D'après une note de Boursault, citée par Deniau, V
cart. Peut-être ne prenait-il pas au sérieux son aventure, à proprement parler invraisemblable. Puisaye, ayant enfin obtenu des frères de Louis XVI la ratification de tous ses actes et la confirmation des grades fantaisistes qu'il s'était attribués 1 , avait aussitôt, de Londres, nommé Cormatin maréchal de camp, major général de l'armée catholique et royale et, par surcroît, chevalier de Saint-Louis ; celui-ci, bien convaincu maintenant qu'il ne rêvait pas, dut chercher longtemps par quel coup d'éclat il justifierait un si mirobolant avancement. Et puis il lui fallut le temps de se pourvoir d'une garde-robe appropriée à sa dignité. A présent que la détente s'accentuait, il jugea enfin sonnée l'heure de se produire et, dès le 30 décembre, il accourait au quartier général de Boishardy 3 . Le lendemain il voyait Humbert, ï*é-
r. Extrait des lettres adressées par Monseigneur comte d'Artois, lieutenant général du royaume, en vertu des pouvoirs à lui conférés par Monsieur, irégent de France, à M. le comte de Puisaye, général en chef de l'armée catholique et Toyale de Bretagne : ■ — « Au château de Zipendal, près Amheim, 6 novembre 179^. Mon cœur sait apprécier les sentiments qui vous animent et je me réserve de vous bien prouver tout ce que vous m'inspirez le jour heureux où je combattrai avec vous et vos intrépides compagnons. Et je vous autorise à vous considérer comme lieutenant général au service du Roi de France et à vous faire obéir en cette qualité par l'armée de Sa Majesté très chrétienne... Je ratifierai votre travail lorsque je serai moi-même à la tète de cette invincible armée... » Imprimé, Archives de la Préfecture de Police.
3. D'une pièce qui se trouve en copie aux Archives de la Préfecture de Police, il apparaît que Cormatin connaissait, dès le 39 décembre au soir, le résultat de la première entrevue d'Humbert et de Boishardy. Il écrivit dans la nuit même a celui-ci pour lui demander de participer au prochain entretien avec le général républicain. — « Il est a présumer, Monsieur, que le général Humbert cherche à avoir une autre entrevue avec vous... Ayez la bonté de le voir et de lui demander à exécuter le plan que nous avons formé... Réunissons tous nos efforts pour que les Français ramènent entre eux le calme et la paix qu'ils désirent depuis si longtemps. » Chose singulière, dans la crainte, sans doute, que son nom soit
blouissait par sa faconde intarissable, traçait, sans désemparer, de sa plume facile, les termes d'un armistice qui commencerait le 3 janvier et se prolongerait jusqu'à nouvelles conventions \ et se décidait à parcourir les provinces insurgées pour rallier à la pacification tous les chefs royalistes. Il passera dans le Maine et dans l'Anjou, poussera jusqu'en Vendée, ira trouver Charette dans le Bocage... Ce rôle impromptu qu'il s'adjuge, il le jouera désormais, — c'est justice de le reconnaître, — avec une ardeur, une ténacité, un aplomb, une adresse même parfaitement méritoires. Il lui faut l'agrément des Conventionnels, et le voilà, traînant Humbert qu'il fascine, courant à la recherche de Bollet ; il le découvre à Saint-Brieuc, obtient de lui les laissez-passer nécessaires et l'autorisation d'emmener Humbert dans la tournée qu'il prépare. De Saint-Brieuc il roulé Vers Rennes, toujours accompagné du général républicain, et, dans la matinée du 11 janvier, il se présente au quartier général de Hoche ; il est reçu, grâce à Humbert, car il importe de noter que le nom de Corrrtatin est encore tout à fait ignoré des généraux de la République, des représentants du peuple et de la presque totalité dés royalistes. Hoche écouta Cormatin qui parla durant cinq
inconnu de Boishardy, Cormatin signe cette lettre du nom de Puisaye, comme si celui-ci était encore en France, et il ne signe, lui-même, qu'en second. (C'est peut-être à cette pièce et à d'autres similaires que Puisaye, plus tard, faisait allusion quand il accusait Cormatin d'avoir falsifié sa signature.)
i. Copie au dossier de la Préfecture de Police. Cet arrêt des hostilités n'était étendu qu'au territoire occupé par les troupes du général Humbert. Il suspendait, de part et d'autre, toute poursuite contre les personnes, moins les déserteurs, toute réquisition, toute mutilation d'arbres de la liberté, etc.
heures, — éloquemment, sans doute, et même avec émotion ; quand il en vint à exposer son désir de mettre fin à la guerre civile, il y mit tant d'impétuosité que ses yeux se remplirent de larmes *. Bref, le jeune général en chef accorda son approbation. Cormatin et Humbert partent : à Vitré, à Laval, à Angers, à Ancenis, à Nantes, ils répandent des proclamations, se mettent en rapport avec les chefs de bandes royalistes ; propagande trop rapide et souvent peu comprise : pour mieux impressionner les popu-. Iations, Cormatin a soigné sa tenue : suivant l'occasion il ne néglige ni les bottes à revers, ni les plumes, ni les éperons, ni l'écharpe, ni le sabre, accessoires indispensables de son grade éminent ; ou bien, pour se donner l'allure d'un vrai chouan, il porte la veste de drap gris de fer à revers noirs, le Sacré Cœur sur la poitrine, le chapelet passé à la boutonnière, un gilet de drap vert et de larges culottes à bandes de velours 3 . S'il plaît généralement aux femmes, il étonne plutôt les rudes gas qui, depuis deux ans, se battent « pour leur Dieu et pour leur Roi », effarés d'entendre cet inconnu, loquace comme un personnage de théâtre, assisté d'un général bleu, muet comme un figurant, les exhorter à déposer les armes et à rentrer paisiblement chez eux. — Les églises sont-elles rouvertes ? — Louis XVII est-il aux Tuileries ?... On est troublé, on soupçonne quelque piège, et Cormatin, sur son passage, fait moins de prosélytes que de mécontents.
i. Rapport de Hoche au Comité de Salut Public, a. H. Wélschwger, Aventures de guerre et d'amour du baron de Cormatin, p. 74.
Il y en a dans les deux camps : les fonctionnaires de tous rangs, les spéculateurs enrichis par l'acquisition de biens nationaux, les « patauds » qui, par peur ou fanatisme, se sont compromis dans la Terreur récente et répugnent à l'apaisement, prélude certain d'imminentes représailles. Les royalistes, particulièrement ceux qui, au cours de la chouannerie, ont conquis un grade, purement nominal, qu'on ne leur a pas marchandé ; ceux aussi que la révolution a spoliés, ne renonceront pas à la lutte, si désintéressés soient-ils, avant d'être assurés d'un dédommagement proportionné à leurs sacrifices. C'est pourquoi Cormatin dépense en pure perte son éloquence. Que vient-il prêcher la paix cet homme qui n'a rien perdu et qu'on n'a vu combattre nulle part ? En vain pour se parer d'un opportun vernis de chouannerie, s'est-il affublé de deux surnoms, à la manière des batteurs de landes : le premier est Théobald ; le second Obéissant, sobriquet mal justifié, car tandis que de l'autre côté du Détroit, Puisaye prépare la guerre à outrance, arme des flottes, enrôle des régiments, embarque des équipements, des boulets, des canons, de la poudre, des balles et des fusils par milliers, lui, Cormatin, contreraine ce chef qu'il remplace temporairement et s'érige en missionnaire de concorde et de réconciliation.
't&ft 'O .fe./. .
Au nombre des démocrates farouches qu'inquiètent ces tentatives d'apaisement, compte Besné, l'accusateur public du tribunal criminel des Côtesdu-Nord. Il suit les événements avec une tristesse indignée : la Convention, à son avis, se déconsidère : n'a-t-elle point pardonné aux brigands ? Ne va-
t-elle pas se montrer miséricordieuse envers les prêtres insermentés ? Il en détient deux dans sa prison du chef-lieu, et le représentant Bollet estime qu'il serait politique de « les oublier ». Ne voilà-t-il pas que ces criminels vont bénéficier de l'amnistie 1 Pas d'indulgence ! Besné désapprouve la mollesse des députés en mission ; pour sa part, rien ne le fléchira. Son devoir est de juger sans délai et selon la rigueur des lois les ecclésiastiques réfractaires et il n'y faillira pas Une admonestation sévère du Comité de Législation et la menace de perdre sa place calment tout de même son zèle intempestif 2 . Il s'incline, mais « il s'ouvre de ses inquiétudes au Comité » : La République est « sans énergie » ; un scélérat, nommé Boishardy, « se disant chef de division de l'armée catholique et royale... ose prétendre capituler avec elle !» — « Je crois, citoyens, qu'elle peut traiter avec les puissances ennemies quand sa gloire et son intérêt n'en souffriront point... Mais un traître doit être puni avec les conspirateurs qu'il s'est associés pour multiplier ses forfaits. » Et Besné, amèrement, termine : « — Je supprime mille réflexions... » C'est cela surtout qu'il ne supporte pas:
i. Archives nationales, DWl 58. Deux lettres de Besné, l'une sans date, l'autre du io pluviôse III.
a. Archives nationales, D 111 58, pièce 179. « Aux citoyens Boursault et Bollet, en mission dans le département des Côtes-du-Nord. Le Comité a lieu de concevoir quelque inquiétude de la moralité du citoyen Besné dont la correspondance est imprégnée de ce système de terrorisme qui a trop longtemps entravé la marche de l'esprit public. Il est possible que ce citoyen ne soit qu'emporté par son zèle peut-être louable dans son principe ; il nous suffit de le recommander à votre vigilance. En éclairant sa conduite, vous jugerez s'il y a moyen de le ramener à cette véritable mesure qui concilie la justice et l'humanité, ou s'il est nécessaire de l'éloigner d'une fonction importante dans laquelle l'exagération et le faux zèle j>euvent faire des maux sans nombre et sans remèdes. »
ce Boishardy, dont il a naguère obtenu la tête, soupe à présent avec les généraux de la République ; il a repris possession de son château, vendu cependant « nationalement » ; il y reçoit des royalistes ayérés et devant ce scandale la justice a les bras liés ! Mais Besné guette et ne perd pas l'espoir d'une revanche contre ce contumace qui s'est insolemment soustrait à l'échafaud,
Boishardy, en effet, depuis ses entrevues avec Humbert, était rentré dans son petit manoir de Bréhand, soit qu'une entente avec l'adjudicataire de ses biens lui- en eût rendu la jouissance, soit que l'acquéreur, pris de panique à la tournure des événements, eût délibérément cédé la place. Le jeune chef royaliste vivait en quotidiennes relations avec sa jolie voisine, Joséphine de Kercadio, dont la mère était gardée en surveillance à Lamballe, et qui habitait la maison de la Ville-Louët, distante d'une demi-lieue à peine du château oje Boishardy. Mademoiselle de Kercadio avait à son service une fille de chambre, Marie-Anne Le Roy et un jardinier, homme de confiance, Jean Le Mée : mais elle passait la plupart de ses journées au Boishardy où l'existence était plus animée et plus distrayante que dans la solitude de la Ville-Louët. Malgré la suspension d'armes, Je château cje Boishardy gardait, en effet, l'animation d'un quartier général : une assez forte garnison, composée de chouans et de déserteurs, cantonnait dans les dépendances, et il était rare que Je châtelain ne reçût nombreuse compagnie. P'abord il logeait habituellement chez lui ses aides de camp, de Jpuette, Chabron de Solilliac, Je chevalier de Chantreau de la Jouberdière et d'autres, tous jeunes,
BOISHABDY 71
aventureux et gais cornpagnons ; en outre les émir grés qui débarquaient de Jersey et faisaient route vers le Morbihan, ne manquaient pas de s'arrêter au Boishardy, poste important de la ligne de correspondance et devenu l'un des principaux centres de la conjuration bretonne. Ces arrivants apportaient les nouvelles de l'émigration, les bruits de Londres et surtout des faux assignats qui, eux, parvenaient en masse, par ballots, par caisses, par tonneaux K Toute expédition de munitions ou d'équipements était accompagnée d'un gros paquet de ce papiermonnaie ; dans une lettre saisie sur un émissaire débarqué h la côte, lettre qui se retrouve, déchirée en deux morceaux, aux Archives de la Guerre, on lit : — (t Vous recevrez dix millions, cette fois eti & chaque occasion, encore davantage... « La manufacture de Puisaye travaillait à plein rendement- On ne manquait donc de rien au Boishardy en ce début de 1795 ; on y menait joyeuse vie. Besné, qui se méfiait de quelque chose, écrivait : • — « Les dome§r tiques de la Kercadio viennent à Saint-Brieuc vider
i. « Ce dont l'armée (royaliste) actuellement a le plus besoin, c'est d'assignats. Je viens d'en charger à bord d'un brick. » Lettre de Prigent, datée de Partsmoutb, a octobre 1794. — « L'objet le plus pressé et le plus important est de faire passer d'abord les assignats. Il faut venir aux Minquiers avec toute la pacotille et faire un voyage tous les soirs... Vous trouverez des paquets d'assignats étiquetés ; il y en aura à votre disposition. Répandez-les à pleines mains,,. Quand vous les aurez dépensés, vous en aurez d'autres. » Lettre de Puisaye à Dufour, Londres, 29 septembre 1794. On remarquera que, à ces dates des 39 septembre et 2 octobre, Puisaye arrivait à peine en Angleterre, ayant quitté la France le %k septembre, probablement. 1} faut 4onc croire quq les Anglais ne l'avaient pas attendu pour mettre son projet à exécution. D'après Louis Blanc, qui dépouilla les papiers de Puisaye au British Muséum, on doit évaluer à 12 ou i5 milliards les sommes totales représentées par les assignats faux depuis le mois d'octobre 1794 jusqu'en rqaî nu5-
LA MÏRLITANT0U1LLE
les boutiques... » Les proscrits qui, depuis des mois ou des années n'avaient pas vécu en France, trouvaient une agréable étape en ce logis breton, placé sous la sauvegarde de toutes les autorités de la République et qu'égayait la présence de la charmante hôtesse de Boishardv.
L'aimait-elle ? Ardente royaliste, brave, aventureuse, d'esprit romanesque, il est hors de doute qu'elle considérait comme un héros ce maître adoré de tout le pays et dont le prestige s'augmentait, aux yeux de ïa jeune fille, des dangers sans nombre qu'il avait bravés. Mêlée à sa vie de hasards, elle savait les dévouements qu'il suscitait et elle se rappelait aussi que, toute fillette, il l'avait prise sous sa protection. De l'enthousiasme à l'amour la distance est courte. D'ailleurs on possède, tracé de la main même de mademoiselle de Kercadio, l'aveu sans détour de ses sentiments : c'est un billet d'elle, adressé à Boishardy et qui fut découvert en des circonstances dont on lira bientôt le récit :
Est-il possible, mon cher petit époux, que je sois assez malheureuse pour être loin de toi, de toi qui fais tout mon bonheur. De quelque manière que les choses se tournent, je veux être avec toi. Oh ! si tu m'aimais autant que je t'adore, il n'y aurait jamais eu de couple si heureux que nous, car tous les malheurs qui pourraient m'arriver me seraient indifférents pourvu que je te sache bien portant et que tu aimes celle qui n'est heureuse qu'avec toi. Si tu changeais de sentiments à mon égard, je crois que je serais assez courageuse pour m'ôter une vie qui m'est importune loin de toi, les fois que tu m'as dit que tu n'avais pas un instant pour m'écrire. Oh ! quand on aime comme moi, on trouve toujours un instant pour dire à sa femme qu'on l'aime. Quand tu sacri-
BOISÏTARDY
fierais un demi-quart d'heure par semaine à la pauvre Fifine qui croit que ça ne devrait pas trop te coûter 1 '.
On a tiré argument de ce tendre billet pour décider que Joséphine de Kercadio avait été la maîtresse, voire l'épouse de Boishardy. Il apparaît, au contraire, que c'est là style de très jeune fille s'épanchant avec l'exubérance de la naïveté. On peut croire que mademoiselle de Kercadio et Boishardy s'étaient fiancés ; qu'ils se traitaient préventivement, en leurs badinages amoureux, de mari et de femme, d'où cette expression qui vient sous la plume de la pauvre Fine parce qu'elle en conçoit une grande fierté. Telle était la réalité, en dépit des suppositions malveillantes et des médisances : Boishardy allait épouser son amie et le trousseau était commandé chez la veuve Saint-Marc, à Rennes. Trousseau d'une richesse et d'une élégance mal adaptées à la vie errante dans les bruyères du Mené ou les forêts du Penthièvre : — « 16 aunes de moëre de soie chinée et satinée pour robe et jupe ; — 6 aunes de pékin blanc satiné pour une seconde jupe ; » — la robe de mariage, sans doute — <c 5 aunes de taffetas blanc pour jupe de dessous ; — un pierrot de batiste brodé en couleurs ; — un manchon d'ourson doré ; » et des gants de peau rose brodés ou peints, et des gants chamois, et d'autres « amadis » ; et puis encore six pots de pommade fine à odeur ; six livres de poudre parfumée ; 25 livres de poudre ordinaire... Pour Boishardy : 5 aunes de drap de Louviers de différentes teintes pour trois habits ;
t, Êmilb Bernard, Un chef de Chouans dans les Câtes-du-Nord, Hevue des Etudes historiques, igi5, p. 3gg.
— un gilet de Casimir brodé de guirlandes de roses avec revers à trois pointes ; — un autre à bouquets détachés ; un autre écarlate, brodé en guirlande ; des parures de boutons d'acier, des boucles, des jarretières \ Il y en avait, en tout, pour 2.500 livres en numéraire, — près de 10.000 livres en assignats.
Quand, le 12 janvier, l'avis parvint au Boishardy que les caisses contenant ces merveilles étaient arrivées chez la citoyenne Le Landais, à Saint-Brieuc, mademoiselle de Kercadio envoya sa femme de chambre, Marie-Anne Leroy, et son jardinier Le Mée pour en prendre livraison ; ils étaient munis d'un gros paquet d'assignats tout neufs, si neufs que la commerçante eut méfiance et, avant de donner quittance, les porta chez le receveur du district afin qu'il les vérifiât. Les assignats étaient faux ! La femme de chambre et le jardinier sont conduits au bureau municipal où Besné, triomphant, les interroge : il apprend que les marchandises « sont destinées aux noces de la fille Kercadio » ; c'est elle qui a remis à ses domestiques la somme en papier-monnaie nécessaire au paiement. Besné fait emprisonner le jardinier et la servante et court enfermer les assignats dans le tiroir de son bureau au Palais, de Justice. Même il prend la précaution ; « car je vois à tout », écrit-il, — de placer pour la nuit deux sentinelles à la porte de son cabinet ; il craint que Boishardy, dont il connaît par expérience le carac^ tère entreprenant, ne lui ravisse cette redoutable pièce à conviction. Maintenant Besné tient sa re^
vanche : la loi punit de mort le propagateur de faux assignats : il n'a pas eu la tête de Boishardy ; il aura celle de « la Kercadio >>,
La lutte fut épique : le 13 janvier, dès sept heures du rnatin, cent hommes du 60 e régiment d'infanterie quittent Lamballe sous le commandement du citoyen Dubreuil, assisté de deux délégués du comité de surveillance munis d'un ordre de perquisition. On arrive à la Ville-Louët vers neuf heures; la maison est cernée ; la demoiselle Kercadio s'enfuit dans le jardin ; les soldats la saisissent et arrêtent aussi un homme qui se sauve dans un champ voisin : on le somme de décliner ses noms et qualités : il sort de sa poche un sauf-conduit : — « Laissez passer librement le citoyen Chantreau, voyageant pour ses affaires. Signé Humbert, général de brigade. » Il n'y a qu'à s'incliner ; quant à la citoyenne Kercadio, on l'invite à présenter ses poches et à ouvrir ses armoires ; elle obéit, frémissante : on trouve sur elle une liasse d'assignats qu'on enveloppe et qu'on cachette ; mais elle refuse d'apposer sur ce paquet sa signature. Dans un placard on découvre un brevet portant un cachet à écu fleurdelisé, surmonté de la couronne royale et supporté par deux chats-huants : les commissaires s'en emparent ; mais la jeune fille le leur arrache des mains et le déchire *. On va la conduire à Lamballe ; elle déclare qu'elle n'ira pas ; si on la laisse libre, peut-être consentira-t-elle à s'y rendre le lendemain, mais de son propre mouve* ment. Les commissaires n'osent employer la vio-
j. Un fragment de ce brevet lacéré par Joséphine de Kercadio est conservé aux Archives des Cotes-du-Nord. (p.* Hbmois, Le comte du Trêvou, p. 63, n.)
LA MIRLIT AN TOUILLE
lence et se retirent. Comme ils sont en route pour regagner la ville avec la troupe, Boishardy surgit d'un fourré, interpelle le commandant Dubreuil, proteste vertement contre cette audacieuse infraction à la convention du 3 janvier et menace de déposer plainte. Sévir contre mademoiselle de Kercadio c'est rompre la trêve et, dans ce cas, on peut « s'attendre à des surprises » ; il n'a pas licencié ses hommes et il est résolu à livrer bataille si la troupe reparait à la Ville-Louët pour mettre la jeune fille en arrestation 1 . Il adresse le lendemain semblable ultimatum aux administrateurs du département, non cependant sans proposer d'effectuer en assignats vérifiés le paiement des marchandises en dépôt chez la citoyenne Le Landais. C'est, sans doute, cette transaction qu'adoptèrent les magistrats briochains, car les domestiques inculpés bénéficièrent d'un verdict d'acquittement \
Mais le duel se poursuivait entre Boishardy et Besné, et celui-ci ne désarmait pas. Il avait adressé un rapport de l'affaire au Comité de Sûreté Générale, concluant que « la Kercadio était justiciable du tribunal révolutionnaire de Paris ». — Je ne compte pas avec la loi, écrivait-il, et celle de 23 août 1793 est impérieuse... On m'assassinerait, plutôt
ï. P. Hémon, Le comte du Trêvou, p. 66. — « Au surplus, ajoutait Boishardy, si les commissaires veulent entendre ses raisons, il les recevra, à 9 heures du soir, dans une maison située sur la route de Moncontour à la sortie de Lamballe. » Deux officiers du 60 e régiment de ligne et l'agent national du district se présentèrent au rendez-vous. Boishardy arriva a avec quatre camarades ». Il déclara se porter garant de l'innocence de mademoiselle de Kercadio : « les assignats faux ont été introduits à la Ville-Louët par un déserteur qui courtise une servante du château et c'est a cette fille qu'étaient destinés les robes et objets de toilette. »