De la 17 e demi-brigade
3. Archives de la Guerre. Le rapport de Poussepain est cité par Ghassin.
Le jour suivant le cabaretier de la maison de correspondance fît savoir à Poussepain que, « dans la nuit du 26 au 27, un homme qu'il croit être Boishardy lui-même, est venu prendre la lettre et, l'ayant lue, a paru très satisfait, disant : — « Nous pourrons bien nous parler un de ces jours. » En effet, le 28, un avis écrit ou oral dut parvenir à Humbert dans la matinée, car on le vit, au début de l'après-midi, monter à cheval devant son quartier général. Toute la petite ville devinait qu'il se rendait auprès des chouans pour parlementer avec eux. Il sortait de la ville par la porte d'En Haut et s'engageait sur le chemin qui gravit les pentes de Mené. Il partait avec un seul aide de camp, sans un homme d'escorte, bravade d'autant plus élégante que, chez ce vaillant et naïf soldat, elle était pure de toute affectation. Ainsi la guerre fratricide finirait avec cette sanglante année 1794 qui avait marqué l'apogée de la Terreur ; le beau sang de France cesserait de couler sur la terre bretonne, grâce à cet enfant du peuple, parvenu par son seul courage aux grades éminents et qui semblait incarner les temps nouveaux.
Le rendez- vous était à la lande de Gausson, à l'extrémité des plateaux du Mené 1 . Humbert, — coiffé
i. « Dans une lande, près d'un bois, à moins d'une lieue de Moncontour », écrit Chassin, d'après les documents d'archives du ministère de la Guerre, Ceci semblerait indiquer que le rendezvous eut lieu à La MirlitantouiHe même, à l'endroit de la Lande du Val que les cartes anciennes nous montrent boisée. M. Smile Bernard, dans l'ouvrage déjà cité, place le lieu de la rencontre sur le territoire de la commune de Plimy, ce qui concorde avec les indications de Chassin. Mais il faut s'en tenir *aux termes mêmes du rapport de Humbert à Hoche, rapport dont les deux auteurs cidessus désignés ne semblent point avoir fait usage : — « Une petite chaumière, située dans la lande de Gausson, à trois lieues de Mon-
du chapeau à plumes tricolores, le grand manteau sombre posé sur l'habit bleu à revers rouges, l'écharpe aux couleurs de la République tortillée en ceinture, — allait, montant vers Mirlitantouille, à travers ce pays de rebelles où, la veille encore, il n'aurait pas fait vingt pas sans recevoir un coup de fusil, mais qu'il parcourait aujourd'hui plus en sécurité qu'entouré de toute sa brigade, parce que telle était la consigne transmise, ce matin même, à ses chouans par M. de Boishardy.
contour et proche la forêt de Lorges, a été le point du rendezvous. » Archives de la Guerre, Armées des Côtes de Brest et de Cherbourg réunies, n nivose, III.
Au delà du bourg de Gausson, au point où les premières futaies de la forêt de Lorges se dressent, cernant la plaine, un lieutenant de Boishardy 1 guette dans la lande. L'endroit est désert ; la maison la plus proche est une masure blottie contre la forêt 2 . Il est tombé de la neige et quand, en ces âpres lieux, les grands espaces sont givrés par l'hiver, les bois dépouillés qui ferment l'horizon semblent plus noirs et plus hostiles.
Humbert paraît, suivi de son aide de camp ; l'officier royaliste vient à eux, salue, se présente « dans les termes les plus honnêtes », prie les républicains de mettre pied à terre et d'avancer jusqu'à une portée de fusil : le chef est là, en pleins champs ; on causera plus librement. A une centaine de pas, en effet, Boishardy attend ; quand il voit Humbert s'approcher, il sort de sa ceinture son poignard qu'il lance dans les bruyères ; Humbert déboucle son
i. Chantreau, bien probablement.
a. Peut-être la maison dite Le Pavillon, voisine du hameau du Haut-Questel, en Gausson, parfois signalée comme lieu de correspondance des Chouans.
ceinturon, jette son sabre et les deux jeunes gens désarmés vont l'un vers l'autre \
Le premier mot de Boishardy est pour déplorer le conflit qui divise les Français « et les oblige à s 'entretuer »... Humbert répond que « sa démarche a pour but de ramener des compatriotes fourvoyés ; il vient à eux, les bras ouverts : repousseront-ils ses avances ? » Également émus, ils se considèrent : pour la première fois, depuis vingt mois, un bleu et un chouan se trouvent face à face ailleurs que dans l'acharnement du combat et déjà les voilà séduits tous les deux : même âge, même bravoure, même amour de la France, — et si différents pourtant. Le contraste de leur origine et de leur éducation ajoute encore à l'étonnement de leur sympathie subite : l'un, fruste de ton et de manières, habitué au tutoiement démocratique, ravalant de son mieux le mot citoyen qui lui monte aux lèvres à chaque réplique, et s'efforçant, par savoir-vivre, de ne jamais répondre sans un solennel Monsieurre Boyarredy 2 ; l'autre distingué, naturellement protocolaire, disant Général, et poliment inattentif aux pataquès de son interlocuteur. D'ailleurs tous deux soldats dans l'âme, ne parlent-ils pas la même langue ? La causerie, tout de suite, est familière, sans réticences ; Humbert s'informe : — « Combien avez-vous d'hommes ? — Aujourd'hui quatre cents, demain dix mille. — Parmi eux, beaucoup d'émigrés ? — Les émigrés ?
i. On a parlé d'une escorte de cinquante Chouans que Boishardy aurait amenés et qu'il renvoya aussitôt en voyant Humbert se présenter, accompagné d'un seul aide de camp. Les documents ne disent rien de tel.
a. C'est ainsi qu'Humbert écrivait le nom de Boishardy. Puisaye, Mémoires, IV, 348-349-
LA MIHLITANTOUILLE
Ce sont des lâches. Les chouans les méprisent et seraient les premiers à garder les côtes pour les empêcher de débarquer, — Qui donc informe si bien les royalistes des mouvements de l'armée républicaine ? — Ils ont des amis dans tous les corps constitués et reçoivent d'eux, outre des avis, les gazettes et le bulletin des lois. — Les chouans savent donc que la République est partout victorieuse ? — Ils le savent et ils s'en réjouissent ; la défaite de l'Autriche les a ravis d'aise. — Alors pourquoi ne pas se rallier au régime nouveau ? — Ils le feraient pour la tranquillité du pays si le gouvernement était plus stable et plus tolérant ; du reste ils ne sont pas les maîtres : leurs camarades ont horreur de la Révolution et ne pardonneraient pas la défection des chefs ; cependant le système d'humanité, adopté depuis quatre mois par la République est le plus sûr moyen d'apaiser les esprits *. »
Il est certain que l'entretien fut sans contrainte puisqu'il se prolongea jusqu'à la tombée du jour. Boishardy offrit l'hospitalité au républicain ; très satisfaits l'un de l'autre et déjà camarades, ils allèrent souper à Plemy et y passèrent la nuit dans l'un des refuges du proscrit a . Humbert reprit, au matin, le chemin de Moncontour. Dans l'après-midi du même jour les habitants de la petite ville assistèrent à ce spectacle extraordinaire : sept chouans armés, descendant du Mené, pénétrèrent dans le bourg et,
t. Archives de la Guerre, Armées des côtes de Brest et de Cherbourg réunies, n nivôse, III, Humbert, général de brigade, au général Hoche.
a. « Boishardy a couché à Plemy avec un général de la République, la nuit du 8 au 9 nivôse. » Lettre dê Boûdart, juge de paix à Plémet, citée par M. É. Bernard, loc. cit.
marchant militairement, allèrent droit à la demeure du général ; ils apportaient à celui-ci, de la part de Boishardy, un compliment amical :
-« Général, il ne faut entre nous que quelques instants pour apprécier l'avantage de nous connaître : c'est à ce titre que nous vous devons confiance, estime, amitié et que nous nous flattons de montrer les mêmes sentiments. Notre cause est celle de la France entière
Un post-scriptum ajoutait, il est vrai que Boishardy attendrait, pour traiter, « un gouvernement que de vraig Français sont en droit d'exiger » ; mais deux bouteilles de vin de Malaga accompagnaient cet élégant billet et amortissaient le fâcheux effet de la restriction. Alors advint cette chose inouïe : leur commission faite, les sept chouans de Boishardy entrèrent se réchauffer au poste des soldats de garde ; on vit les faces brunes et maigres des grenadiers de la République, - — si farouches sous le tricorne roussi, coiffé de travers, et le balai de crin rouge épanoui en panache, — s'éclairer d'un bon rire pour faire accueil aux « brigands » figures rasées, bouches minces, regards aux aguets ; on vit les peaux de bique et les habits bleus se coudoyant sur les mêmes bancs et, dans la fumée des pipes fraternellement allumées, cocardes blanches et cocardes tricolores voisinant pacifiquement a . Ceux qui ont discerné en cette belle histoire la ruse de deux ennemis s 'embrassant pour gagner le temps de s'égorger d'un coup plus sûr, ignorent â quelles illusions se complaisent la franchise sans détour et la cordialité native des Français de tous les temps.
i. Chassin, Pacifications, III.
a. Lettre do Boudart, juge de paix à Plemet.
L'heureuse nouvelle fusa dans le pays avec l'instantanéité d'une détonation et causa une joie délirante : à la pente de tous les talus on voyait écrit dans la neige le nom de Boishardy *. Puis, ainsi qu'il arrive dans les grands mouvements d'émotion populaire, sourdirent les faux bruits : on raconta que le chef royaliste « s'était rendu » ; suivant d'autres « les Bleus l'avaient amené de, force à Moncontour 2 . » De fait il y parut, mais volontairement, pour offrir le 12 nivose, en son vieux manoir de Bréhand, un souper au général Humbert et à trois de ses officiers ; on répudiait ainsi le calendrier républicain : le 12 nivose de l'an III coïncidait en effet avec le 1 er janvier 1795 et l'on but ensemble à la nouvelle année 3 . On trinqua aussi entre bleus et chouans aux corps de garde, dans les cabarets et il en fut de même en bien des endroits. Le 6 janvier, ci-devant jour des RoiSy des officiers de la république, voire des députés à la Convention, choquèrent leurs verres à « la santé » de la pacification naissante 4 .
A ce moment, Cormatin parut. Depuis son débarquement, en septembre, très embarrassé de sa promotion imprévue, il s'était tenu discrètement à l'é-
i. Archives de la Préfecture de Police, A A/agB, pièce i56. a. Archives de la Préfecture de Police, A A/ag5, pièce i56.
3. « Dites-nous des nouvelles de votre souper de jeudi soir... » Lettre non signée adressée à Boishardy le 3 janvier 1796. Même dossier. — « Ce fut hier au soir que nous soupâmes, dans la maison de M. Boishaxdy, avec Solilhac, Chantreau et moi, le général Humbert, son aide de camp et deux autres officiers. Le général est jeune et aimable ; il n'y a pas de prévenances qu'il ne nous ait faites, ainsi que ses officiers. » Lettre de Cormatin à Puisaye, 2 janvier 1796. Mémoires de Puisaye, IV, 3og.