‹ La miniature française 1750-1825 (volume 3)Chapitre 25 sur 26 · U ET · texte numérisé non relu

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M. Pierpont-Morgan. Ils eussent pu s’éparpiller à jamais ; ils sont réunis là, hors de toute méchante fortune, même on les pourra revoir et étudier, car la courtoisie et la libéralité de M. Morgan sont légendaires. Tout de même, ils sont loin du Louvre, leur vraie place. Les beaux traits de piété filiale qui nous montrent l’héritier d’un Stradivarius mourant de misère auprès de son trésor , sont aujourd’hui conte de ma mère l’Oie. Et Pauline Ducruet, femme d’Augustin, n’avait même pas eu, à sa mort, la consolation d’abandonner ses miniatures à un musée national. En 1865, cela n’était que peu, on ne les eût acceptées nulle part en nombre. La destinée de ces objets était marquée et fatale; nous n’avons nul étonnement ; du regret certes, et du chagrin un peu. Car c’est par la disparition de nos documents nationaux que nous nous trouvons tout à coup en face de problèmes insolubles. Combien Isabey aura eu plus de bonheur que Jean-Baptiste Augustin ! Il nous tarde de le dire.

Donc, rien de ce qui va suivre n’a été écrit, tout en est neuf, débarrassé de ces inconnues qui ruinent un récit. Ce ne sera guère que la paraphrase, le rangement des papiers du peintre, la mise en ordre de ses listes. Nulle littérature habile, le sujet n’en comporte pas. D’une année sur l’autre, pas à pas, nous suivrons Augustin, qui restera le plus illustre de nos miniaturistes, mais qui deviendra ainsi le mieux connu d’eux tous. Autrefois, que savions-nous ? Des épisodes vagues, des jugements plus ou moins partiaux de contemporains, à peine de dates. Pas un mot de sa vie, de son travail, de ses goûts. On se donnait tâche d’analyser son talent d’après

des œuvres officielles qui, étant officielles, ne le faisaient que très imparfaitement comprendre. Or, en parcourant ses dépouilles intimes, les moindres faits prennent un rang. Les circonstances, leurs causes et leurs effets s’éclairent. Ce n’est plus d’un spécialiste borné et mesquin, d’un tenant « de petit art » qu’on a à dire, mais d’un novateur, d’un esprit scientifique partant de l’infiniment petit des êtres pour s’élever à des conclusions immenses. Une physionomie humaine est ou bien niaise, ou redoutable; niaise , banale et idéalisée chez Hall ; redoutable de vie et de sincérité chez Augustin. La prétention, émise par lui, d’être élève de la nature et de la méditation, ne nous apparaît peut-être plus autant comme un cliché à la Jean-Jacques, une phraséologie outrecuidante et sotte. 11 dit vrai. La grammaire de son art lui a été enseignée par le bon Claudot, de Nancy, car, si forte que puisse être la méditation, elle ne saurait révéler au penseur l’art compliqué et pointilleux de miniature ; mais le rudiment, une fois débrouillé, n’intervient plus que pour se faire entendre de chacun.

L’intelligence de l’être, la pénétration subtile dans les âmes, l’analyse de tant d’appétits dissimulés, de passions inavouées, perçus par l’artiste dans une observation incessante , c’est sa trouvaille propre , ce que ses yeux en rayons X allaient découvrir en arrière des épidermes. Il nomme ceci la Méditation ; il ne peut exercer cette faculté, un peu surnaturelle, que par la raison qu’en lui tout est vierge, désencombré de parti pris et de formulaires, et qu’il opère avec des sens tout neufs. Même le serré de sa pratique, ce qu’on y voudrait blâmer de trop précis et de trop net, est une accommodation de sa technique à ses recherches ; cela n’est ni mince ni étroit. En progrès sur Sicardi, il se taille une phrase pénétrante et résolue qui dira tout autant que celle de son concurrent, et aura l’avantage de n’omettre jamais le moindre trait, ni de trahir l’intention du peintre.

Il se devait que Jean-Baptiste Augustin naquît dans une maison où ni le père ni la mère n’attendaient la venue d’un messie. Il tombait comme il arrive souvent, — le plus souvent même, pour les géniaux, — en un milieu simple, esthétiquement dénué, sans exemples qui le vinssent entrai-

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ner, sans atavismes qui le pussent contraindre, puisque, si l’on remonte en arrière, les Augustin apparaissent très modestes, illettrés, peut-être issus d’un enfant trouvé , comme le semble indiquer le prénom , devenu patronymique. Son acte de naissance tient en trois lignes, et le parrain, Jacques Blondin, huissier audiencier au bailliage de Saint-Dié, ni la marraine, Jeanne Gceury, une petite fille, ne sont faits pour beaucoup rehausser le prestige de la cérémonie : « Jean-Baptiste-Jacques Augustin, fils légitime de Nicolas Augustin et de Marie-Françoise Guillaume, son épouse, est né le 15 août mil sept cent cinquante-neuf, à midi, et a été baptisé le même jour. A eu, pour parrain, Jacques Blondin..., et, pour marraine, Marie- Jeanne Gœury, jeune fille de cette paroisse. Signé : Blondin, Marie-Jeanne Gœury, Regnier, curé de Saint-Dié. » C’est le jeu modeste, la troisième classe, ce qui se fait de moins cher. Pour le futur peintre de l’empereur Napoléon, la coïncidence du 15 août est singulière et ne manquera point d’être remarquée ; à dix ans d’écart, jour pour jour, le miniaturiste et l’Empereur tombent à la même heure, pas beaucoup plus grands seigneurs l’un que l’autre.

Des premières années d’Augustin, pas une note à retenir ; sa célébrité, restée secondaire, laissa en repos les fabricants de légendes. Il dut, comme les autres gamins, fréquenter les écoles fondées à Saint-Dié par le roi Stanislas ; il dut même y perdre son temps , si l’on en juge par son orthographe qui a des boiteries et par son français un peu trop lorrain. Quelles influences d’origine lui valurent la passion du dessin ? On a beau être élève de la nature, il faut, à une telle vocation que la sienne, une impulsion, une déterminante de début. L’enfant avait-il vu quelque part, à Saint-Dié, un peintre ou un miniaturiste ? La maison où on lui apprit le B A BA possédait-elle un maître à dessiner? Nul ne le sait. Dans les premiers portraits en miniature qui nous soient restés de lui, et qui avaient été conservés précieusement, il dénonçait les liens moraux qui 1 attachaient à Vestier et à Dumont. Dans la plus ancienne de ces œuvres, il s’est représenté lui-même dans son bel habit de soie , avec sa perruque poudrée de procureur, un jabot de dentelles à la Buffon, dans 1 attitude de peindie.

Derrière, il a écrit : « Fait par lui, à Saint-Dié, en 1778, sans maître, à l’âge de dix-neuf ans. » Sans maître 1 Cela est formel , mais bien audacieux. Sans doute il joue un peu sur les mots ; il veut dire que pour ce portrait de lui, personne ne lui a donné de conseils et ne lui a enseigné de secrets ; mais Augustin n’en avait pas moins vu d’autres œuvres, et s’était donné la tâche de les parodier. Ces emprunts inconscients seront bien plus sensibles encore dans la miniature datée de 1779, représentant une jeune fille de Saint-Dié, qui se pourrait facilement donner à François Dumont. Et pourquoi Augustin , de huit ans plus jeune que son compatriote de Lunéville, n’aurait-il pas admiré quelque médaillon peint par lui ? En 1779, Dumont a dix ans de séjour à Paris, il est célèbre, son histoire s’est répandue en Lorraine, et — n’en doutons pas — a servi à apaiser les scrupules bourgeois de la famille Augustin . La preuve en est que , dès 1780, Jean-Baptiste-Jacques est à Nancy, auprès de Claudot, et que, l’année suivante, il abandonne ses forêts de sapin et ses lacs des Vosges pour aller conquérir Paris à son tour. Physiquement , ce garçon inspire confiance. Il a de la santé, il est tenace, volontaire; sa bouche, ses yeux, ses

pommettes en saillie sont d’un résolu. Il tient de sa mère, Marie Guillaume, l’air brave homme, placide, un peu finaud des Lorrains et des Comtois. Son front est large, ses sourcils dessinent en vol d’oiseau leur arc rejoint. Ce signalement, c’est lui qui le donne dans son portrait de dix -neuf ans ; il ne se passe rien et ne s’embellit pas, chose déjà bien inattendue. Combien d’artistes, rêvant de

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passer à la postérité peu bénévole, hésitent, en cas pareil, à majorer leurs avantages de corps ? Qu’on les voie aux Offices de Florence, au Louvre, partout où les gens célèbres se donnent à eux-mêmes la satisfaction d’écrire leur propre éloge! Augustin, pas. Il a devant lui, à travers une glace, un personnage un peu bougon, très provincial, assez mal ficelé, qui est lui-même, il n’hésite pas. Aucune supercherie de coloris, aucune atténuation de petits mécomptes physiques! Elève de la nature, il l’est, et soumis et respectueux jusqu’à la candeur.

Pour la jeune femme de Saint-Dié, peinte un an après, c’est déjà autre chose; il a sûrement vu et analysé des œuvres de peintres. Cette dame de province, contemporaine de Marie -Antoinette, eût, sans grand’peine, soutenu la comparaison des femmes de la cour de France. Ses cheveux relevés, ses perles, ses voiles, son minois très fin et son décolletage plein de science montrent les progrès d’Augustin dans la carrière de portraitiste . Sans la note mise par lui au revers du médaillon , nous eussions retrouvé la jolie petite dame de Saint-Dié sous le nom de princesse de Lamballe, ou d’autre personne illustre, en quelque collection parisienne. On sent que l’amant de la nature condescend à la concession ; qu’il n’ose plus, en présence d’une femme, conserver son franc parler. Il est trop Lorrain pour le vouloir , trop désireux de réussir pour s’exprimer avec intransigeance. Dès ce premier pas, tout en se réservant de faire un choix habile dans les particularités de physionomie , et de persister en son réalisme, il s’exerce au convenu à la mode. Son adresse est bien plus de paraître tout dire que de tout dire en effet. Une femme écrira : « M. Augustin ne m’a rien passé, mais je suis très ressemblante. » Il a eu la malice de peindre une mignonne verrue que la dame a près du

nez; seulement, il a poétisé le reste. On lui passe avec joie la verrue.

C’étaient là les tempéraments apportés par lui à sa passion irréductible de rester vrai, et, dès son arrivée à Paris, nous en aurons maintes preuves. Sur le tard, vers 1820, il s’était mis à récapituler sa vie et à se remémorer, en s’aidant de notes prises autrefois, tous les portraits exécutés par lui depuis sa venue à Paris jusqu’à son mariage, de 1781 à 1800. Peut-être la famille de la future lui avait-elle demandé le bilan de son travail de dix-neuf années; peut-être l’avait-il proposé lui-même, car il n’avait que profit et honneur à tout dire. Il avait bien un peu brouillé les dates au courant de ses souvenirs ; nous lui voyons assigner des œuvres à 1788, qui nous sont restées et qui portent la date de 1792; il fait un salmis incroyable et étourdissant de personnages aux noms tronqués, où la phonétique l’emporte sur l’orthographe. Toutefois, il précise l’époque de son arrivée à Paris, le carême de 1781, à vingt-deux ans; la maison où il descend, 15, place des Victoires; la famille qui l’accueille, M. et Madame Pinchon, amis de son père. Les Pinchon sont cinq personnes : le père, la mère, encore jeunes, deux filles et un fils. Ce dernier sera, plus tard, miniaturiste à son tour, et l’un des premiers élèves d’Augustin. En 1781, c’est un petit garçon; ses sœurs sont très jeunes, et l’on fait beaucoup de bruit; Jean-Baptiste Augustin entend ne pas être en reste de politesse envers ses hôtes , et c’est, en quelques semaines, six portraits qu’il exécute, — un remei'ciement et une réclame à la fois, — car les Pinchon ont des amis et ils montreront l’ouvrage du garçon. Augustin donne en ces portraits tout ce qu’il a de science ; sur les six œuvres, une est à l’huile, — -le portrait de Madame Pinchon, — le reste sur ivoire, M. Pinchon , leurs deux filles et une nièce . Une autre miniature , représentant Madame Pinchon, est datée de 1791 , dix ans plus tard ; elle est aujourd’hui chez le peintre Lecomte du Nouy, dont l’aïeul, peintre lui-même, avait connu Augustin . Les Pinchon n’avaient point lieu de regretter la détermination de leur jeune correspondant; il avait en lui mieux que ce « quelque chose » dont on gratifie les gens sans avenir pour leur laisser une consolation. Aussi ne le perd-on pas de vue, mais on oublie par-

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fois de lui payer des travaux commandés. La nièce de M. Pinchon redoit quarante-huit livres sur huit portraits d’elle et de sa mère, Madame Bertholet, demandés au jeune artiste dans un moment d’enthousiasme.

A peine arrivé, Augustin s’était mis en quête d’un gîte qui ne fut pas trop éloigné de ses amis ; il l’avait trouvé au café David, rue Saint-Honoré au coin de la rue du Roule. C’était un hôtel meublé, où il avait pris un galetas d’attente. Aussitôt installé en face de sa petite glace, il avait croqué sa figure pour l’envoyer à la maman. Ce n’est déjà plus le petit Lorrain de 1778. En trois ans, la figure s’est assouplie, les sourcils se sont franchement rejoints , le nez a grossi. Dans son ensemble, c’est à la fois plus de crânerie et plus de charme. En deux mois de Paris, J. -B. Augustin s’est déniaisé. Sa perruque, relevée sur le front, a de la grâce; son col dégrafé atteste d’une recherche à la mode chez les artistes du moment. Marie Guillaume aura joie à le retrouver si joli homme, si heureux de la vie. On l’a vu partir avec un serrement de cœur, car Paris, c’est bien loin, et l’on est bien tout seul, en dépit des Pinchon, au milieu de tant de monde.

Les listes fournies par Augustin ont trop peu de précision pour être suivies dans leur ordre strict. Il est d’évidence que les noms aristocratiques, mis par lui en vedette, ne lui vinrent point dès l’abord. Sa première clientèle dut être de gens plus modestes, des femmes de chambre, des cochers, de petits bourgeois et des « créatures ». Telle la « femme de chambre au coin de la rue Taitbout et sa maîtresse », indiquées aux n" 25 et 26 de sa liste; « M. Barat et sa maîtresse, près de Saint-Laurent » (n° 49) ; une demoiselle, marchande de modes (n° 58) ; une pâtissière, Madame Souliard (n° 62); « une femme entretenue, rue Saint-Maur», et celle-ci a voulu des mains, ce qui augmente le prix (n° 66) ; le frère de M. Farjon, parfumeur à Bordeaux (n“ 67). Comme Augustin est jeune, qu’il se déplace volontiers et « n’est pas regardant », on le charge de besognes étranges. Madame X... et sa mère lui demandent le portrait « du parrain, à faire à son insu !» Et ce parrain tient une entreprise de roulage rue Saint-Denis, à côté de la rue du Petit-Parleur (n° 85) ; ces dames

veulent lui faire une surprise pour sa fête.

Au nombre de ces travaux de début, qui comptent bien près de cent miniatures diverses, allant de 150 à 200 livres au moins , et qui s’échelonnent, comme temps, de 1781 à 1789, il y a les gens qui ne sont pas de l’aristocratie, mais ne sont pas non plus des tout à fait quelconques. Disons le tiers , pour rester dans les données. Parmi ceux-là, Augustin peindra Hua, danseur de l’Opéra ; l’architecte Goupil et son fds ; M. de la Noue, « qui a bâti la salle Favart », son neveu et la femme de ce neveu ; Mademoiselle Pille, fdle d’un grand épicier de la place Saint-Michel; M. Armand Souville et sa maîtresse Madame Nozière ; le capitaine américain Cypière ; le célèbre Jacob, l’ébéniste, avec son épouse; Lesage et Nivert, bijoutiers associés. Graduellement, les clients d’Augustin se haussent dans les hiérarchies sociales . Il n’en est pas sensiblement plus riche, car plus la commande vient de haut, plus difficilement elle se règle. On oublie assez communément de faire le solde, heureux encore si on ne lui emprunte pas un louis pour régler une emplette pressée. La comtesse de Kercado et Madame sa mère visitent Augustin. Madame de Kercado est une belle personne, un peu évaporée , dont les yeux parlent trop et dont la bouche est gourmande. Non seulement la charmante créature demande son portrait, mais elle a appris que M. Augustin donne des leçons de miniature, elle en prend neuf. Deux portraits et neuf leçons , c’est , pour le peintre , un revenant-bon de plus de 700 livres, de quoi acquitter son loyer et s’entretenir pendant quelques mois. Hélas! la délicieuse sirène que le jeune homme a timidement caressée du regard, qu’il a dévoilée toute dans une admirable pièce appartenant à M. Stettiner, et provenant de son atelier, la capiteuse, la perverse comtesse ne lui verse jamais un rouge liard.

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Augustin était encore trop de Saint-Dié et trop béjaune pour s’être rendu compte que les leçons d’un solide gaillard de vingt-cinq ans ne se paient guère en louis d’or neufs. Comme on ne lui réclama jamais la miniature impayée, il la garda chez lui dans son cadre de bois, sous son verre cassé. N’eût-il pas écrit au revers de ce cadre le nom de la dame, et, dans ses listes, toute l’histoire en deux lignes, on eût pensé à un travail de Dumont. Car, entre la Madame Vestier par François Dumont, dans l’instant conservée au Louvre, et la Madame de Kercado d’Augustin, la comparaison se fait impérieuse. Qui est, en réalité, cette Madame de Kercado ou Carcado , comme la nomme le peintre dans ses fantaisies orthographiques ? On ne sait. Une poupée adorable, en tout cas, avec le joli chanfrein busqué de son visage et ses yeux en velours. D’origine, quelque Bretonne délurée, à qui il ne manqua guère qu’un Stuart pour être une Renée de Kéroual. Vis-à-vis d’elle, la rancune d’Augustin a de la réserve; il se contente de railler cette désinvolture de coquette par un mot très simple : « Elle me doit tout cela ! »

Bien d’autres mijaurées lui devront aussi tout cela . La maîtresse de l’abbé Duprat lui a demandé un cristal de roche ; elle omet de le couvrir de ses frais. La comtesse d’Oudenarde acquitte une première fois son propre portrait et celui de son fils en miniatures séparées. C’est l’amorce. Elle revient à la charge pour un groupe, chose compliquée et délicate ; ceci sera par-dessus le marché, car jamais plus elle ne revient. Augustin innocent et candide ! Lenoir, le lieutenant général de police, ordonne son portrait à deux exemplaires ; on l’exécute en hâte. Or,

Lenoir oublie, non de prendre livraison de l’œuvre, mais de la régler. Bien mieux, le même Lenoir oublie également de payer la commande de la miniature

de son petit-fils, M. de Nanteuil , et celui de sa gouvernante, à deux copies.

Pour un certain baron de Darcourt, sa femme, ses deux filles, en quatre ovales séparés, — quarante louis au bas mot , — nulle difficulté de bourse pour la première fois . Mais on revient à la charge avec deux portraits à l’huile, et, cette fois, on retient tout, les toiles et la monnaie. Successivement, J. -B. Augustin <c perd », avec M. et Madame Molo; avec la femme d’un Anglais, Mr. Smith ; avec la fille de M. Titon, conseiller au Parlement; mais le portrait du conseiller, celui de son fils, sont réglés à leur heure. Plus tard, en 1792, lorsque J.-B. Augustin approche de la perfection, il est mis en rapport avec Madame Roberjot-Lartigue, — il dit Lartigue ou Sartiges indifféremment. — Madame Roberjot paraît une déesse à sa maturité, revenue des vanités, et qui est à égale distance du 4 et du 5 en âge. Madame Roberjot pose les Corinne avant le temps ; elle souhaite d’être montrée au milieu d’une nature grandiose , les yeux en l’air et comme inspirée. Augustin tente l’aventure, mais la première idée ne satisfait point, et on lui abandonne l’esquisse incomplète . Ce croquis merveilleux, réduit à la tête et aux indications générales prises au crayon, est en la possession de M. J. Pierpont - Morgan . Madame Roberjot était revenue à la charge ; elle ordonne, cette fois, que sa pose sera celle de Madame Yigée pressant sa fille sur son cœur ; elle, aura son fils, et près d’elle, le portique d’un palais; dans les arrière-plans, la nature la plus alpestre qu’on puisse. Ce portrait est dans le cabinet Panhard, sous le nom de Madame de Sartiges . L’artiste a reçu des arrhes , on ne craint plus de risquer la demande plus importante. Madame Roberjot devra, pour le coup, être couchée sur une peau de tigre et présentée en Erigone dévêtue. Ce serait peu , si elle ne souhaitait d’avoir les effigies de deux voisins : « M. le comte du Lot (du Lau?) et son amie, Madame Sicard », laquelle sera en pied et emmitouflée dans un schall des grandes Indes. Ce sera beaucoup de talent dépensé , beaucoup d’ivoire couvert , et combien de temps passé! Tristement, Augustin se dépite. « Madame de Lartigue me doit ces trois dessins, rémarque-t-il, les cadres, et en outre la glace,

J. -B. -J. AUGUSTIN

le tout cent louis. » Ce revient à dire 2,500 francs tout net, une ruine. Il est donc bien heureux pour le pauvre peintre que les petites dames joyeuses ou les gros marchands sauvent la mise. M. Fitz-Henry possède une adorable miniature de femme en chapeau pointu , portant le seing manuel et la date 1792 , au temps précis de ses démêlés avec la comtesse Roberjot- Lartigue. La dame au chapeau pointu restera pour nous Madame X...; elle est assez triviale de visage, mais, en habillement, aussi raffinée et décisive que les coquettes de la Grande Promenade publiée par Debucourt dans la même année. La dame a près d’elle son petit chienlion, elle est assise sur une roche, et elle est désignée par l’artiste « Madame X..., de la rue Sainte-Apolline, appuyée sur un rocher. » Par derrière, ce sont des montagnes alpestres dont Augustin décorera les fonds aux approches de la Révolution. Madame X... a prié qu’on lui fît deux copies, dont elle se libère séance tenante; Madame X... n’est ni comtesse, ni très grande dame, et elle garde des allures bourgeoises. Dans l’œuvre du peintre, Madame X... apparaît l’un des morceaux les plus soignés et les plus significatifs . Sur ce visage d’ancienne grisette il y a de l'honnêteté et du dévergondage, de l’insolence et de la bonté. C’est le triomphe dans le genre mixte.

Les aristocrates n’ont point tous les poses désinvoltes de ceux qu’on vient de dire. Successivemeut Augustin donnera deux jeunes filles mortes à l’hôtel du duc de Penthièvre; la vicomtesse de Polastron, parente de la duchesse de Polignac; Madame de Rombelles et ses enfants, et M. de Bombelles , dont le nom aura de la clientèle après l’Empire grâce aux caprices de l’impératrice Marie-Louise , est l’un de ces bambins ; la comtesse de Montmorin, habitant la rue de la Ville-l’Evêque ; le fils de M. de Balbi ; le prince Galitzin , sa femme et leurs deux filles ; le comte du Cayla, premier gentilhomme du prince de Condé ; M. de Caumartin, prévôt des marchands ; la comtesse de Caradeuc ; la marquise de Montcalm, « rue de Richelieu, belle dame blonde » ; la comtesse de Grammont-Caderousse, née Marie-Gabrielle de Sinety, dont Madame Yigée a laissé une aimable portraiture; « l’amie de la comtesse, près de la rue du Montparnasse » ;

Madame de Ségur et ses enfants, et Madame de Ségur est fdle du maréchal de Biron; la comtesse de La Marre, aussi avec ses enfants, sur une escarpolette. Ce n’est pas le tiers de ce que peindra Augustin dans la gentry française, mais il serait oiseux de nommer tout le monde.

N’eût-on que les mentions d’épreuves éparses dans les Salons et figurant au livret, on en serait réduit à peu de chose. Le « cadre renfermant plusieurs miniatures », dont l’indication coûte moins à l’impression, est la formule habituelle. Elle est désolante pour nous. Ni en 1791, aux Artistes libres de la rue de Cléry, où il voisine avec Sambat et son parent Augustin, dit Dubourg de Saint-Dié ; ni en 1793, au Salon, où il envoie son portrait, une miniature d’après Greuze et divers morceaux ; ni meme en 1796, où l’on revoit un autre portrait de lui, la grande miniature, — acquise par M. Pierpont-Morgan de ses héritiers, — il ne fournit beaucoup d’éclaircissements. Sa miniature d’après Greuze, il la conserve chez lui ; elle sera vendue en 1839, à la dispersion de son cabinet.

Ses listes et les œuvres encore rencontrées nous apportent des renseignements autrement précis. Chronologiquement, l’une des plus anciennes parmi ces dernières serait la miniature représentant une femme au centre d’un paysage dit historique où l’on voit figurer la pyramide de Sextius. Cette dame porte une robe rayée et une ceinture de métal à l’antique; elle est dans la collection Panhard. C’est un ravissement en tout. Bien mieux, on retrouve l’esquisse, préparation de cette pièce, dans l’un des

albums venus d’Augustin et passés à M. Morgan; là elle est à l’aquarelle sur papier, et c’est presque aussi bien. Du même temps, le Louvre possède une prétendue Madame Élisabeth, sœur de Louis XVI, plus une personne dépoitraillée, en corsage de

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