J.-B.-J. AUGUSTIN
MADAME BOBERJ0T-UUT1GUE
Préparation sur ivoire (A M. Pierpont Morgan)
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PRÉLIMINAIRES
artistes eussent expliqué leurs idées dans un bulletin périodique, s’avisa que des Salons permanents, ouverts aux peintres, suppléeraient, dans une certaine mesure, à l’absence d’expositions secondaires. Ses projets visaient surtout les miniaturistes, un peu sacrifiés, dont les œuvres s’imposaient de jour en jour davantage, et qui, dans le goût public, tenaient le dé contre les maîtres officiels. Très habilement il tablait sur les impossibilités qu’un jeune talent dans le genre trouvait à se produire; il s’offrait donc, moyennant quelques louis d’abonnement, à faire ce que tentent aujourd’hui certains cercles, à fournir un local où tout le monde pourrait installer ses œuvres, dont la critique s’occuperait dans le Bulletin de correspondance.
Fort de l’appui du vieux Franklin, de Condorcet, de Lalande, qui lui ont, dès l’origine, apporté l’agrément de l’Académie des Sciences, La Blancherie débute fort modestement. Son illustre comité se réunit, à de certains jours, « en un galetas du collège de Bayeux, où il n’y a pas même de chaises, et où il faut rester debout depuis trois heures jusqu’à dix du soir ». Voilà qui égaya fort la verve des publicistes, lesquels
ne pouvaient pardonner « au jeune audacieux » d’avoir eu au moins une idée, — chose déjà grave, — et de l’avoir rendue pratique, — chose plus grave encore! Pour ces jaloux, cette entreprise « est la plus folle, la cotterie la plus platte et la correspondance la plus vuide ! »
Ce garçon, que son affaire occupe et qui ne répond guère aux sarcasmes, est un « intriguant » , un « charlatan », dont toute l’ambition consiste à troquer son galetas contre un logis de meilleure apparence, aux frais de ses dupes. En vérité, n’est-il point fort plaisant
de voir un croquant qualifié à' Agent général pour la Correspondance, et son bulletin titré : Nouvelles de la République des Lettres et des Arts!
C’était presque la gloire. La Blancherie ouvrit sa première exposition dans les commencements de 1780. Toutes proportions gardées, ce Salon présageait, à cent ans d’avance, ceux de V Epatant ou du Volney ; sans lui, que d’artistes dignes de considération nous fussent restés inconnus! Mais le malheur voulut que La Blancherie tombât malade, et comme il était le maître Jacques indispensable de l’affaire, son journal cessa de paraître. On le prétendit en faillite et surtout malade « de la bourse ». Fausse joie pour ses détracteurs. En 1781, il est guéri; il ressuscite plus fort que jamais. 11 a loué l’hôtel Villayer, rue Saint-André-des-Arts, et s’y installe sous la protection de seigneurs fort huppés. Pour deux louis, on fait partie de la Correspondance; avec vingt-cinq livres de plus, on a droit à la réception du Bulletin périodique. Le 15 octobre 1781, les « honnêtes gens », revenus de la campagne, trouvent le Salon ouvert, et, dans ce Salon, un choix de miniatures qui feront la joie des dames.
Protégé par le duc de Charost , le cardinal de Rohan , — celui du collier, — l’archevêque de Bourges, le président Rolland, le marquis de Grussol, et Condorcet encore, La Blancherie triomphe. Il se croit assez sûr du succès pour tenter une incursion à l’étranger, et il part pour la Hollande, où on le reçoit sans enthousiasme. Il revient à Paris, et, dans l’intention de corser l’intérêt de son Salon, il rêve déjà d’expositions rétrospectives spéciales à l’œuvre d’un artiste. Pour le début, il choisit Joseph Vernet; mais s’il réunit assez facilement des tableaux du maître, il oublie de le prévenir, et Vernet proteste. L’Académie n’aime pas ces initiatives privées; elle se joint à Vernet, et met M. d’Angivilliers dans le débat. En dépit de tous, et par faveur spéciale, La Blancherie expose ses Vernet quand même.
Jusqu’en 1786, il accueille les miniaturistes non académiciens; il les loue dans son Bulletin, il les exalte souvent. C’est à lui que nous devons des mentions utiles sur divers artistes, tous inconnus, que l’Académie n’a pas agréés encore ou qu’elle ne recevra jamais. Puis, tout à coup, La
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Blancherie s’éclipse ; son Bulletin cesse de paraître ; il laisse , dit-on , un passif de 40,000 livres !
Donc, tandis que le portrait miniature occupe toute une pléiade de talents précieux et rares, quand duchesses ou bourgeoises raffolent de ces bibelots troussés en joie, musqués et pimponnés à leur image ; quand Hall connaît la gloire, quand Sicardi ou Dumont débutent, quand Augustin et Isabey s’essayent, La Blancherie tout seul leur offre un asile permanent. Aux Salons solennels de l’Académie, ce sont là de petits talents; nul ne s’y ose longuement attarder. Il faut un Gabriel de Saint- Aubin, précurseur en mille choses, pour se donner le genre de croquer au passage, sur un feuillet de catalogue, l’envoi de Hall ou de l’émailliste Pasquier. Il ne reste aux génies moyens que le Salon de la Correspondance. Mais tous ne disposent pas de trois louis pour une réclame; La Blancherie même échappe aux pauvres . De là nos incertitudes en présence de signatures. Très souvent, un minois peint à miracle, tout à fait digne d’admiration, s’offre à nous sous un nom inconnu ; on demeure stupéfait que des talents si complets restent indéterminés. Où chercherons-nous le fil, si La Blancherie reste muet ?
Lui disparu, on eut, en 1791, le Salon libertaire de la rue de Cléry, laissant les plus modestes voisiner avec les maîtres, Augustin ou Isabey avec le révolutionnaire Sambat, dont les facultés étaient bornées et le travail minable. Mais tout le monde ne consentait pas à ces promiscuités rabaissantes, non plus qu’à l’enrégimentement , à l’obligation d’envoyer des cadres de dix-huit pouces sur vingt-quatre. Quand le Salon de la ci-devant Académie, déchu de ses privilèges, ouvrit ses portes à tout le monde, ce fut la cohue, l’incohérence, dont le livret, bouleversé et bâclé pêle-mêle, donne la plus folle idée. Très vainement avait-on doublé les épines, garni les couloirs et les paliers, multiplié les recoins, la marée envahissante déferlait. De très libéraux esprits détestèrent « cette horde », où la médiocrité souveraine écrasait le talent, et où l’audace s’imposait, outrecuidante.
Les miniaturistes allaient sortir de l’Académie pour n’y plus rentrer
jamais, sinon qu’ils eussent d’une autre guitare à jouer.
Vestier, Dumont, Mosnier, bien d’autres encore qui y avaient siégé, ne furent point réadmis aux classes de l’Institut. Augustin, l’un des plus illustres, Isabey même, si bien en cour sous tous les régimes, n’en furent point non plus. Ce fut, pour Isabey, une désolation, une obsession de toute la vie. Quelqu’un lui objecta : ec A quoi bon répéter que vous n’êtes pas académicien? tout le monde croit que vous l’êtes, cela vaut mieux, en somme ! » Critique à part, Isabey eût fait, à l’Académie des Beaux-Arts, aussi honorable ligure que d’autres. Par malheur, et en dépit des bouleversements politiques, les miniaturistes demeuraient attachés à leurs traditions ; ils étaient restés ancien régime, de main, sinon de goût. David reprochait à l’ivoire d’avoir célébré trop d’aristocrates ; cet art de bonbonnières exaspérait son classique acerbe et dominateur. L’Institut proscrivit la miniature.
Nous voici, dans la minute présente, engagés dans l’exagération contraire , et nous accordons à ces petites œuvres coquettes une importance hors de proportions. Elles plaisent à nos curiosités par leur glorieuse carrière passée et l’ancienneté de leur race. Ceux qui pratiquent encore la miniature perpétuent inconsciemment une technique séculaire et quasi immuable . Il faut dire cependant que notre génération goûte de préférence la partie de sa chronique qui va de 1750 à 1815, de Louis XV à la fin du premier Empire. Il semblerait que ses tenants d’alors eussent deviné nos extases modernes un peu factices, un peu entachées de mercantilisme, et les eussent flattées par avance. Jamais les contemporains de Mosnier ou de Rouvier ne leur firent pareille fête que nous -mêmes;