONY DUMONT
deux au Louvre), sa Madame de Saint-Just, au baron de Schlichting, il pensera à son rival plus jeune, plus admiré, et que les moins partiaux assurent lui être supérieur en tout.
De la Marie-Antoinette, également venue au Louvre, rien à dire, sinon qu’elle est une besogne de pacotille romantique, réduction de la plus grande en pied, où la reine est appuyée sur un autel. Marie- Antoinette en chérusque de l’Empire, en taille sous le bras, drapée dans un schall, à peine ressemblante ! Et la préoccupation de faire concorder les traits et les allures de la mère avec ceux de la fille, la duchesse d’Angoulème 1 Figure sortie de la mémoire, qu’on reconstmit, qu’on rafistole à coups de souvenirs et de documents médiocres ou disgracieux, comme une vieille fresque passée 1
Laurent-Nicolas-Antoine, dit Tony Dumont, frère de François, son pupille et son élève, avait aussi tenté la miniature; il en exposa au Salon de 1798. On connaît de lui un portrait assez piteux de jeune fille tenant les médaillons de ses père et mère, donné au Cabinet des Estampes de Paris par M. Faugère comme représentant Madame Roland. Ce ne sont là ni Madame Roland, ni Phlipon, son père, ni sa mère; la signature Dumont
à Paris paraît être celle de Tony, car l’imitation, la parodie de Dumont aîné y est évidente, quoique tatillonne et maladroite. Tony était plutôt peintre ; sous le Consulat, on vit des tableaux de lui qui n’eurent aucun succès.
N’ayant personne qui l’aidât, aucun élève pour le pasticher, et battant son plein au moment précis où il eût été périlleux de le prendre pour maître, François Dumont
reste un isolé, un sauvage. A part Berjon, de Lyon, Madame Doucet de Suriny, née Glassner, et certain pauvre hère, J. -B. Sambat, artiste politique, qui regarde Dumont à la dérobée pour ne froisser ni ses convictions, ni l’esprit révolutionnaire, peu de spécialistes suivirent Dumont.
Encore Berjon n’est-il guère un miniaturiste; la figure est chez lui un passe-temps; ses préférences sont pour les fleurs. Il sera graveur, même il se proclamera l’inventeur d’un procédé inédit dans le genre. Né en 1753, Antoine Berjon poursuivra sa carrière jusqu’à près de quatre-vingtdix ans, en 1842. A Paris, où il est venu s’établir, il habite, de 1791 à 1804, dans le passage des Petits-Pères, et ses envois aux Salons se font en 1791, 1796, 1798, 1799 et 1804, cadres de miniatures anonymes ou peintures diverses. Si peu qu’il nous en soit resté, cependant, on a cause de se former de son talent une opinion, grâce à deux œuvres signées. L’une, une femme de l’an VIII, est dans le cabinet Panhard, morceau d’un tour et d’une puissance d’éclat bien rarement rencontrés dans l’ivoire. Une faunesse, cette gaillarde de l’an VIII, une fille bien en chair, à la mine émerillonnée et à la pose infiniment provocante. Bien mieux que les portraits prétendus authentiques, elle eût répondu à l’idée qu’on se fait de Théroigne. Elle, et un délicat profil destiné à un bijou, recueilli par le comte Mimerel, une dame en coiffure à la grecque, fraîche, jeune, très crânement jetée sur un rien de surface. C’est tout ce qu’il faut pour faire grandement rechercher Berjon. En valeur d’art, Dumont n’offre rien de supérieur; même, à bien dire, il ignore ce diable au corps; le malheur est que Berjon n’est pas ce qu’en argot de peintre on nomme un « collant ». Il ne suit pas une piste ; il saute d’une à une autre ; tantôt pastelliste, tantôt graveur et, par hasard, miniaturiste. Il n’a donc pas donné ce que peuvent des gens moins doués, fermes en leurs propos. Une fois rentré à Lyon, Berjon est un personnage terré. Vers 1820, il aura des retours vers l’ivoire ; le musée de la ville possède de lui une miniature exécutée vers ses soixante-cinq ans ; ce n’est ni mieux ni plus mauvais que pour d’autres à cet âge.
Quant à Madame Doucet de Suriny, qui en parle jamais? Elle n’est
BERJON. — MADAME DOUCET DE SURINY. — SAMBAT
point comprise dans le petit bataillon de peintres dont il est convenu de louer les mérites. Elle est belle-sœur de Madame Cyprien Renouard de Bussierre, qui eut l’honneur d’une pose de Hall, et que possède aujourd’hui Madame Edmond de Pourtalès, née de Bussierre. De son nom de fille, Madame Cyprien de Bussierre est Doucet de Suriny; son père avait épousé une Alsacienne, née à Lyon, Mademoiselle Glassner, laquelle, devenue miniaturiste, s’appellera la « citoyenne Doucet » en 1793, et « la dame Suriny » un peu plus tard. Cette dame fut-elle peintre amateur ? Il ne paraît pas, puisqu’on l’a vue aux Artistes libres de la rue de Cléry en 1791, qu’elle n’émigra point et qu’elle fit assez bon marché de sa particule pour signer J.-D. Suriny aux plus rudes instants de la Terreur. Par les livrets du Salon, on la sait assez en vue, ce qui surprend en présence de la rareté de ses productions. En 1791, elle montre un cadre de miniatures, de même en 1793. En 1796, elle expose la citoyenne Candeille, artiste du théâtre de la République. Et successivement on la revoit, en 1800 et en 1806, toujours Doucet Suriny. Elle a des résidences variées: d’abord 17, rue Française, ensuite rue Montmartre, puis boulevard Saint-Martin, 70, et enfin 6, boulevard Montmartre. Elle tient de Dumont une précision, une liberté que nous ne jugeons que dans une seule œuvre, un portrait d’homme avec chapeau haut de forme, dans la collection Verdé-Delisle et signé J.-D. Suriny. Obtenu dans les tons sépia, chauds, très discrets et assez puissants, ce portrait, faute de signature, n’eût point manqué d’être attribué à un maître, Boilly, sans doute, ou Dumont. Cela n’est point un coup d’essai ; tout le démontre.
Jean-Baptiste Sambat, comme Berjon ou la citoyenne Doucet, est de Lyon ; on le croit du milieu du siècle, et ses débuts sont d’un factotum au service de Mirabeau. En dessin il a quelque sentiment, des idées, mais nulle science. On l’imagine très bien artiste occasionnel à la façon d’un Carmontelle, lorsqu’en 1787 il peint en miniature la belle Henriette-Amélie de Nehra, « le bon génie » de Mirabeau, nonchalamment accoudée à une console, avec le buste du patron en arrière. Cette pièce, d’un intérêt historique capital, m’a été révélée par M. Dauphin Meunier. Ce n’est point là
un travail d’artiste, mais une bleuette gauche et cependant gracieuse, dont Campana se pourrait dire l’inspirateur, Campana et un peu, même beaucoup, François Dumont. Cela avait été fait en Allemagne pendant le séjour de Mirabeau là-bas. Un peu plus tard Sambat, toujours suivant son maître, dont il embrassait la politique, avait passé en Angleterre.
S’il eût eu une valeur quelconque, en art ou en littérature, Sambat n’eût point manqué de prendre un rang honorable ; il ne semble pas l’avoir pu. Sa notoriété était née aux côtés de Mirabeau ; celui-ci une fois disparu, il ne restera à Sambat que l’exploitation d’un tout petit talent de miniaturiste et, pour gagne-pain, ce qui avait été autrefois un joujou. 11 aura cependant une place marquante ici, grâce à certain carnet de mémoires venu en la possession de M. J - J. Guiffrey, administrateur des Gobelins.
Par ce livret d’homme naïf, de gagne-petit de l’art, on s’initie aux luttes journalières d’un contemporain de Dumont dont Mirabeau a complètement bouleversé la cervelle. D’autant plus désireux de temps nouveaux que les temps anciens ne lui ont pas départi le génie, Sambat est, d’avance, un fervent de la Révolution. Lorsqu’il rentre d’Angleterre, le 14 juillet 1790, il veut assister à la Fédération et s’unir aux patriotes. C’est de ce jour qu’il commence son carnet à la fois autobiographique et commercial. Commercial en ce sens que, par doit et avoir, il tient mention exacte de ses portraits ; il habite rue Taitbout chez un sieur Ledreux ; dans cette maison, où il paiera parfois son terme en miniatures, il débute par Mirabeau, par Fabre d’Eglantine, son ami, et par un Jean-Jacques Rousseau dans le genre du camée.
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SAMBAT
Sambat est marié ; il peint son épouse Sophie en 1791, faute de mieux. Une occasion unique lui est offerte de se produire aux Artistes libres de la rue de Cléry; il y court.
Pourtant le livret ne le nomme pas, on ne le reconnaît qu’à l’adresse rue Taitbout et aux objets envoyés :
Fabre d’Eglantine et Mirabeau. Ce Mirabeau n’a point été exécuté sur nature, puisqu’il est mort, mais Sambat ne manque point de le dire.
Il l’a composé « idéalement »; peutêtre est-ce celui resté dans la famille du tribun et que possède aujourd’hui M. Gabriel Marcel. La touche hésitante n’y contredit point ; c’est une opinion toutefois , une hypothèse que rien ne corrobore.
Tout ceci ne met pas la poule au pot. Ni Fabre d’Églantine, ni surtout Mirabeau — et pour cause — ne lui offrent des honoraires. Pour manger, il faut faire violence à son civisme. Un M. d’Orvilliers , « ex-noble, émigré », lui remet 144 livres pour un médaillon. Puis Fabre d’Eglantine lui commande un Molière d’imagination ; les Guiflfrey lui demandent leurs figures. Au temps de la fuite de Varennes, Sambat s’est découvert des Américains, manne inattendue ! et les Dérieux aîné et cadet, dont la bourse s’ouvre très à propos.
Ses amis Lyonnais, des connaissances, des bonnes volontés par lui requises s’il faut, l’aident à vivoter. En 1792, à force de complaisances, il dépasse les deux mille livres; en 1793 de même. Il peint avec joie le 21 janvier 1793, jour de la mort du Roi, car le tyran à terre, c’est l’ère de liberté qui se lève; il peint avec douleur, le jour de la mort de Marat, Mademoiselle May, actrice du Vaudeville. Il faut exister avant d’être citoyen ! En janvier 1794, il prend des séances de Coffinhal, juge
révolutionnaire, et d’un juré, le citoyen Trinchard. Lorsque Danton monte à l’échafaud, au beau moment de la loi de prairial, Sambat est occupé à la miniature du citoyen Lacombe. Au nombre de ses clients, beaucoup de futurs aristocrates de l’Empire et de la Restauration, la citoyenne Siméon, pour ne dire qu’elle.
D’explications sur les causes de son emprisonnement, le 6 prairial an II, il n’en donne pas. Il note son entrée à la Conciergerie, puis au Plessis, sans rien de plus. Peut-être ne cause-t-il plus d’avoir trop causé. Dumont ou Sambat, le royaliste et le démocrate, trouvent une pareille fortune en geôle. Enfermé, Sambat se met à dessiner ses compagnons, mais son talent n’est point donné : 600 livres un portrait avec accessoires ; ce prix est payé par le général Turreau qui « a voulu une prison ». 500 livres, un citoyen de Lyon, par grâce spéciale. Il y a des mécomptes, car Sambat est fort candide. Un citoyen Buonarotti, naturellement descendant de Michel-Ange, lui tire un « gratis », au nom du génie immortel; de même la concierge du Plessis, qui lui marque de la considération. Fidèle à ses principes, non désabusé, il écrit sévèrement : « La contre-révolution a commencé à l’époque de notre captivité, le 2 prairial. » Au 9 thermidor, il était libre; il rentre chez lui rue Taitbout, lesté de 2.200 livres !
C’eût été l’aisance sans les assignats ; seulement les assignats se répandent de trop. Tout à l’heure Sambat avouera que, sur 9,260 livres papier, il tire moins de 1,200 en numéraire. Quelle désolation ! Par deux fois, en septembre 1795 (vendémiaire an IV), il portraiture de son mieux un banquier belge du nom de Betho ; il reçoit 32,000 livres en papiermonnaie. Vingt-neuf portraits autres lui rapportent 132,000 livres ; tout compte fait, c’est moins de 800 francs d’or qui lui tombent. Les assignats retirés, le numéraire disparaît. Le prix des portraits s’affaisse. Quarantecinq miniatures, qui eussent produit, en temps moyen, un peu plus de 4,500 livres, se livrent pour 1,364 ! C’est alors qu’il propose à Ledreux, son propriétaire, un portrait pour son terme. S’il veut absolument mettre quelques sous au logis, il lui faudra peindre, au rabais, Milliard, ex-conventionnel, des cochers, des brossiers et divers croquants médiocres.
SAMBAT
Les événements ont de la précipitation ; la Réaction relève ses têtes. Les nouveaux venus chez Sambat ne sont plus de bons bougres. Ricord de Marseille, le journaliste Méhée, le général Jouy, la femme du changeur Souberbielle, Madame Mayer, juive de Rerlin, dont la fortune commence la dynastie des Rothschild, Madame de Béthune-Sully, voilà qui n’est plus le petit monde exigeant et regardant. Les 144 livres du portrait de Madame de Béthune-Sully, « avec mains », serviront à payer les langes d’Agiathis, la fille de Sambat, née en germinal an VI.
Jour par jour, ainsi, les listes de Sambat accompagnent le mouvement social et politique. Suivant les éphémérides , les émigrés rentrés, les soldats de l’armée d’Italie prennent le pas. L’an VI vaudra à l’artiste 2,506 livres net. Parmi les gens représentés on note Suchet, de Lyon, revenu de la Péninsule, l’épouse de l’amiral Lesseigue, Bertault, fonctionnaire de la police. Durant l’an VII , l’une de ses bonnes années, Sambat empoche près de 3,000 livres, dont 72 pour l’épouse de Moustache, courrier de Buonaparte.
Envers l’Empire, il a des réserves de jacobin tout à fait irréconciliable. Il appelle « assassinat juridique » l’affaire de Topino-Lebrun et de ses complices. Cependant il est au mieux avec Fouché, ministre de la police. Il est non moins bien avec le peintre François Gérard, dont il dessine la femme et qui sera le patron et le protecteur de la petite Agiathis. Une histoire lui cause de l’émoi, c’est « le retour des prêtres ». Il verse des larmes de crocodile sur ceci ou cela, il prend des airs effarouchés, mais on sait ce qu’en vaut l’aune. Fouché est là, Fouché devenu un puissant seigneur, qui tout à l’heure sera duc d’Otrante, et l’un des plus beaux produits de la secte terroriste, casé et doté, maître du monde, puisqu’il le sera presque de l’Empereur. C’est par la femme de Fouché, par ses enfants que Sambat accroche cette amitié. La pauve Bonne-Jeanne Coignaud est assez candide pour admirer Fouché et assez laide aussi pour rester bonne épouse et bonne mère. Peut-être n’a-t-elle point la même horreur que Sambat du retour des prêtres, car cette dinde grasse qui s’en allait, entre deux chapelets, visiter le terrain où son mari avait
fait massacrer les Lyonnais aux Brotteaux, était une bigote, une pratiquante. Lorsqu’en 1800, après avoir refait un œil à la miniature de Mademoiselle Dervieux, Sambat propose au ministre de la Police générale, ci-devant massacreur de Lyon et de Nevers, de le peindre avec le petit Joseph Fouché, son fils, — l’adoration de ses bons parents, — et d’y joindre le portrait de Madame, de Bonne-Jeanne, avec son petit enfant sur les genoux, il est accepté d’enthousiasme. Entre Augustin ou Sambat, Bonne-Jeanne est pour Sambat, parce que ce sera moins cher. En plus de religieuse, elle est économe et coupe les liards en quatre; le reste lui importe très peu. Aussi conservera-t-on au barbouilleur sa clientèle, car c’est à beaucoup de fois qu’il revient à Fouché ou aux siens, en 1802, en 1805 (deux portraits), presque autant que pour les Fabre d’Eglantine. Mais la haine contre Bonaparte persiste — Fouché ne fait rien à l’encontre — et Sambat pleure sur le compte de Moreau et du duc d’Enghien. Il inscrit avec ironie : « Couronnement de Buonaparte par le
peuple» et aussitôt, pour correctif, il se met à la miniature de Fouché, en deux copies.
Il poursuivra pendant vingt- six ans encore, transportant jusque sous la Restauration sa manière de calendrier. Il dira 2 prairial an XXI, 6 vendémiaire an XXX.
Au fond, ce vieux cordelier est l’ami d’un très vilain clan
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