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Beaucoup d’autres miniatures, exécutées par lui avant son mariage, nous sont signalées dans les collections particulières. M. Doistau possède un portrait d’homme de 1793, plus un citoyen, en costume négligé, au milieu
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1791 ; la première, qui n’est certes pas Madame Élisabeth, peut très bien être l’une de ces personnes de qualité figurant dans les listes d’Augustin — a-t-il jamais peint Madame Élisabeth, d’ailleurs ? il ne paraît pas. — La dame décolletée répondrait au signalement de ces X..., aux mœurs légères, lesquelles sont jolies et paient si parfaitement bien. Quant à la Lucile Desmoulins, signée et datée de 1788, appartenant à M. Warneck, c’est, dans le style Vigée-Le Brun, une chose pleine de délicatesse et de douceur ; mais est-ce bien là Lucile ? On connaît des Lucile Desmoulins partout, aucune ne s’accorde aux autres. Celle-ci est d’un charme touchant, il y aurait de la vraisèmblance; pourquoi Augustin ne la mentionne-t-il point dans ses listes ? Il est vrai qu’il omet volontiers les personnages révolutionnaires au temps où il reconstitue son bilan d’œuvres. Mais il a pareillement omis une Madame de Segonzac au piano, aujourd’hui au baron de Schlichting , et Madame de Segonzac n’a pas un nom qui effraie les émigrés revenus.
Beaucoup d’autres miniatures, exécutées par lui avant son mariage, nous sont signalées dans les collections particulières. M. Doistau possède un portrait d’homme de 1793, plus un citoyen, en costume négligé, au milieu d’un parc. M. Fitz-Henry, outre l’hétaïre au petit chien, de 1792, et dont il a été question déjà , a recueilli le général Westermann , provenant de la vente d’Augustin, en 1839. Le peintre avait conservé le général comme il avait gardé la Madame Tallien, passée à M. Edmond Taigny ; et cette
Madame Tallien portait le n° 113 de la vente après décès. Ce sont là beaucoup d’omissions constatées dans les listes ; aucun de ces portraits n’y figure, et ce ne sont pas, à beaucoup près, les seuls. Il le faut répéter, lorsque Augustin se livre à ce travail de reconstitution, en 1820, il a grand soin d’éviter ce qui pourrait nuire à la considération due au Premier dessinateur du Cabinet du Roi. On ne l’interroge pas, on ne lui demande nul compte de son passé , mais qu’il ne se vante pas de ses relations terroristes . On n’ignore pas qu’il a connu et fréquenté David , reçu des pires Jacobins beaucoup de bons offices, et fréquenté chez les Buonaparte. L’essentiel est qu’il n’en tire ni vanité, ni profit politique posthume. Aussi est-il singulier de lui voir passer sous silence, dans ses énumérations, tout ce qui, de près ou de loin, rappelle le Corse et les siens. C’est bien un hasard qu’on y rencontre Barillon, le ministre de la Marine Brueix, Bastérèche, Cousin. Nulle part une note sur ce grand portrait de lui-même, où il s’est montré en costume de citoyen conscient et libre, afin de s’attirer les bonnes grâces du tyran David. Pourtant, à ses yeux, ceci est son chef-d’œuvre, son principal tour de force, car pour obtenir une miniature dans ces dimensions, on a dû marier l’ivoire au carton, et faire disparaître les raccords sous les empâtements de la gouache . Ce morceau capital, aujourd’hui à M. Pierpont - Morgan , date de 1795; il marque un progrès immense dans l’art de miniature. Il est un singulier mélange de civisme dans le vêtement et de réaction dans la légende : « Portrait de M. Augustin, peint par lui-même, en septembre 1795. i> Monsieur Augustin, et Septembre 1795! voilà qu’on n’eût point osé écrire avant Thermidor. Seulement, il y a eu Thermidor, et le peintre parisien, le petit artiste de Saint-Dié, n’a pas eu le temps de s’assimiler les formules révolutionnaires. Dans son for intérieur, il n’en a cure, et les assignats ne lui en donnent pas le goût. Sa pose nonchalante, le manteau drapé, le portique de fond, les draperies, le calme du visage, les cheveux poudrés à blanc, sans perruque, sont aussi bien ceux de M. de Damas que ceux de Carrier ou de Saint-Just. Au Salon de 1796, où le portrait parut, il provoqua des enthousiasmes sincères. Pourtant déjà Augustin n’est plus tout seul ; un autre Lorrain
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monte, c’est Isabey, et les Etrivières de Juvénal oppose le dernier venu à l’autre, non comme un rival, mais comme un maître,
Augustin, tu t’es surpassé,
Ton portrait est peint comme un ange;
Et l’on peut dire à ta louange,
Qu’Isabey seul t’a surpassé.
Une rime riche n’excuse point l’injustice d’une comparaison . Entre Augustin et Isabey, nul rapprochement à faire; l’un est le traditionnel, le continuateur d’une lignée remontant à plusieurs siècles; l’autre, un moderne, un dégagé, conformé par son époque, et sans beaucoup d’attaches avec le passé. Ce que fait Augustin, Isabey ne le pourrait toujours, et, réciproquement ; Isabey parle une langue capiteuse et étourdissante que l’autre ignore. Ce sont deux puissances qu’il est puéril de mettre en rivalité, surtout en vers de mirliton.
Lorsque la Révolution s’annonça, Augustin battait son plein ; Isabey débutait à peine. En émail, en miniature, en possession entière de soi, en observation subtile et malicieuse , Augustin est maître . Il ne quitte guère Paris, source de projets moraux et d’études pénétrantes. C’est à peine si, dans le courant de l’année 1789, à la belle saison, il fait une fugue à Brest, — trois cents lieues, aller et retour, — pour voir la mer et exécuter diverses portraitures . Deux ou trois mois au plus , employés à peindre M. de Linot, commissaire de marine; M. de Larrieu , officier; M. X..., capitaine des vaisseaux du Roi, et sa maîtresse; Mademoiselle Ozanne et Mademoiselle Bermont. Il rentre à Paris, et bientôt son appartement de la rue Honoré paraît mesquin à sa nouvelle fortune. La Terreur le trouvera installé 22, rue Saint-Etienne, à la Ville neuve, au coin du boulevard. C’est sur cette partie de son existence qu’il entend faire le silence et brouiller les cartes de ses souvenirs. S’il nomme les gens qu’il a peints entre 1792 et 1796 , il a soin de les mêler aux autres , soit d’avant , soit d’après. Dans le tas, il glisse des ci-devant, en façade, afin de masquer le reste. Et ce reste, des terroristes pour la plupart ou des assimilés, l’ont « refait», eux aussi, très souvent, comme de simples nobles d’autrefois. Ainsi,
sur un portrait de Madame Duparc commandé par Le Tourneur, cinq louis sont restés en souffrance, et pour le temps, cinq louis font, en assignats, beaucoup d’argent. Une Madame Pinchard, apparentée « à tout ce qu’il y a de bien », redoit trois louis, qu’elle ne paiera jamais. M. Cornillière fait
mieux, il emprunte à son peintre 25 francs, qu’il ne restituera pas et
qu’on n’ose réclamer. Madame Lescot, demeurant rue Poupée, a un amant; cet amant a une sœur, demeurant chez Madame Bertholet, alliée des Pinchon , laquelle est alors mariée à M. Le Basle. L’amant devait acquitter le portrait de sa sœur, soit 200 francs; il s’en garde bien; il a le portrait, et pour rien. Personne n’a plus le sou, mais comme il faut manger, Augustin prend des commandes au rabais; Madame Simonnet, en robe de gaze; M. Pochet, M. Flammarion, M. Holstein ; un marchand de diamants, M. Mazuel, marié à la fille du comte de Saint-Albin, ci-devant mort sur l’échafaud.
Vers le milieu de 1798, Augustin abandonne la rue Saint-Étienne, où il n’a pas ce qu’il veut, pour s’en venir habiter au 15 de la place des Victoires. C’est la maison où les Pinchon l’ont reçu à sa descente du coche, il va y avoir bientôt vingt ans. C’est là qu’il a ressenti ses premières impressions de Parisien; mais depuis ces années écoulées, la belle place a singulièrement changé de figure. Les 11-13 août 1792, la statue de
Louis XIV couronné par la Victoire, que le maréchal de la Feuillade avait fait élever au centre de la place, c< ouvrage des adulateurs esclaves, est détruit par la main des hommes libres » . Les hommes libres n’y allaient pas de main morte, et ce qu’ils démolissaient, ils n’avaient pas toujours le loisir de le compenser. De 1792 à 1806, l’endroit était resté veuf de statue ; à cette dernière date, on y
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avait placé un Desaix nu, héroïque, nul et indécent, dû au pauvre statuaire Dejoux. Donc, lorsque Augustin s’installe, la place est privée de son Louis XIV et n’a pas encore son Desaix. Il est le locataire de Boyveau-Laffecteur, dont les annonces, d’une espèce particulière, encombrent les murailles . Boyveau n’est pas que propriétaire, il se déclare un peu l’ami du peintre, et c’est sur une miniature d’Augustin que sera
gravé son meilleur portrait . Dieu sait ce que le Rob Boyveau a provoqué de reconnaissance chez les artistes, traduite en peinture, en modelage ou en vers. Boyveau — il le crie assez haut — n’est pas un marchand de drogues, c’est un philosophe et un philanthrope; en réalité, c’est un industriel heureux. Son nom s’écrit en rébus, première idée du Bulgare qu’on cherche et qui force le patient à lire les indications utiles : un veau buvant à une fontaine , un veau naïf dont les forces se retrempent dans le Rob, et ce veau qui boit, Boit-veau ! C’est la grosse malice sous laquelle se réfugie le philanthrope pour mieux répandre sa panacée.
Augustin a trop ses minutes prises, trop de commandes pour beaucoup courir le monde. Entre deux séances, il chante volontiers, et s’en va chez les musiciens. L’un d’eux, le citoyen Bochet, rue Saint-Sébastien, est représenté par lui en « pinceur de guitare ». Hua, le danseur de l’Opéra, lui doit une effigie . Augustin est au mieux avec Mademoiselle Mézeray, de la Comédie-Française, qui lui prête des romances. D’où ce poulet de la comédienne, retrouvé dans l’un des albums :
« Mademoiselle Mézeray souhaite le bonjour à M. Augustin et lui envoie les deux romances qu’elle lui a promises depuis longtemps . N’espérant
pas avoir le plaisir de le voir d’ici à huit jours , elle ne veut pas du moins les lui faire attendre davantage; elle le prie d’agréer ses civilités. 12 février 1796. » Encore une omission certaine dans la liste des peintures. Comment Mademoiselle Mézeray, qui est une femme à la mode, qui a de l’esprit et de la beauté, qui est en relations suivies avec l’artiste, — la preuve, c’est que huit jours lui paraissent longs, longs, — n’auraitelle pas eu sa miniature comme d’autres, moins qualifiées? Il est vrai que jamais Augustin ne s’arrête aux portraits donnés ; celui-ci n’eût sans doute pas été fort agréable à Madame Augustin , et n’eût point servi à majorer de beaucoup le total des recettes. Donc, il le passe ; il passe à peu près tous les « gratisse » (c’est ainsi qu’il nomme ses dons), et c’est grand dommage, les oeuvres offertes ayant souvent une supériorité sur les autres par leur nature même. Ce sont, comme on dit, les enfants de l’amour.
En dix-neuf ans , de 1781 à 1800, autant que nous le confirment ses bordereaux de souvenir , l’existence du Lorrain a laissé peu de place à l’amusette. Tant en originaux qu’en copie de ces originaux , à 200 livres l’un dans l’autre, — souvent plus, parfois moins, — c’est 360 miniatures, au bas mot, qui nous sont indiquées ; et ce n’est qu’une partie. Avec ce que nous ne savons pas , mais que nous soupçonnons , disons de 450 à 500 pièces, soit, par année, une trentaine, et, en gain, de 5 à 6,000 livres. Pour un célibataire rangé et sérieux, c’était l’aisance. Surtout après le Directoire, quand on hausse le taux des honoraires, ce ne sont pas encore les gros prix de l’Empire, 2,000 à 2,500 livres lorsqu’on s’adresse aux souverains ou aux princes de leur famille. D’autres ressources s’ajoutent d’ailleurs : les leçons en ville, les leçons à l’atelier, qui seraient en nombre ce qu’on voudrait, si on avait le don d’ubiquité. Tous calculs faits, Augustin, touchant à la quarantaine, a eu , de profit , plus de 200,000 livres , et, les frais déduits , il lui en reste au moins 120,000. Matériellement, il est un parti fort sortable ; physiquement, il est marqué, mais ses cheveux bruns lui restent , il a bon pied bon œil , et s’il avouait quelque fatigue , ce seraient les rhumatismes dont il souffre, et les yeux qui n’ont plus le perçant de jadis. Moralement, sa situation est splendide; il n’a pas de
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liaison qui compte, aucun engagement formel. Sa mère est âgée et vit loin de lui ; ses frères et sœurs sont en situation honorable. Il cherche femme.
Où et comment Augustin fit-il connaissance de la demoiselle Pauline Ducruet, née l’année même où lui venait s’installer à Paris, pendant le carême de 1781 ? Il a très exactement vingt-deux ans d’avance sur elle, ce qui n’est pas une différence petite. La jeune fille appartient à ce monde de fonctionnaires royaux qui achètent leur charge, comme aujourd’hui encore un notaire ou un avoué. Germain Ducruet, le père, est secrétaire du Roi, et, en 1781, les secrétaires du Roi sont 250 au moins, rien que pour Paris. La fonction n’est pas très définie en ce qui le concerne ; elle lui conférera une demi-noblesse au bout de ses vingt ans d’exercice, et Germain Ducruet deviendra le chevalier de Barailhon , du nom d’un pigeonnier avec domaine acquis par lui . Ducruet est originaire de .Fussigny , dans l’Aisne, aux environs de Sissonne. Il a épousé Madeleine Cornus de La Fontaine, qu’on dit descendre du fabuliste. L’acte de baptême de la future d’Augustin lui reconnaît comme prénoms Madeleine-Pauline ; comme date, le 16 juin 1781 ; comme lieu de naissance, Paris, rue Traversière, 29, paroisse Saint -Roch ; comme parrain et marraine, Denis-François de La Loi et Madeleine Catherine Ledran, femme Méat, sa bisaïeule maternelle, laquelle, vu son grand âge, eût pu connaître La Fontaine.
La rue Traversière, où demeure la famille Ducruet, va, de la rue Saint- Honoré, gagner en biais la rue Richelieu. Il ne reste d’elle aujourd’hui que la partie devenue la rue Molière. Le n° 29 se trouve à la hauteur de l’avenue de l’Opéra; il a disparu. Germain Ducruet y habite depuis 1775; il y est encore en 1788 et en 1789, mais il n’y est plus en 1792. Donc, au moment où Augustin recherche la jeune fille, si le père et la mère vivent encore, comme nous en avons la certitude, ils n’ont plus à Paris qu’un pied-à-terre. Leur véritable résidence est Fussigny , et c’est là que sera célébré le mariage. Les pourparlers n’avaient point été longs. Le 20 messidor an VIII, tout était réglé, les noces faites, et le couple Augustin s’installait 15, place des Victoires, au domicile du marié.
Cette rencontre et cette union entre gens de situations si différentes ne peuvent avoir eu pour point de départ une amourette. Les âges sont trop loin, et Pauline a juste la moitié des années de son mari. Augustin aura beau se montrer, dans un émail à peu près de ces temps, la figure pleine, l’œil vif et les cheveux bouclés, il a bien ses quarante-deux ans. Elle, au contraire, avec ses yeux clairs, son nez de Parisienne, l’abondance et l’insolence de sa chevelure insoumise , est au plus beau de sa vie. Elle a l’air décidé, le maintien déluré et d’aplomb, et elle connaît ses avantages ; elle n’est donc point fille à s’amouracher d’un personnage qui serait son père, si elle n’a une cause sérieuse. Comme mariage d’intérêt ou union raisonnable moyennée par des étrangers , il y a peu apparence. Les Ducruet, fonctionnaires et officiers royaux, ne donneraient pas leur enfant à un miniaturiste, de prime saut, ainsi qu’ils le feraient pour un garçon de leurs relations. Ils ont une autre fille, Madame Rémondat, dont nous ne savons pas grand’chose, et un fils, marié également, puisque , aux fêtes de son mariage , en 1800, Augustin laisse le portrait d’un jeune garçon, Porphyre Ducruet, dont le prénom reporte la date de naissance au temps de la Terreur.
Pauline Ducruet, qui deviendra la meilleure élève de son mari, qui en arrivera à confondre sa manière avec la sienne au point de tromper, ne s’est pas mise au métier à vingt-deux ans. Elle avait des principes de dessin antérieurs, peut-être même, étant jeune fille, peignait-elle la miniature. La Révolution et les assignats n’avaient point augmenté le pécule des Ducruet; ils avaient dû quitter Paris, en 1792, assez précipitamment. On avait bien gardé Fussigny, on s’y était même retiré, puisqu’on y est pour la célébration du mariage Augustin ; mais les dots des filles étaient maigres. Alors, sans doute, avait-on poussé la jeune Pauline à apprendre un métier, et était-elle passée, comme tant d’autres, dans l’atelier du professeur le plus en renom d’alors, Jean-Raptiste Augustin, de Saint-Dié. Peut-être le petit roman avait-il pris naissance de cette sorte, car une élève subit facilement l’ascendant du maître ; nous l’avons assez vu à propos de Leguay, et pour d’autres. A la demande formulée par Augustin,