ET SES ÉLÈVES
Augustin tient , dans la miniature - portrait , une place que pas un de ses prédécesseurs n’avait connue, et que personne ne saura prendre après lui. Il est, dans toute la valeur de l’expression, un « primitif », un indépendant, un sauvage que les ateliers n’ont point façonné ni contraint. De plus, il est de la profession à peu près exclusivement, et si on lui voit jamais exécuter des peintures sur toile, ce n’est nullement pour les imposer ni en tirer gloire . A son débotté à Paris , il laissera une œuvre de ce genre, le portrait de son hôtesse, Madame Pinchon ; ce sera bien plutôt pour montrer sa variété de moyens, faire preuve d’omniscience, que pour se réclamer d’une pratique assez nouvelle pour lui. Augustin est un phénomène, il le dit; son seul maître est la nature; son guide, la médita-
tion. On sent là une vantardise de petit provincial échappé, qui ne dédaigne point la braverie vis-à-vis de Parisiens. Les théories de Jean-Jacques avaient semé de ces orgueils dans les cervelles naïves ; on en jugera mieux lorsque les Etats généraux auront amené à Paris les fortes têtes de clocher, dont la préoccupation dominante sera d’opposer victorieusement la province à la capitale. Augustin, qui arrive de Saint-Dié dans les Vosges, qui a un talent déjà très réel, a plaisir d’en faire les honneurs aux Pinchon, établis sur la place des Victoires. Lorsqu’il dit s’être formé seul, il y a apparence. Quel maître eût-il connu à Saint-Dié? Le roi Stanislas a vainement appelé à Nancy des artistes pleins d’habileté, entre autres ce Girardet, dont il a été question déjà à propos de Dumont. Il y a même un professeur, nommé Claudot, dont personne ne parle, parce qu’on ne nomme guère le magister apprenant l’écriture et le calcul aux petits. Mais, de Nancy à Saint-Dié, il y a une trotte, et il ne paraît guère que cette distance eût été franchie souvent par les artistes du roi Stanislas . La vocation d’Augustin s’est donc — il l’assure — formée et développée en toute liberté. Dès l’enfance , il a choisi la miniature , un peu par force , parce qu’elle ne demandait qu’un attirail peu effarouchant : un coin de chambre, un bout de table, rien de cher. Pour les parents, c’était la tranquillité ; le bonhomme aurait toujours moyen de se reprendre lorsque passerait sa toquade de gamin. Toutefois, les Lorrains d’alors n’avaient point contre les beauxarts l’aversion de certains autres ; le père d’Augustin n’eût point mis un veto formel à la façon du père de Lié Périn. Stanislas est une sorte de roi René polonais, sans goûts militaires, sans beaucoup d’ambition politique. Il a donné à ses sujets l’occasion de ne point traiter les arts en amusette, bonne à faire périr de misère les gens malavisés qui s’y consacrent. Entre 1737 et 1766, la province de par là, soumise à ce tyran débonnaire, ne contrariait jamais de parti pris une inclination dans le sens de la peinture ou de la sculpture. On y voyait des artistes en situation agréable, on discutait de ces vocations comme d’une entrée dans le commerce. On savait la réussite de François Dumont, de Lunéville, éduqué à Nancy, et dont les affaires avaient pris une importance. Nul n’ignorait que sur ses pro-
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jets de peintre, François avait mis les siens en situation convenable, luimême aux honneurs et à l’indépendance. Ce sont là raisons convaincantes pour des personnes simples , aux yeux desquelles l’art ne vaut que par les résultats sonnants et trébuchants.
Au temps où naît Augustin, Saint-Dié a perdu de son pittoresque d’autrefois ; un incendie l’a détruit à moitié, en 1756, en dépit de l’eau de la Meurthe qui fut impuissante à en arrêter les progrès. Lorsque le père et la mère d’Augustin eurent rétabli leur maison abîmée par les flammes, ils prirent logis dans une ville nouvelle, toute neuve, alignée au cordeau et devenue fort banale. La catastrophe a appelé sur Saint-Dié et ses habitants la sollicitude du roi Stanislas. Avec son présidial et son bailliage, ses maisons de charité et d’instruction récemment fondées par le vieux prince, Saint-Dié n’est plus la première bourgade venue. Sauf que l’évêché n’y est point encore, — le premier évêque sera nommé en 1790, — à part les artistes qui manquent, — c’est à peine si l’on y trouve un dessinateur linéaire et un piètre barbouilleur de piétés, — le paysage environnant, les facilités de la vie, la tranquillité des êtres et des choses, sont pour tourner l’esprit à la contemplation . Qu’on veuille des études sérieuses, il faut Nancy, et Nancy, nous le savons, n’est point tout près. Nicolas Augustin, le père, bourgeois de la ville, et sa femme, Marie-Françoise Guillaume, ne sont point d’humeur à admettre sans objections le penchant de l’un des leurs vers les positions libérales. Ils ont plusieurs enfants; leur idée serait de leur assurer à tous un gagne-pain à l’abri des revirements de fortune, une bonne place appointée, dans une administration, de préférence à tout. Cependant, lorsque leur fils Jean-Baptiste-Jacques aura montré des aptitudes très nettes pour le dessin, qu’on lui aura vu, sur ses douze ou treize ans , produire de petites figures assez joliment croquées, que même ses modèles d’occasion auront consenti quelque rémunération pour des essais déjà fort significatifs , on ne s’obstina point. Madame Augustin a un faible pour ce garçon , dont toute la volonté se dépense en amusantes effigies d’amis ou de connaissances , ce sans avoir été montré » ; elle est femme de tête et d’énergie, ce que ne contredit
pas le portrait ultérieurement peint sur ivoire par son fils, et resté inachevé; elle permet que l’enfant poursuive. On l’envoie à Nancy, auprès de ce Claudot dont la cour du roi Stanislas recherche les miniatures maigriotes et pâles. Claudot façonnera Isabey comme il aura initié Augustin, comme il éduquera Laurent de Baccarat. Augustin avait tu cette ingérence; elle nous a été révélée par un contemporain dans un éloge de Laurent, que personne ne cite.
Ce qui va être exposé ici, sur cette belle carrière d’artiste, n’est guère connu que de trois personnes à cette heure, encore suis-je à peu près seul à en connaître certaines particularités . Les héritiers de Madame Augustin conservaient, encore ces temps derniers, les reliques du miniaturiste sauvées de sa vente après décès. C’étaient les premiers portraits qu’eût exécutés Augustin à Saint -Dié avant son passage à l’atelier de Claudot, l’un à dix -neuf, l’autre à vingt ans ; des croquis au crayon, des esquisses peintes , des essais , avec en plus une trentaine d’œuvres terminées, que la veuve avait disposées « en chapelle du souvenir » ; qu’on joigne à cela des listes de portraits, des lettres, des papiers non utilisés encore , de ces choses menues qui parlent si haut si on les groupe et qu’on leur prête attention. Tout ceci laissé par Madame Augustin, en 1865, à ses héritiers du côté maternel. La France qui a perdu, par l’indifférence
des gens d’autrefois, la plus grosse part de son trésor ancien, égrène, de nos jours, les rares joyaux enfermés dans ses armoires de famille. Ces bas de laine de notre épargne artistique, où tant de discrets chefs-d’œuvre dormaient depuis des siècles, sont maintenant guettés par des rabatteurs d’un nouveau jeu. C’est bonheur inespéré que les souvenirs d’Augustin se fussent trouvés, en bloc, transportés de chez nous dans l’inestimable collection de
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