‹ La Mirlitantouille; épisodes de la chouannerie bretonneChapitre 2 sur 57 · MARIE ET PAUL GUIBOURG · texte numérisé non relu

MARIE ET PAUL GUIBOURG

en souvenir de nos excursions dans le Penthièvre, bien affectueusement,

De tous les intrigants qui, au cours de nos diverses révolutions, se sont posés en sauveurs du pays, le plus entreprenant, le plus présomptueux, le plus effronté et le plus pernicieux, fut peut-être le comte de Puisaye.

'De très haute taille, de figure régulière, de manières distinguées, voire imposantes, Joseph de Puisaye, cadet d'une famille noble du Perche 1 , était de ces hommes qui, infatués de leur physique avantageux, se croient destinés à réussir dans toutes leurs entreprises. Aussi, certain de son mérite et impatient de parvenir, avait-il, dès l'adolescence, tâté de bien des choses : du séminaire d'abord, de l'armée ensuite ; mais, comme, au terme de son noviciat, on ne l'avait point sacré archevêque, comme, après six mois de régiment, il n'était pas promu maréchal de camp, il prit en dégoût les lenteurs hiérarchiques impertinentes à sa supériorité, rentra dans la vie civile et, par la grâce de sa belle prestance et de son nom brillant, épousa, en 1781, à trente-trois ans, la fille et unique héritière du mar-

i. II était né à Mortagne, le 6 mars 1755.

quis de Ménilles 1 , très riche gentilhomme normand, possesseur d'un grand domaine et d'un magnifique et ancien château situé à trois lieues d'Évreux.

Ainsi nanti, et pour se rapprocher de la Cour, Puisaye achète une charge d'exempt dans la garde suisse du Roi, ce qui lui vaut le grade de colonel et la résidence de Versailles. Elu en 1789, député du Perche, il prend siège aux États Généraux parmi Nosseigneurs de l'ordre de la Noblesse ; mais il y figure sans éclat, ses opinions étant vacillantes et le classant parmi les modérés ; si bien que, la session close, il fait retraite à son château de Ménilles. La royauté abolie, Louis XVI mort, il ne reste à Puisaye que la situation modeste de capitaine de la garde nationale de son district ; mais il est né pour commander et, six mois plus tard, le voilà général d'armée. Les députés girondins, proscrits au 31 mai, se sont réfugiés à Caen ; ils vont soulever la province et marcher sur Paris, à la tête de tous les bataillons fédérés de la Normandie et de la Bretagne, révoltées contre la Terreur. C'est à Puisaye qu'est confié l'honneur de diriger l'avant-garde et d'entrer le premier dans la capitale. Il se met en mouvement le 14 juillet 1793, rencontre aux abords de Vernon les troupes révolutionnaires commandées par le suisse de l'église Saint-Eustache ; il prend ses dispositions de combat ; mais, au premier coup de canon, les deux armées lâchent pied ; celle de la Convention recule en désordre jusqu'à

i. A ces avantages, mademoiselle de Ménilles ajoutait celui d'être « très jolie », à ce qu'assure Louvet qui, d'ailleurs, ne l'a peut-être jamais vue. (Louvet : Quelques notices pour l'Histoire et le Récit de mes malheurs.)

Versailles, tandis que le sauve-qui-peut des fédérés de Puisaye ne s'arrête qu'au delà d'Êvreux. En vain le général improvisé tente-t-il de lancer sa cavalerie en reconnaissance ; il ne peut réunir que trois dragons... Cette bataille fameuse de Paey-sur-Eure est plus connue dans les fastes militaires sous le nom de bataille sans larmes, parce que, dans les deux camps, les seules victimes furent quelques lourdauds éperdus que piétinèrent dans la bousculade des camarades plus ardents à la fuite.

Puisaye rentra à Caen ; il y fut mal reçu, la population dans l'épouvante se sentant menacée des représailles de la Convention implacable ; quand il insinua qu'il avait découvert une position inexpugnable où, avec six cents hommes, il se flattait de tenir en échec l'adversaire le plus aguerri, on lui fit comprendre sans détours que ses talents stratégiques n'inspiraient plus la moindre confiance : le seul service qu'on réclamât de îui était qu'il disparût au plus tôt. D'ailleurs tous les bataillons fédérés s'étaient déjà dispersés ; les députés girondins euxmêmes, empruntant la blouse et l'équipement des gardes nationaux bretons, s'étaient mêlés à un détachement de volontaires du Finistère pour gagner, à la faveur de ce travestissement, un port de l'Océan où ils espéraient s'embarquer K Puisaye jugea la

i. C'étaient Pethion, Barbaroui, Louvet, Sales, Buzot, Cussy, Lesage (d'Eure-et-Loir), Bergoing (de la Gironde), Giroust, Maillant, Guery-Dupré et « un digne jeune homme, nommé Riouffe » qui était venu les retrouver à Caen. Buzot emmenait son domestique ; Guadet s'était écarté du groupe et gagnait seul Quimper par la grand'route ; Valadi, resté en arrière, ne les rejoignit que tardivement ; La,rivière se cacha dans les environs de Falaise ; Duchâtel et Kervélégan avaient pris les devants pour préparer la route à leurs collègues ; Gorsas restait à Rennes avec sa fille.

partie perdue : il détacha de sa manche la tête de mort et les ossements en croix, insignes de son grade éphémère et partit, emmenant avec lui l'un de ses officiers d'ordonnance, le colonel Le Roy 1 , et son médecin Focard qui lui servait d'aide de camp a .

Où allaient-ils ? Eux-mêmes l'ignoraient. Puisaye avait de l'argent 3 , et, le plus urgent était de gagner Rennes où un ami leur remit des passeports en blanc, signés de toutes les autorités *. Ils y inscrivirent des noms de fantaisie et continuèrent leur route. On était au 3 août 1793. Leur passage fut signalé à Gevezé, à Irodouër, à La Chapelle-Chaussée ; Puisaye cherchait, dit-on, grâce à la fausse personnalité que lui créait son passeport, « à se mêler dans les rangs des républicains 6 ». S'il y avait réussi, peut-être son histoire serait-elle celle d'un impitoyable terroriste... Le jeu lui parut périlleux, il l'abandonna et s'éloigna, toujours suivi de Focard et de Le Roy. Voyageant à cheval, par les landes et la forêt de Paimpont, ils atteignirent Plélan et se dirigèrent vers Ploërmel qui est à six lieues de là : Le Roy, originaire de cette ville, espérait s'y pro-

i. Le Roy, de Bayeux, ancien député à l'Assemblée législative, employé comme adjudant général dans l'armée fédérée.

3. Joseph Focard, né à Semur-en-Auxois, neveu et élève d'un chirurgien de cette ville. Etant venu se perfectionner à Paris, il s'y était fixé et avait réussi.

3. Il avait vendu ses propriétés du Perche ; il portait, en outre, sur lui, le prix du remboursement de sa charge d'exempt de la Garde du Roi et tous les diamants de madame de Puisaye.

h. Cet ami était le Deist des Botidoux ; il avait été le collègue de Puisaye aux États Généraux. Voir sur ce personnage et son rôle dans l'exode des Girondins, la brochure de P. Héroon : Le Deist de Botidoux a-t-il trahi le* députés Girondins ? Saint- Brleuc, 1907.

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