Chassin, Idêm, 3a
fi. Louis Blanc, Révolution Française, La Vendée menace.
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incohérents et de mesures contradictoires. Comment Boursault, par exemple, ose-t-il parler de concorde quand, six semaines auparavant \ il a promis 3.000 livres de récompense à qui livrera morts ou vifs Boishardy ou d'autres chefs bretons ? Aussi, quand est promulgué le décret d'amnistie voté par la Convention, les Bretons soupçonnent un nouveau piège 2 et Boishardy va témoigner avec éclat de leur mépris pour de si fallacieuses promesses.
Le décret est affiché à Rennes le 14 décembre : le 15, au jour tombant, un mot d'ordre chuchoté se répand dans les villages et le3 métairies de la région de Bréhand et de Quessoy. A neuf heures du soir, au fond des chemins creux, des petits groupes d'hommes armés circulent silencieusement; à mesure qu'ils avancent d'autres détachements les rejoignent, émergeant sans bruit de l'ombre; un personnage singulier préside à ce rassemblement -.c'est un des lieutenants de Boishardy, un Anglais, dit-on ; on ne lui connaît d'autre nom que Pipi ; il est vêtu d'un habit bleu et il porte a son chapeau une plume blanche 8 . Bientôt sa troupe débouche sur le chemin qui va de Moncontour à Dinan ; elle est au complet :
i. Le a4 septembre 1794. L'arrêté n'était pas rapporté à l'époque de l'amnistie.
a. Une lettre de Londres, adressée à Boishardy (?) témoigne de cet état d'esprit : — « ... Je pense que la proclamation dernièrement envoyée par la Convention n'a produit aucun effet parmi vos braves soldats. Je plaindrais beaucoup ceux qui seraient assez dupes pour se rendre à des promesses aussi trompeuses. Le système modéré que la Convention affecte n'est qu'un piège tendu aux gens de bonne foi pour mieux les égorger. L'expérience nous a appris à nous tenir en garde contre un ennemi aussi fourbe... » La Robrie (Archives de la Préfecture de Policé, A A/ag5.)
3. Archives des Côtes-du-Nord, a5 frimaire, III. Déposition de Pierre Hélio, déserteur de la Q3 a demi-brigade. Citée par M, % Bernard, loc. cit.
quatre à cinq cents hommes. On marchera toute la nuit ; vers l'aube, on fait halte ; on est aux abords de Jugon, bourg important, fameux dans l'histoire de Bretagne. A huit heures du matin le signal est donné ; subitement la petite ville est envahie : d'abord une longue file, rasant les murs, avançant vite ; des postes sont établis sur chacune des routes, un autre chez le maire ; le gros de la troupe est déjà massé sur la place, autour de l'arbre de la Liberté qu'on voit bientôt vaciller et s'abattre, scié au pied. De grands cris : Vive le Roi ! Vive la religion et les bons prêtres ! Les Jugonnais, saisis au saut du lit par cette irruption inopinée, sortent de leurs maisons, surpris, non effrayés ; ils s'approchent, entourent Boishardy que distingue son pa- * nache blanc. Très accueillant, très gai, très familier, plein d'entrain, il accorde des laissez-passer à tous ceux qui le sollicitent r . Il raconte qu'il aurait pu, récemment, tuer ou enlever Boursault, aventuré dans ses cantonnements : — « C'est un bon bougre, qu'il aille se faire f... ! » Il signe un passeport à un bouvier qui conduit des bestiaux à Lorient pour le ravitaillement de l'armée : — « Va-t-en ; je ne veux pas des bœufs destinés à ces pauvres bougres de républicains qui crèvent de faim L. » Par contre, il autorise ses hommes à se partager le chargement de deux voitures d'équipements militaires. L'aumô-
i. Ces laissez-passer sont ainsi libellas : — « De par le Roi, les généraux en chefs de l'armée catholique et royale de Bretagne. Déffense à aucun sujet du Roi de faire en aucune façon le moindre mal au porteur de la présente, 18 décembre 1794, l'an 2 de Louis XVIT. » Ces laissez-passer étaient délivrés le 16 décembre. Il est probable que Boishardy les « postdatait » pour éviter qu'on en fît usage avant qu'il eût rentré sa troupe dans ses cantonnements.
nier de la bande n'est pas moins fêté : on le voit distribuant des bénédictions, faisant baiser aux fidèles une petite croix de bois. Ce que l'on regarde aussi ce sont les chouans, — ces chouans de Boishardy dont on parlait tant sans les voir jamais : quelquesuns portent « l'uniforme national » ; déserteurs des Bleus, probablement ; d'autres ont l'ancienne tenue de l'infanterie royale, habit blanc à parements et à revers noirs ; la plupart sont en vestes de paysans. À tous les chapeaux la cocarde blanche. Ils sont armés de fusils simples ou à deux coups. Ils vont et viennent en grande animation, entrant dans les maisons, se faisant servir à manger, réquisitionnant les armes ; plusieurs, sans vergogne, se groupent autour de la fontaine et, comme le temps est beau, se déshabillent et se lavent. Un seul incident : vers midi, rassemblement. Boishardy avise un de ses hommes qu'attarde un lourd fardeau. Qu'y a-t-il làdedans ? Sous ses yeux on ouvre le paquet : cinq couvertures de laine, une canne à pomme d'or, une épée à garde brillante. L'homme est fouillé ; dans sa poche une montre en or. C'est un pillard. Ordre de le fusiller sur-le-champ. On intercède ; on obtient sa grâce. Les objets volés sont renvoyés à leur propriétaire avec les excuses du « général » : — « Boishardy ne veut pas commander à des brigands. » À midi et demi toute la bande s'éloigne par la roule de Dinan. On apprit le soir qu'elle avait fusillé, en passant à Lescouët « un ouvrier occupé à démolir l'église ; puis qu'elle traversa Plestan vers le petit jour, se dirigeant vers Bréhand Boishardy s'était
i. Lettre des administrateurs du district de Lamballe aux administrateurs du district de Port-Brieuc. — Lettre de l'ingénieur des
LA MIRLITANT0U1LLE
promené durant trente-six heures avec une partie de ses légions ; il avait parcouru douze à quinze lieues de pays sans rencontrer une patrouille ni un poste de gardes nationaux ; il avait laissé les gens de Jugon « charmés de ses manières affables et avenantes » et disparu avec ses cinq cents hommes sans qu'on put imaginer dans quel gouffre ils s'étaient engloutis. La réussite de ce coup d'audace, ripostant aux avances de la Convention, inspirait aux autorités locales des réflexions peu réjouissantes. Comment pacifier sans le concours d'un tel homme ? Comment entrer en pourparlers avec lui ?
La difficulté de l'entreprise tenta Hoche ; il était attiré, d'ailleurs, presque séduit, par ce mystérieux rival ei malaisé à vaincre. Usant des pleins pouvoirs dont il était investi, il « se porta garant de l'indulgence nationale envers Boishardy et ses lieutenants » et publia que « s'ils se rendaient à lui, ils n'auraient rien à craindre pour leur tête. » A la prière de Hoche, Bollet et Boursault signèrent avec lui cette pressante invite à la soumission. Cette fois Boishardy ne pouvait s'abstenir de répondre : Boursault trouva dans son courrier cette fîère réplique J :
— Vous voulez avoir Boishardy coûte que coûte. Vous nous avez accusés dans la chaire de Moncontour d'être" des assassins et des dévastateurs. Vous ignoriez sans doute que vous nous deviez la vie. Oui, nous savions l'heure à laquelle vous deviez passer sur le grand che-
Ponts-et-Chaussées Beaugrand à l'ingénieur en chef Jacques Piou, citées par Ë. Bernard, loc. cit.
i. L'original de cette lettre est. aux Archives historiques de la Guerre, Armée des côtes de Brest et de Cherbourg réunies, à la date. Une copie, probablement saisie sur Cormatin. se trouve aux Archives d« la Préfecture de Police.
laissèrent sans réponse et la pacification aurait été une fois de plus compromise si Hoche, qui en sentait l'impérative urgence et voulait compter Boishardy au nombre de ses conquêtes, n'eût ordonné à son subordonné le général Humbert, commandant à Moncontour, d'entrer en relations avec le chef des rebelles.
Vingt-huit ans, brave, généreux, plein de fougue \ Humbert était « le plus bel homme de l'armée ». Fils de pauvres gens, réduit, par défaut d'instruction, aux plus humbles métiers, — marchand de peaux de lapins, ouvrier en chapeaux, maquignon 3 , — enrôlé en 1792 au 13 e bataillon des volontaires des Vosges, son département d'origine il savait à peine écrire quand, un an plus tard, il fut nommé colonel. En avril 1794 il était général. La lettre que, conformément aux ordres de Hoche, il adressa, tracée de sa main malhabile, à Boishardy, vaut d'être reproduite dans son incorrection originale :
Tu a dé jà reut une lettre du représen tant au peuple Bonem qui tengagent a rentry dans le sin de ta patry et la serrevire dans toutes autres sens que tu ne le fait aujourhuit tu doit commettre les intentions de la convention et celles des représentant près cette armée à légar de ceu qui ont porreté les arme contre la République tu sais par conséquent quiles pardoné à tout ceux qui reviendron de bonne foi et qui promettront daître fidelle et bien moi qui comande la deuxième division de cette arme je me (illisible) je donne ma parole honneur que
ï, Moreao de Jones, Aventures de guerre. On sait que c'est Humbert que Ponsard a pris comme modèle pour son Lion amoureux. a. Frédéric Masson, Napoléon et sa famille, II, a3o. 3. H était né à Saint-Nabord, le 26 août 1767.
(illisible) amène avec toi tous ceux qui peu aitre égarez venez ensemble jouire avec nous des bienfait d'une aussi belle révolution... accorde-moi une entreveu indique moi dans ta répons lheurre ou je pourait tevoirre seul ou avec un second tu enfera au tant et soies surre que jeme repose parfaitement surre ta parole que tu me donnera comme tu peu compte surre la mienne.
t HUMBERT *.
La lettre écrite, où l'envoyer ? Comment découvrir Boishardy?Il se tient, bien certainement, dans le pays tout près,à Bréhand peut-être; ne traverse-t-ilpas souvent Moncontour même ? Mais, toujours insaisissable ; on n'apprend qu'il a été aperçu que lorsqu'il est déjà loin. Un sous-officier, le citoyen Poussepain a , se charge de porter le billet d'Humbert. On lui a signalé, sur la route de Loudéac, « une maison isolée qui sert de point de correspondance aux chouans » ; la Mirlitantouille, bien probablement, ce cabaret posé au croisement des quatre chemins du Mené, avant la lande de Phanton. Poussepain se met en route, arrive, — au bout d'une heure de trajet, — à la maison de correspondance, s'informe, mais n'apprend rien. Il attend toute la journée ; nul ne passe en ce lieu désert. On est au ci-devant jour de Noël ; le pays, muet et sombre, semble mort. Le sous-officier se décide à rester là toute la nuit ; le lendemain, comme personne ne s'est présenté pour lui servir de guide, il laisse la lettre et revient à Moncontour 3 .
t. Archives historiques de la Guerre, Armée des côtes de Brest et de Cherbourg, à la date.