‹ La Mirlitantouille; épisodes de la chouannerie bretonneChapitre 17 sur 57 · Archives nationales, Tf · texte numérisé non relu

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tionneîs qui paraissent plus étonnés que séduits par la suffisance de cet inconnu : il leur donne lecture d'un emphatique factum de sa composition : Paroles de Paix, et réclame l'honneur de porter au chef vendéen les propositions du gouvernement, s'engageant, au nom de tous les royalistes de la rive droite de la Loire, — qu'il commande, — à ratifier les conditions qu'acceptera Charette. On l'éconduit ; mais quand vingt jours plus tard, Charette s'installe avec ses lieutenants au petit château de La Jaunais, près de Nantes, pour s'y rencontrer avec les délégués de la Convention, Gormatin est là, siégeant parmi les chefs royalistes. Plusieurs de ceux qui participèrent à ces entrevues fameuses ont laissé des notes ou écrit des mémoires : aucun ne semble avoir pris Cormatin au sérieux ; pourtant il se dépense sans ménagement ; il est, de tous, le plus ardent avocat de la paix ; il exhorte les indécis, tente de convaincre les opposants, poussant ses instances jusqu'à l'indiscrétion, s 'exposant même à des camouflets qu'il endure sans fierté excessive *, Et quand, le traité enfin signé, Charette fait dans Nantes son entrée triomphale, à cheval aux côtés des généraux de ïa République et suivi de son état major chevauchant parmi les officiers bleus, Cormatin est encore de la fête, de toutes les fêtes, jouissant vaniteusement de cette pacification qu'il croit son œuvre, sans songer certainement au quiproquo tragique

i. Comme ce jour où, âpre» une discussion avec Poirier de Beauvais, l'un des chefs de l'armée d'Anjou, il fut mi» en présence de Stofflet, très opposé à la pacification, qui infligea à Gormatin un démenti public et le somma de montrer ses pouvoirs. — « Cormatin balbutia et ne répondit rien. » Mémoires de Poirier de Bbauvais, p. 334-335.

dont seront victimes tant de braves gens persuadés qu'il est le fidèle porte-parole de fuisaye, et ne pouvant se douter que celui-ci, bien loin de préconiser la réconciliation, poursuit ardemment sa politique bell îqueuse.

C'était à Cormatin maintenant d'entrer en scène et d'assumer le premier rôle : il s'était engagé, on l'a vu, à obtenir de tous les chefs royalistes de Bretagne, du Maine, de la Normandie et de l'Anjou l'assentiment du traité signé par Charette. Or, la tâche se présentait rude. Bon nombre de ces chefs ne connaissaient pas Cormatin, même de nom ; la plupart étaient bien résolus h ne pas déposer les armes et aucun n'avait autorisé quiconque à parler en son nom. Ceci n'effrayait pas l'insouciant major général : il était de ces hommes pour qui la confiance en leur propre aplomb tient lieu de méthode et il imaginait que, en déclarant la pacification irrévocable, il obtiendrait de tous l'adhésion au fait accompli. Il serait toujours temps de s'expliquer par la suite. Tel était son programme qui présentait l'avantage de le dispenser de toute démarche préventive. Il vint donc s'installer à Bennes, capitale qu'il avait élue pour y réunir tous les chefs de la Chouannerie en une conférence dont l'éclat effacerait le souvenir de La Jaunais. t)e là il voisinait avec le quartier général de Boishardy, où il ne comptait que des approbateurs et où « sa politique » n'était pas discutée.

Séjour peu banal, la résidence de Boishardy dans ces premiers mois de 1795. Ce nid de chouanSj si longtemps occulte et ténébreux, se trémoussait, au

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grand jour de la trêve, avec une désinvolture presque insolente. On y vivait comme des vainqueurs en pays conquis et ce fut une heure joyeuse : paysans royalistes et soldats de la République fraternisaient bruyamment. — « Moncontour, Loudéac et Lamballe retentissent des cris de Vivent la Constitution, V Union et la Paix ! » écrit Hoche 1 ; à Boishardy et à ses lieutenants il adresse ce billet presque tendre : — « Venez, messieurs, venez voir ce que sont les officiers français républicains. Ils vous tendent les bras en hommes qui brûlent de vous embrasser comme des frères et comme des amis 2 . » Seuls les jacobins non repentis, les fonctionnaires, les détenteurs de biens d'émigrés, ceux que l'on nomme « les Terroristes », montrent triste mine : leur bon temps est périmé ; ils jugent prudent de se terrer à leur tour et de se taire : — « Sur trentecinq municipalités du district de Loudéac, il n'y en a plus qu'un très petit nombre qui correspondent encore avec l'administration 3 » ; c'est aux chefs chouans qu'on s'adresse ; c'est à eux qu'est passée l'influence : — « Sous prétexte de l'amnistie et d'une prétendue suspension d'armes, Boishardy donne des lois dans les districts de Saint-Brieuc, de Lamballe et de Broons *. » De fait, on croirait que son manoir

i. Geblin de Bourgogne et A. de Barthélémy, Etudes, p. 169.

a. Louis Blanc, Révolution. Crimes des Chouans.

3. Archives nationales AF 11 370. Loudéac, 30 nivôse, III. Lettre de Le Sénéchal, agent national.

h. Lettre de l'agent national de Guingamp au Comité de Salut public, citée par Gesîin de Bourgogne et A. de Barthélémy. Etudes p. i5s. — « Boishardy n'a plus fait attaquer nos convois, en revanche il a envoyé ses sous-chefs dans toutes les communes pour enrôler de force les habitants. Il a réussi au delà de son attente, puisque les sept huitièmes des communes du district de Port-Brieuc ne correspondent plus avec l'Administration. Il y a deux jours que

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de Boishardy est devenu le centre de l'Administration départementale : c'est un défilé constant de visiteurs : émigrés arrivant d'Angleterre et officiers de la République y festoient, s'y rencontrent journellement. Dans les dépendances du château est logée la petite garnison de chouans composant la garde du chef, une centaine de fidèles, uniformément vêtus « d'une veste grise à parements noirs 1 ». Ceux-là aussi se félieitent de leur sort : un belge, déserteur des troupes autrichiennes, enrôlé dans cette troupe d'élite, déclarera plus tard que, dès les premiers mois de 1795, « il n'a rien fait d'autre que de boire et manger et qu'il n'a jamais eu d'armes 2 ».

Plus réjouis encore de rencontrer sur leur route cette oasis sont les malheureux émigrés que Prigent débarque sur la plage d'Erquy ou sur celles du Clos- Poulet. Ils sont exclus de la pacification, d'avance condamnés à mort s'ils paraissent en France. Le moment d'aborder au rivage est si angoissant que les premiers mois de 1795, « il n'a rien fait d'autre écrites par quelques-uns de ces proscrits sont unanimes sur l'effroi que tous éprouvent à affronter, de nuit, les lignes de sentinelles, les chiens dressés par les gardes-côtes pour les chasses aux « ci-de-

beaucoup de patriotes de ces communes vinrent à l'Administration demander de la troupe, et sur la réponse qui leur fut faite qu'il n'y en avait pas, ils déclarèrent en pleurant que, pour conserver leur vie, ils allaient être contraints de s'enrôler parmi les brigands. « Lettre de Bobineau, commandant temporaire à Saint-Brieuc. Archives de la Guerre. Armées des côtes de Brest et de Cherbourg », pluviôse, III.

i. Archives des Côtes-du-Nord. Interrogatoire de Pierre Daguenet, demeurant au bourg de Bréhand.

a. Archives des Côtes-du-Nord. Déclaration de Le Vasseur, déserteur des troupes de l'Empire, 18 prairial, III.

vant », la traîtrise des embûches tendues dans l'ombre à toutes les passées praticables. Ces premiers obstacles par miracle franchis, il faut gagner une maison de refuge, souvent difficile à repérer pour qui ne connaît pas le pays et n'ose demander son chemin ; il faut encore garder présent à l'esprit le mot de passe qui change fréquemment et fixer dans sa mémoire des consignes telles que celles-ci : — « Tu diras en frappant à la porte : Pierre et on te répondra du dedans : Êtienne. Ceci n'est que pour la première fois ; au second voyage ce sera Granville pour toi et Dinan pour ceux de la maison ; pour le troisième voyage tu diras François, on te répondra Saint-Louis "... » Quand on s'engage enfin sur la route de correspondance, le trajet est facilité, il est vrai, par les guides, les conseils, les réconforts de tout genre ; mais que de risques encore et de fatigues ! La marche de nuit par les landes et les bois ; les longues journées sous la paille d'un grenier ou dans une cache étroite ; les déguisements, les rencontres inquiétantes... C'est à travers de telles aventures que, en février 1795, parviennent au Boishardy Frotté, Bellefonds, d'Urville, Tinteniac, un habitué, presque un amoureux de ces audacieuses expéditions, et le chevalier d'Andigné qui, pour la première fois, venant d'Angleterre, débarque en Bretagne.

D'Andigné arrivait ne sachant rien des récents événements et bien décidé à s'enrôler dans quelque bande pour y faire le coup de feu. Sa stupéfaction fut grande lorsque, entrant dans le salon de Boishardy,

i. Archives de la Préfecture de Police. Lettre de Prigent, datée de Portsmouth, 2 octobre 179$.

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il y aperçut, parmi les chefs royalistes assemblés, un général républicain installé là comme chez lui. C'était Humbert, qui ne quittait plus le manoir de Bréhand et s'y trouvait bien. On comprend aisément l'émoi d'un émigré à rencontrer face à face un de ces impitoyables ennemis qui, la veille encore, l'auraient fusillé sans pitié. D'Andigné jugea, d'ailleurs, celui-ci « assez bon diable » ; Humbert se mêlait familièrement aux- conversations de ses hôtes, leur empruntait de l'argent, qu'il oubliait de leur rendre, la République le laissant très dénué : « il jouait aussi et ne payait pas quand il perdait 1 ». Il s'était manifestement attaché à ces gentilshommes avec lesquels il habitait ; le reste de poudre dont se paraient leurs manières n'effarouchait pas sa rusticité, non plus que ses façons et son ton plébéïens ne choquaient leur élégance native. A se trouver réunis, sans distinction de drapeaux, ces jeunes Français appréciaient d'autant plus la vie qu'ils se savaient prêts à la sacrifier pour leurs convictions et ils ne la gâtaient point par d'acrimonieuses et vaines rancunes de partis. On s'attablait ensemble avec autant d'entrain qu'on avait combattu ; on riait, on chantait au dessert, on s'attardait en longues parties de cartes. À voir, dans le vestibule de ce château breton, les chapeaux à plumes tricolores accrochés

ï. Le jugement de d'Andigné sur Humbert est injuste : — « Hoche, dit-il, l'avait placé auprès des chefs bretons sous le prétexte de les escorter... C'était sa mission apparente ; la réelle était d'observer leurs mouvements, de connaître leur force, leurs ressources, d'étudier le caractère de ces chefs dont il était l'espion... » Si Humbert fut un espion, c'est certainement à son insu ; il était naïf, mais franc ; il n'entrait ni dans sa pensée, ni dans celle de Hoche qu'un général de la République pût s'abaisser à un, rôle odieux.

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pêle-mêle avec les feutres à panaches blancs, ou les chouans de Boishardy présenter l'arme au général républicain quand il sortait sur le pas de la porte pour fumer sa pipe, un étranger aurait jugé sévèrement cette accommodante insouciance entre adversaires réputés irréconciliables. Certains épisodes de notre histoire demeurent inintelligibles à qui n'est pas de chez nous.

Un autre attrait de ces réunions était la présence de mademoiselle de Kercadio. La jeune fille <c ne quittait jamais Boishardy » ; aimable, élégante, valeureuse, — charmante dans sa très petite taille, avec ses traits fins, ses cheveux châtains, ses yeux bruns, — grisée peut-être par l'étrangeté de sa situation, cette maîtresse de maison qui n'avait pas seize ans 1 , étonnait un peu les nouveaux arrivants mal informés de son histoire et des raisons de son isolement. D'Àndigné s'en offusqua ; tout frais débarqué d'Angleterre, il est naturel qu'il se trouvât dérouté par le spectacle de cette chouannerie pacifique et galante si différente de ce qu'il avait imaginé. Il estimait scandaleux qu'un chef royaliste affichât ainsi « sa maîtresse » ; il tranche de ce mot une question délicate que bien des chroniqueurs ont discutée, sans qu'aucun document précis ne permette, bien entendu, d'authentiquer leurs suppositions. Boishardy présentait à tous mademoiselle de Kercadio comme « sa fiancée », et c'est à quoi

i. Joséphine Quintin de Kercadio était née le a3 juin 1779. On possède d'elle un signalement, daté de 1790, ainsi libellé : — « Cheveux et sourcils châtains, yeux bruns, nez bien (sic), bouche petite, menton rond, taille h pieds 8 pouces { — soit : un mètre 5a d.) » Renseignements obligeamment communiqués par M. A. Brohan, procureur de la République, à Saint-Brieuc.

l'Histoire a le devoir de s'arrêter * En pareille matière, a dit un homme d'esprit, « ceux qui parlent ne savent pas, ceux qui savent ne parlent pas ». Pourquoi, à défaut de témoignages probants, décisifs, ternir d'un soupçon probablement injustifié, la touchante idylle de ces amoureux acheminés vers de cruelles catastrophes ?

Un lien de famille unissait cette gracieuse enfant au chevalier de Tinténiac ; — il l'appelait : ma cousine 3 . Or, on n'aperçoit pas que ce scrupuleux Breton eût désapprouvé ni l'intimité de sa parente avec Boishardy, ni l'affectation de celui-ci à la produire dans toutes les assemblées locales. Car le pays était en liesse ; les Bleus fêtaient les chouans qui leur rendaient la politesse et cette heureuse fusion, après tant et tant de désunions et de luttes, apparaissait si belle qu'on n'osait croire à sa réalité. Une de ces fêtes fut célébrée à Moncontour ; d'Andigné, qui s'y rendit, croyait rêver : il passa une partie de

t. Injuste pour Humbert, d'Andigné est sévère pour mademoiselle de Kercadio — « Boishardy ne la quittait jamais, écrit-il, ce qui lui nuisait singulièrement dans l'opinion d'un pays religieux où on ne pouvait tolérer ce qui avait l'apparence du désordre. A cette époque on revenait aux principes de la morale la plus sévère et on supportait difficilement de lui voir une maîtresse qu'il annonçait, à la vérité, comme devant devenir sa femme, mais qui aurait dû l'être plus tôt. Cette jeune personne était riche et bien née ; malheureusement c'était une enfant sans caractère et la guerre civile ne peut vouloir qu'une héroïne pour maîtresse d'un chef de parti. » Il y a, dans cette diatribe, plusieurs erreurs : l'une de celles que les documents autorisennt à réfuter permet de supposer d'Andigné mal renseigné : mademoiselle de Kercadio n'était pas riche : sa mère possédait à peine « 2.600 livres de revenu », ainsi que le constate l'accusateur public Besné dans une lettre au Comité de Législation Archives nationales, D m 58, pièce a 4.

2. Archives des Côtes-du Nord. Pièces relatives à l'entrevue du général Humbert avec Boishardy : — « Je vous prie de faire mes compliments à ma cousine et à nos camarades et de me croire avec un sincère attachement, le chevalier de Tinténiac. »

la nuit « au milieu des Républicains » et quand, le matin, il ouvrit sa fenêtre après quelques heures de sommeil, « la vue des troupes d'Humbert qui couvraient la place lui inspira de singulières réflexions ». Cette vieille et jolie ville de Moncontour, berceau de la fraternisation, devenait, en quelque eorte, la métropole de la Concorde ; Cormatin, entouré de ses « aides de camp », y tenait une manière de Cour, en relations ininterrompues avec le quartier général de Boishardy, tout voisin. Même, un jour, — c'était le 9 mars 1795, — celui-ci reçut un court billet de Cormatin l'avisant que le général Danican, porteur d'ordres du général Hoche, désirait l'entretenir et lui demandait un rendez-vous *, Danican était chargé d'annoncer la prochaine venue de Hoche à Moncontour : depuis longtemps l'illustre général en chef désirait parcourir ce petit coin de terre où avait battu le cœur de la chouannerie bretonne et connaître Boishardy qui, le premier, comprenant que l'intérêt de la France prime celui des partis, s'était noblement prêté à ses propositions de paix.

Hoche arriva à Moncontour au début de la seconde quinzaine de mars 2 et prit séjour dans la demeure d'un riche négociant, M. Latimier du Clèzieux 3 . Cette maison à pilastres et à beaux balcons

1. Archives des Côtes-dunNord. Cormatin s'adressant à Boishardy signe : Ton bon camarade. L'enveloppe, qu'a fermée un joli cachet de cire rouge figurant une couronne de fleurs et des guirlandes, porte : à Monsieur, Monsieur de Boishardy, au quartier général.

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