En Moustoirac
4. Il était le frère de l'héroïne des massacres de l'Abbaye en septembre 179a.
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on voit bien que ce sont des Français î » disaient-ils avec une sorte d'orgueil... — Des traits d'une épique beauté : — le commandeur de la Laurencie, les deux jambes emportées par un boulet, se faisant mettre dans un tonneau de farine pour retarder l'hémorragie, déchargeant son pistolet et criant : Vive h Roi ! jusqu'au dernier souffle ; — le jeune de Corday, vingt et un ans, frère de Charlotte, se ruant trente fois à l'assaut, tombant enfin, haché de coups, quand Humbert accourt, arrête ses soldats : — « N'achevez pas ce jeune homme, sa bravoure me charme ; laissez-le vivre ! » — La panique des paysans éperdus, des femmes hurlantes, vers la mer : la marée monte, les chaloupes anglaises ne peuvent aborder ; il faut se mettre à l'eau pour les atteindre et la vague bouscule les corps, les rejette à la plage, les reprend, tableau d'infernale horreur, accrue par la canonnade, la débandade des bestiaux, l'enchevêtrement des charrettes ensablées... Les Bleus avancent, refoulant au fond de l'étroite presqu'île ces cohues auxquelles la terre va manquer ; Sombreuil et sa dernière phalange de braves essaient de lutter encore : — « Rendez-vous, camarades ; on ne vous fera rien ! » clament les Bleus apitoyés, — « Venez avec nous, vous serez bien traités !» — « Fuyez, fuyez, c'est le plus sûr », crient les officiers républicains, plus perspicaces. Où fuir ? Le drame se prolonge, tantôt si atroce, tantôt si touchant, que les grenadiers d 'Humbert se détournent pour ne plus voir : — « Oh ! pourquoi nous battons-nous », gémit le beau général, désespéré de sa victoire. Le vieil évêque de Dol est dans la bousculade, avec son grand vicaire et douze
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ecclésiastiques de sa suite ; il refuse de s'embarquer. — Puisaye, lui, s'est sauvé l'un des premiers ; il est à bord d'une corvette anglaise, à l'abri, avec tous ses papiers, contemplant, sans désespoir, ni remords; ni honte, l'aboutissement tragique de ses hâbleries et de son inconscience. Et Ton voit cette navrante et noble scène : Hoche, accouru de Vannes, marchant vers Sombreuil ; les deux jeunes chefs s'abordant, se saluant, aussi émus l'un que l'autre, causant longuement, à l'écart, en marchant côte à côte sur Ja falaise rocheuse ; enfin le vaincu, tirant son sabre, baisant pieusement la lame, et la remettant au vainqueur.
Ah ! s'il n'y avait eu là que des soldats !... Mais il y a les représentants du peuple, qu'on n'a pas vus pendant la bataille et qui se montrent, le péril passé. Ils sont deux : — Blad, un pauvre homme, morfondu de timidité, jouant à contre-cœur et mal son rôle de satrape, — et Tallien, saltimbanque de marque, qui déjà évolue en esprit le bénéfice personnel à tirer de l'événement : il se trouve que son intérêt politique commande la répression sans pitié, et, parce qu'il lui faut ne pas déplaire à tel parti, s'assurer l'appui de tel autre, raffermir sa situation menacée, des flots de sang couleront. Déjà s'allongent sur la route d'Àuray, les lamentables défilés des émigrés prisonniers, vers l'abattoir des commissions militaires. En vain les grenadiers nationaux soufflent-ils aux malheureux qu'ils escortent : — « Sauvez-vous ! Sauvez- vous, messieurs, ou vous périrez tous ! » En vain Hoche lui-même se compromet-il à tenter l'évasion de Sombreuil, ces gentilshommes se croient tenus par la parole d'honneur et trop peu mettent
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à profit la générosité des Bleus. Dès le 27 commencent les hécatombes et, ce jour-là, sur la garenne de Vannes, contre un mur de pierre dont quelques vestiges subsistent encore, le jeune Sombreuil, le vénérable évêque de Dol, deux officiers et treize ecclésiastiques, seront alignés devant le peloton qui les attend, armes chargées. Le vieux prélat, les mains liées, veut mourir tête nue et prie l'un des militaires de le découvrir ; Sombreuil s'interpose, repousse le soldat : — « Pas toi 1 Tu n'en es pas digne ! » Comme ses mains sont également entravées, il saisit entre ses dents le chapeau de l'évêque et le jette à terre d'un brusque mouvement de tête...
Ainsi, avant de finir, s'épanouissait en maints incidents du drame, la grâce chevaleresque de l'antique noblesse moribonde, comme une leçon léguée à la jeune France démocratique, fruste et brutale, mal adaptée encore à la grandeur de ses naissantes destinées.
Après l'abandon de son commandement, le vicomte de Pont-Bellenger s'était retiré chez Le Gris- Duval, à Bosseny, l'endroit le plus propice à la retraite d'un homme soucieux de disparaître. Niché entre les contreforts du Mené, à l'écart de tout chemin fréquenté, touchant à des landes longues de huit lieues, le château de Bosseny, vaste construction ancienne, joliment ornementée à l'époque de la Benaissance, constituait un séjour d'autant mieux agencé pour un fugitif, que la vie y était plantu-
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reuse et la société très agréable : les deux beauxfrères, Le Gris-Duval et Kerigant avaient de l'esprit et de la bonne humeur ; leurs jeunes femmes, également belles, étaient accueillantes et distinguées ; en outre, vivaient sous leur toit leur soeur, non mariée l , les dames de Guernissac, la jolie Joséphine de Kereadio qui, jugeant peu sûr ou trop sévère le séjour à son manoir de Bréhand, s'était fixée à Bosseny où la présence de Pont-Bellenger et des officiers nobles de son ex-état-major mettait une animation distravante 2 .
Quelque adversaire jaloux voulait-il la mort de Pont-Bellenger ? Une dénonciation mystérieuse éveilla-t-elle les soupçons des administrateurs du district de Broons ? Ils avertirent leurs collègues de Loudéac qu'il se passait « du louche » chez Le Gris-Duval : une nuit — c'était celle du 3 août 1795, — Le Gris-Duval, Kerigant et sa femme étant absents, un détachement du 2 e bataillon de l'Ain, parti de Loudéac où il cantonnait, parvint à se glisser, sans donner l'éveil, dans les mauvais chemins de la Ville-Hermel. Au cri Qui vive? poussé par les Chouans postés en sentinelles aux abords de Bosseny, les Bleus répondent : — « Bons royalistes et catholiques Z I Ils passent ; la maison est cernée ;
i. Elle épousa plus tard M. Le Coniac de La Pommerais.
3. Il semble bien que nul contemporain n'eut soupçon du séjour de Pont-Bellenger à Bosseny ; on n'en a eu indirectement la révélation que par un document découvert beaucoup plus tard dans les Archives des Gôtes-du-Nord, un brevet délivré au comte Salomon de Lorgeril, brevet signé Vicomte de Pont-Bellenger, commandant en chef l'armée royale et chrétienne, et daté de Bosceny près de Moncontour, le 37 juillet 1795. V. P. Hémon, le Comfe du Trêvou, p 73-74-
3. Les administrateurs du district de Loudéac a ceux du district de Broons, 18 thermidor, III. Archives des Côtes-du-Nord.
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les femmes s'enfuient ; les hommes qui sont là improvisent la défense ; les Bleus chargent à la baïonnette ; pas un coup de fusil n'est tiré l . Pont-Bel lenger tombe ; l'un de ses officiers, Salomon de Lorgeril, est abattu à ses côtés ; un autre, Charles du Couëdic du Cosquet, percé de coups, est poussé dans un grand feu que les assaillants ont allumé au milieu de la cour. Quinze corps déjà sont étendus 2 , sanglants, quand madame Le Gris-Duval paraît, tirant sa jeune sœur par la main : du fourré où elle s'était blottie, elle a vu les flammes du brasier ; elle croit que son château brûle ; elle accourt, intrépide ; interpelle l'officier qui commande cette horde de brutes ; il se trouble, il s'excuse, allègue qu'il n'est pas maître de ses hommes. Il ordonne la retraite, le massacre cesse et, dans la nuit, la troupe reprend le chemin de son cantonnement, avec une vingtaine de chevaux pris dans les écuries de la ferme et chargés de butin. Sur l'un d'eux on place madame Le Gris, sur un autre, mademoiselle Le Texier, sa sœur, sur un troisième, mademoiselle de Kercadio qu'on emmène captives à Loudéac. Quand les Kerigant et Le Gris-Duval rentrèrent le lendemain dans le château dévasté, les gens du pays avaient inhumé les cadavres ; on en comptait treize ; Pont- Bellenger n'était pas mort ; l'ex-commandant de V Armée rouge fut transporté dans une cache sûre, aux environs de Saint-Méen, dans l'Ille-et- Vilaine où il guérit de ses blessures ; madame Le Gris et sa
1. Lettre de Le Veneur de La Roche Si M. Henri de Busn... (Busnfcl), 5 août 1795 à 11 heures du soir. Archives des Côtes-du-Nord
2. « Cet individu (Lorgeril) avec quatorze autres, a été tué à Bosseny » Lettre des administrateurs du district de Loudéac à ceus du district de Broons.
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sœur furent bientôt relaxées x , malgré l'acharnement des fonctionnaires locaux ; quant à Joséphine de Kercadio, les « patriotes » ne lui pardonnaient pas d'avoir été « la femme à Boishardy » ] elle fut écrouée à la prison de Loudéac, fameuse par sa sordîdité : c'était, au milieu de la ville, un fétide et tremblant édifice composé d'une niche pour le geôlier et d'un cachot empuanti dont les miasmes séculaires infectaient tout le voisinage : pendant le jour on y entassait pêle-mêle les détenus des deux sexes ; la nuit, on isolait les femmes dans un réduit à peine abrité 2 .
La malheureuse enfant qu'un mauvais sort poursuivait, resta là durant trois semaines, au bout desquelles les Administrateurs du département « considérant qu'elle n'est prévenue d'aucun délit, ni l'objet d'aucune dénonciation, mais qu'elle a cependant suivi le parti connu sous la dénomination
î, Le récit tracé de cet événement par M. de Kerigant dans son volume Les Chouans est exact sur certains points, mais très fantaisiste sur d'autres : c'est le défaut de toutes les relations, émanassent-elles de témoins oculaires, qui ne sont pas soumises à la critique des documents authentiques. M. de Kerigant, qui n'était pas né, je crois, à l'époque du massacre de Bosseny, l'a certainement bien souvent entendu raconter par ses parents, mais, ainsi qu'il arrive aux plus férus de véracité, leur narration s'amplifiait à mesure que les faits s'estompaient dans leur mémoire. C'est ainsi que, dans Les Chouans, madame de Kerigant se lance à la poursuite des soldats et leur reprend, non seulement ses deux soeurs, mais aussi la plupart des vingt chevaux et une bonne partie du butin. En ce qui concerne les chevaux et le butin, les documents d'archives ne disent mot ; mais quant à madame Le Gris-Duval, elle ne fut pas délivrée par madame de Kerigant ; la troupe rentra sans malencombre à Loudéac. La lettre de Le Veneur, du 5 août, citée plus haut, dit : « Madame Le Gris, sa sœur et Joséphine de Kercadio sont en prison. » La lettre des administrateurs de Broons confirme ;
a La femme Legris et les autres étant en prison à Loudéac
Archives des Côles-du-Nord.
a. B. Jollivet, Les Côles-du-Nord, \, a83.
de Chouans, et qu'on ne saurait prendre trop de précautions pour l'empêcher d'y retourner et de continuer ses relations avec eux... (sic) » décident qu'elle sera remise à la garde du citoyen Le Saulnier 1 et devra se présenter chaque jour à la municipalité du chef-lieu, avec « défense de découcher et de sortir de la commune ». C'est donc à Saint- Brieuc, — alors nommé révolutionnairement Port- Brieuc, — que fut internée la jeune fille ; mais le citoyen Le Saulnier, quelle que fut la solidité de son stoïcisme, ne put supporter longtemps la cohabitation avec cette peu docile et impétueuse pupille : au bout de deux mois il implorait grâce, réclamant » d'être déchargé de toute responsabilité à l'égard de la dite citoyenne... » Sur quoi mademoiselle de Ker- Gadio, libérée de la surveillance, fut déclarée « apte à jouir des droits assurés à tout individu soumis aux lois de la République 2 » ; ce dont elle profita pour retourner sans délai parmi les Chouans.
Car, de pacification, on le pense bien, il n'était plus question. Les paysans, d'ailleurs, n'avaient pas compris grand 'chose à ces pourparlers sans résultats ; la paix, à leur sens, c'était le retour à l'ancien ordre, les églises rouvertes, les bons prêtres officiant ; rien de tout cela ne se réalisait ; c'est donc que la guerre durait toujours. « Pourtant leur feu sacré d'antan se trouvait très altéré depuis le
i. II y avait plusieurs Le Saulnier dans l'Administration de* CÔles-du-Nord. Celui-ci serait-il Le Saulnier, du Vauhelle, qu'une note de l'an VI qualifie de « royaliste outré, sans mœurs ni probité, totalement dévoué aux Chouans et aux ci-devant nobles et couvert du mépris public. » Archives nationales, F7 733o, Situation des Administrations civiles à Port-Brleuc (Saint-Brieuc) à l'époque du io nivôse, VI.
s. P. Hémon, Le Comte du 2'réuou, p. 74-75.
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malheur de Quiberon l . » La proclamation de Louis XVIII, parfaitement inconnu et qui n'intéressait personne ; la « trahison » de M. de Puisaye en qui on avait cru, c'étaient là autant de coups mortels pour la ferveur royaliste des Bretons. En vain Puisaye, après quelques semaines de méditation à l'Ile de Houat, a-t-il compris que, sous peine d'être à jamais discrédité, il lui faut reparaître en Bretagne : il débarque à la côte du Morbihan 2 ; Georges invite le « sauvé de Quiberon » à quitter dans les vingt-quatre heures la région sous peine de mort. Dans l'Ille-et-Vilaine, l'accueil n'est pas plus chaud ; vers la mi-novembre Puisaye est réduit à chercher refuge aux environs de Vitré, retour mélancolique au temps du Comte Joseph : alors il ne redoutait que les Bleus ; les royalistes maintenant lui sont également hostiles. Il essaie de faire encore figure de chef, recrute une garde d'honneur, donne des ordres — qu'on n'exécute pas, nomme des chefs, — qui ne sont pas reconnus. La Chouannerie pourtant n'est pas éteinte ; il reste toujours des irréconciliables : hobereaux élus commandants de légion et qui ne veulent pas renoncer à l'influence ou à la gloriole que ce titre leur confère, non plus qu'aux récompenses qu'il leur vaudra en cas de restauration monarchique. Pour la guerre sournoise et locale qu'ils vont perpétuer, ils recrutent des hommes parmi les désespérés : déserteurs des troupes républicaines, survivants de Loyal-Emi-
i. Lettre de Le Veneur de La Roche citée plus haut. Cette lettre saisie sur un courrier des rebelles fut envoyée par les Administrateurs du district de Broons aux Administrateurs du Finistère. Archives des Côtes-du-Nord.
a. Dans les premiers jours de septembre 1796.
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grant ou de Rohan-Infanterie, nobles vagabonds voués à la mort, échappés de la tragique presqu'île et résolus à venger l'hécatombe de leurs camarades. Ils s'y emploient avec ardeur, car, en cet automne de 1795, presque tous 'les militaires ayant consenti à siéger dans les sanglants tribunaux de Quiberon, de Vannes ou d'Àuray qui condamnèrent à la fusillade près d'un millier d'officiers royalistes, étaient déjà morts, victimes d'implacables représailles *.
Elle est bien singulière, la vie de ces justiciers errants, aux gages de chefs de bandes sous les ordres desquels ils s'enrôlent. Dans le Penthièvre, ils pullulent, si entreprenants que les patriotes de Moncontour sont prisonniers dans leur petite ville (( dont aucun n'ose sortir sans s'exposer à une mort certaine 2 ». Pour remplacer Boishardy, Puisaye a nommé le chevalier de la Yieuxville ; mais celui-ci ne paraîtra guère et c'est Le Gris-Duval, le châtelain de Bosseny, qui, du consentement unanime, commande la division des Côtes-du-Nord. De Quintin à Broons, de Loudéac à Saint-Brieuc, sa haute taille,
i. Le général Lcmoine, qu'on surnomma le bourreau, de Quiberon, écrivait le 5 septembre aux représentants du Peuple : « Vous m'avez demandé de vous fournir une liste des bons patriotes qui m'ont aidé dans les vengeances que j'ai exercé au nom de la Nation... J'ai le regret de vous annoncer que tous ont péri, assassinés par nos lâches ennemis. C'est à peine si les états de situation que je viens de parcourir en présentent quelques-uns sur les cadres. Les brigands avaient juré de les faire tous périr et nous ne pouvons qu'honorer leur mémoire républicaine. » Lettre citée par Crétinbau-Joly, Histoire de la Vendée militaire, édition Drochon, III, i5G.
a. Archives nationales F 110 m. Côtes-du-Nord, 2, Plainte des électeurs républicains au Conseil des Cinq-Cents, A novembre 1795.
son visage grêlé, sa barbe brune, sont populaires, et aussi sa camaraderie sans morgue avec les paysans, son infatigable activité, ses manières un peu rudes et son goût pour la facétie. Rien du fanatisme dans son opposition au gouvernement ; elle serait plus volontiers goguenarde : auteur de plaisantes comédies de salons, Le Gris-Duval, dans la vie réelle, a peu de goût pour la tragédie ; la situation fût-elle dramatique, il est rare qu'il ne l'exploite en vaudevilliste et que, au dénouement, les rieurs ne soient pas de son côté. Ainsi, gardant sur le cœur l'enlèvement par les Bleus des vingt chevaux de sa ferme, il réunit, certaine nuit, une trentaine de ses hommes choisis parmi les plus adroits et les plus résolus : il se met à leur tête et prend la route de La Ghèze, chef-lieu de canton situé à quatre lieues de Bosseny. Il avait appris qu'un détachement de cavalerie républicaine séjournait à cet endroit. Comme bon nombre de villages bretons, le bourg de La Ghèze, centre d'une assez importante agglomération très disséminée, se composait alors presque uniquement d'une place où s'élevaient la halle et deux ou trois estaminets *. Les cavaliers bleus s'étaient répartis dans les écarts ; les gardes d'écurie dormaient à Tauberge ; les chevaux étaient sous la halle. Le Gris Duval fit brider les bêtes, ses hommes se mirent en selle, et toute la caravane reprit le chemin de Bosseny, ayant opéré avec tant de rapidité et de silence que les cavaliers de la République connurent seulement à leur réveil la disparition de leurs montures. L'histoire des chevaux « envolés » de La Ghèze
t. Haba9que, Noliotis historiques sur les Cûlet-du-Nord, ÏU, p. 56.
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fut longtemps légendaire dans le pays de Loudéac.
L'État- Major de Le Gris-Duval comprenait, au début de 1796, son beau-frère Kerigant ; Jean-François de Carfort, originaire de Plémy, « jeune homme d'un caractère violent » ; Mathurin- Charles Dutertre, propriétaire à Plaintel, Jacques Villemain et Joseph Hervé Du Lorin, les deux lieutenants auxquels Boishardy, sur le point de mourir, avait confié sa fiancée ; Hervé Du Lorin père, « homme de loi », à Plœuc et un cousin de Saint-Régent, François Lamour de Lanjégu, officier de l'armée de Quiberon, récemment fusillé à la Chartreuse d'Auray en même temps qu'une trentaine de condamnés ; tombé sans une blessure, il s'était, la nuit venue, dégagé des cadavres entassés et caché pendant quelques jours dans les marais de Tréauray ; gagnant ensuite la forêt de Camors, il avait rallié la « loge » où vivait, dans la forêt de La Nouée, son parent Saint-Régent, dit Pierrot, lequel l'envoya à Bosseny l . Ce ressuscité, malgré ses macabres aventures, était un boute-en-train d'humeur constamment rieuse ; il écrivait de jolis vers et se faisait peu prier pour les chanter au dessert. Ces divers personnages, encore que souvent nomades, composaient ila société habituelle de Bosseny où l'on menait vie joyeuse. Une tante de madame de Kerigant, madame Le Frotter de Kerilis, habitant Pontivy, assurait la correspondance avec le Morbihan et recrutait pour Le Gris-Duval. Femme d'émigré, royaliste exaltée, madame Le Frotter 2 avait donné son fils aîné, Étienne,
t. Le Fahler, Le Royaume de Bignan, p. 55q et Archives nationales F? 368a.
a. Née Marie-Gabrielle Thibault, âgée de 38 à 4o ans en 1796,
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à la Chouannerie ; son second fils, Honorât, l'assistait dans ses embauchages. Condamnée une première fois pour ce fait à quatre mois de prison s , elle n'en continuait pas moins à tenir bureau d'enrôlement pour la bonne cause et l'on était toujours assuré de trouver par son intermédiaire les hommes dont on avait besoin.
Quant aux simples Chouans dont disposait Le Gris-Duval, leur nombre variait suivant les circonstances : tous les habitants de Saint-Gilles du Mené, village voisin de Bosseny, étaient à sa dévotion ; il gardait seulement quelques agents à demeure, parmi lesquels François Poilvey, déserteur de l'armée républicaine 2 , fixé à Bréhand depuis 1794, et Ignace Mairesse, ce soldat bleu qui, blessé lors de l'attaque du manoir de Kerigant, avait été soigné par la bellesoeur de Le Gris. Enfin rétabli, après plusieurs mois d'invalidité, il vivait alternativement à Kerigant ou à Bosseny et passait pour être le domestique de confiance des deux familles ; son sobriquet était Le Beau. Quand quelque grand « coup » se préparait, ces deux hommes parcouraient le pays et recrutaient sans peine des volontaires. Le Gris-Duval pouvait abriter deux cents hommes dans des casernements bien dissimulés. Un détachement de la garnison de Loudéac explorant, dans l'automne de 1795, les environs de Bosseny, s'enfonça « dans un bois taillis extrêmement fourré » et découvrit « au pied d'une montagne » un confortable campement de brigands. Les sentinelles et une trentaine
i. Le 6 février 1796.
2 II avait quitté son corps dès le mois de mars 179/i, emportant ses armes et ses équipements. Archives nationales, F? 366q1.
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d'hommes disparurent dans la forêt à l'approche des Bleus. Ce campement comportait huit baraques de planches, contenant chacune vingt-cinq couchettes : on y trouva des pistolets, des moules à balles, un sac de farine, quelques quintaux de bœuf salé et de lard, de 'la chandelle, des bouteilles d'eau-de-vie, des cartouches, des sabots et « deux paires de bas de soie », ce qui permit au capitaine La Martinière, commandant le détachement républicain, « de présumer que le chef des rebelles était au moins l'équivalent d'un chevalier »... Les Bleus incendièrent les baraquements et le perspicace La Martinière dirigea son exploration vers d'autres points de « la contrée chouannière *, »
Ce qui surprend c'est la sécurité presque absolue de ces repaires d'insurgés. Depuis que le gouvernement du Directoire a remplacé la Convention, les autorités semblent se résigner à ce qu'elles nomment, en style administratif, « l'état affligeant de la situation 3 ». Très affligeant, en effet, car opposée à
r. Archives nationales, FTO m, Côtes-du-Nord, 10. Compte rendu par le suppléant du commissaire du département des Côtes-du- Nord au Directoire exécutif. Port-Brieuc, ai brumaire, IV.
a. De temps en temps on sévit... mais contre des prêtres inoffensifs. Au début de 1796, les colonnes mobiles des Côtes-du-Nord assassinent trois ecclésiastiques et dévastent l'abbaye de Saint-Aubin, dont tous les habitants, ci-devant religieux bénédictins, sont massacrés. Les trois prêtres étaient le P. Tournois, ci-devant capucin, massacré avec ses deux guides près de Dinan : — le chanoine Rubec, fusillé sans jugement à Mégrit où il vivait retiré ; — et l'abbé Gauron, recteur de Lanrelas, égorgé à la sortie de ce bourg. Un seul des moines qui vivaient réfugiés à Saint-Aubin, dans la forêt de la Hunaudais, échappa au massacre de ses compagnons par les gardes nationaux de Lamballe. Geslin de Bourgogne et A. de Barthélémy, Etudes, 108-109. V, aussi B. Joluvet, Les Côtes-du-Nord, II, 106. Hoche s'indignait de ces tueries. — « Tous les jours, écrivait-il, on guillotine des prêtres à Vannes. Tous les jours aussi les vieilles femmes et les jeunes gens viennent tremper leur mouchoir
l'Administration départementale, fonctionne une autre administration, plus puissante, mieux dirigée et obéie, celle des Chouans. La première n'est pas sûre de ses employés ; elle redoute « leur désertion en masse 1 » ; l'autre commande en maître à un personnel éprouvé et docile : ainsi Le Gris-Duval a ses percepteurs et ses tribunaux ; il lève les impôts et prononce des condamnations. Ses arrêtés sont placardés en meilleure place que ceux du Directoire. Au cours de janvier 1796, on lit celui-ci, affiché dans la grande rue de Dinan 2 :
Au nom du Roi,
Les braves jeunes gens qui voudront contribuer à la destruction de la République sont invités à se joindre à nous ; là ils trouveront tous les moyens de servir honorablement la cause de la Religion et du Roi.
Fait en notre quartier général, Van 2 du règne de Louis XVIII.
Quand il s'agit de lever une contribution, la formule diffère : voici, par exemple, l'avis adressé au citoyen Ruellan de la commune de Gouray :
Au nom du Roi et de l'armée catholique de Bretagne, vous êtes averti, Monsieur, que si demain, à midi, vous n'avez pas rempli les engagements que vous avez pris
dans le sang de ces malheureux et bientôt ces monuments d'horreur servent de drapeaux aux fanatiques habitants des campagnes. » La lettre est de mars 179C. (V. Le Fauter, Le Royaume de Bignnn. p. 5o3.)
ï. Armez, commissaire général du département au ministère de l'Intérieur : « Les employés de l'Administration sont peu exacts ; on n'ose leur faire des observations, car Lis ne sont pas convenablement salariés et on craindrait une désertion en masse. » Archives nationales, Fl'b II, Côtes-du-Nord, l.
a. Archives nationales, Fi* % Côtes-du-Nord, i.
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vis-à-vis des royalistes, vous nous forcerez à mettre à exécution les moyens que nous n'avons que trop différés. Signé : Rodolphe-César K
En marge, cette mention :
Bon pour vingt-cinq louis.
Et c'est madame Le Gris-Duval, en personne, qui vient à Collinée réclamer la somme au sieur Cadoret chez qui Ruellan a dû la déposer a . Car tout citoyen convaincu d'avoir acquitté ses impôts doit payer en argent à la caisse royale « la même somme qu'il a versée en assignats au percepteur du gouvernement 3 , et, comme en l'an de misère IV de la République, l'assignat de cent livres vaut exactement 9 sols 10 deniers 4 , on juge du rendement de cette draconienne réglementation. Pour obtenir la liste de ses contribuables, Le Gris-Duval dispose d'un procédé très simple : bon nombre de municipalités lui communiquent leurs rôles 6 ... Au surplus les percepteurs et autres agents du fisc sont tous, en bloc, condamnés à mort 6 . S'ilB ne succombent pas tous,
i. Archives nationales. 7<ïem.
a. Les Administrateurs du district de Broons à ceux du district de Loudéac i!\ thermidor, III, Archives des Côtes-du-Nord.
3. Proclamation affichée à la porte de l'église de Rochefort-en- Terre, le 3i août de l'an I* r du règne de Louis XVIII. Chassin, Pacifications, II, p. 5a.
/|. Tableau de dépréciation du papier-monnaie, arrêté par les Administrateurs des Côtes-du-Nord. Cité par Dubreuil, La vente des Biens nationaux.
6. « A Plemy, nous nous étions trouvés avec toute la municipalité... à calculer le rôle de la commune qui se montait à 3.ooo et quelque cent livres. » Déclaration du Chouan Mairesse. Archives nationales, F7 61/17.
£>. « Nous punirons de mort tous les collecteurs ot autres qui
tous sont menacés, ce qui refroidit leur zèle. Quant aux dénonciateurs, les chouans sont pour eux sans pitié : le verdict est prononcé sans appel : nulle cache, nulle fuite, nulle démarche ne peut soustraire à la justice expéditive le condamné qui, d'ailleurs, n'est avisé de son arrêt qu'en recevant le coup de la mort. A Plemet, près de La Chèze, en novembre 1795, le juge de paix, son greffier et un autre « patriote » sont massacrés par des exécuteurs mystérieux l . Parfois les vengeurs signent : à quelques mois de là, sur le cadavre de Le Jollic, président du canton de Penvenan, on trouve un écriteau portant :
J'ai perdu la vie pour avoir été le fléau des honnêtes gens... Les dénonciateurs et ceux qui feront faire des fpuilles subiront le même sort que moi.
Matière à réflexions 2 .
Tout le pays est complice ; aucun de ceux que les rapports officiels désignent comme les auteurs de ces forfaits ne prend la peine de se cacher. Le Gris-Duval ne manque pas de se montrer, chaque lundi, au marché de Moncontour ; il vient même à Saint-Brieuc, où il a un logement, rue des Bouchers ; son beau-frère, Kerigant, commande la garde nationale de sa commune ; les détenteurs de biens nationaux, les curés intrus, les « terroristes »
s'emploieront pour faire rentrer les contributions. » Proclamation de Rochefort- en -Terre, même document que ci-dessus.
i. Le commisaire national près le tribunal du district de Lanv balle aux représentants du peuple composant le Comité de Salut Public (sic).
a. Archives nationales, BB^ a 5i, dossier 7183.
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sont, à leur tour, si terrorisés, qu'ils enragent et haïssent en silence. Même on s'accoutume aux tueries ; on apprend, sans grand émoi, sans étonnement, le massacre d'un voisin rencontré la veille : il paraît que c'était son tour... Un vieux de ces temps affreux dira, bien des années plus tard : — « Le monde se tuait comme mouches et on ne faisait pas plus de cas de la vie d'un homme que de celle d'une bête l . » Les fonctionnaires sont en pays ennemis ; ils n'osent sortir des villes et il faut être un héros ou un fou pour accepter l'emploi de juge de paix ou celui de percepteur dans une bourgade éloignée du chef-lieu 2 . Chaque nuit on entend dans les bois « tirer des coups de fusil, signal des rassemblements » ; dans les landes, au fond des chemins écartés, rôdent « des hommes inconnus dont les uns vont à pied, les autres bien montés, mais tous bien armés 3 ». Ce sont des échappés de Quiberon, des Loyaux ainsi que disent les paysans, ou des Vendéens qui ont passé la Loire pour s'engager dans quelque bande. Les chouans circulent même par troupes compactes : une colonne de quatre mille hommes part de Saint-Méen, en Iïleet- Vilaine, se grossit à Ménéac des hommes de Le Gris-Duval, à La Nouée des bandes de Saint-Régent; ils sont huit mille en arrivant à Ploërmel ; ils ont de la cavalerie et des fourgons et ils traversent ainsi
t. Abbé Deniau, Histoire de la guerre de Vendée, V, p. 1JI7.
a. « Les Chouans sont « maîtres partout » et « les campagnes subjuguées leur obéissent. » Lettre adressée au Directoire par Faverot, commissaire provisoire à Vannes, i5 novembre 1795, citée par Le Fablbr, Le Royaume de Bignan, A90.
3. Le district de Josselin au Département, 9 frimaire, IV. La F a filer, idem.
tout le Morbihan jusqu'à Sarzeau, pour y recevoir et se distribuer un envoi de munitions promis par les Anglais — et qui n'arrive point.
Que peuvent contre de telles forces les petits détachements patrouillant sur les routes ? Tous les buissons sont embuscades et les Bleus tombent sans avoir vu un ennemi. En janvier 1796 'l'autorité militaire ordonne de « couper Jes arbres, bois, haies, et de niveler les fossés à cent toises de chaque côté des chemins 1 ... » C'est tout le pays à transformer et le travail n'est même pas entrepris.
Et, tout à coup, c'est la paix. — Hoche, effrayé des dangers qui menacent la République, a jeté sur la Bretagne toutes les divisions devenues disponibles par l'écrasement définitif de Charette et de Stofflet. La résistance est impossible : il faut traiter ; îles conditions sont acceptables : — expulsion des émigrés clandestinement rentrés, amnistie aux conscrits réfractaires ; liberté des cultes sous certaines restrictions, livraison des armes. Tout de suite les adhésions affluent ; Georges lui-même cède 2 ; à son
i. Archives nationales, Fi* II, Côtes-du-Nord, i. Placard imprimé a. Une lettre de Georges Cadoudal, trouvée sur un prêtre insermenté, expose nettement les raisons qui décidèrent les chefs, morbihannais à la soumission : — « Toutes les puissances, excepté l'Angleterre et. l'Empire, ont reconnu la République.,. Nous n'avons rien à attendre pour notre légitime souverain des puissances aujourd'hui belligérantes... Notre mère la Vendée est entièrement soumise... il nous reste le malheureux Morbihan, et que peut-il contre les forces immenses qu'il a contre lui ? Se faire incendier et totalement ruiner sans le moindre espoir... Dieu môme ne doit pas demander de nous l'impossible... Le Pape même traite avec la République... Elle ne peut pas manquer, sous bien peu de temps, de devenir légitime... Elle existe réellement parce qu'il n'y a pas un seul être qui puisse dire raisonnablement : — « J'ai des forces suffl-
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exemple tous les chefs locaux se soumettent. Hoche triomphe ; mais il est trop informé pour s'illusionner : les haines ne sont pas éteintes et l'apparente réconciliation porte en elle des germes de discorde.
À Saint-Brieuc, le 11 juillet, Le Gris-Duval, avec cinq autres chefs de division, se présente au général Valleteaux pour faire enregistrer sa soumission, s 'engageant à remettre toutes les armes dont il dispose et un contrôle nominatif des hommes ayant participé à ses rassemblements *. C'était d'abdication complète, le renoncement, peut-être sincère : la séduisante nouveauté des élections annuelles, les intrigues et les rivalités que suscitaient les scrutins, fournissaient aux vieilles rancunes des occasions suffisantes de luttes inédites. Il y eut quelques mois d'accalmie véritable et la vie parut reprendre son cours normal ; jamais ne furent célébrés en Bretagne, — comme ailleurs, — tant de mariages : l'un d'eux produisit quelque sensation : mademoiselle Joséphine de Kercadio épousait Hervé Du Lorin, celui-là même qui l'avait guidée vers Bosseny à l'heure où Boishardy tombait dans le chemin des Champs-Piroués. Joséphine avait dix-sept ans à peine ; Du Lorin n'en comptait pas davantage et l'union de ces deux enfants associés déjà à de si
santés pour détruire le gouvernement actuel. » Archives de la Guerre, Armée des Côtes de l'Océan, ao juillet 1796. Citée par Chassin, Pacifications, II, 555.
1.. Les signataires avec Le Gris-Duval de cette soumission étaient La Roche-Le-Veneur, commandant en chef ; Villeneuve-Bernard ; t>utertre ; Guillaume Le Veneur, chef de division ; et Le Vicomte, major, Le contrôle nominatif promis n'a pas dû être déposé ; on n<s le retrouve ni aux Archives nationales, ni à celles des Cotes-du- Kord.
dramatiques événements fut regardée par beaucoup comme l'épilogue heureux des mauvais jours *. Certains moroses estimaient que la fiancée de Boishardy s'était consolée bien vite, et, de fait, quand les nouveaux mariés s'installèrent à Moncontour, rue de la Commune ; quand, aux beaux jours, ils se rendaient à Bréhand, dans cette maison de La Ville- Louët où, si souvent, le légendaire proscrit avait Cherché refuge, tout devait harceler leur commune mémoire : le seuil de cette maison du Clézieux où, pour la première fois, les plumes blanches du royaliste avaient frôlé le panache tricolore de Hoche dans l 'embrasseraient des deux soldats ; l'appui de la fenêtre où la tête sanglante avait été posée, et, sur la route, le chemin tragique, le Pont-de-Pierres, le moulin de Rainon, les haies, les bois, les landes étaient hantés d'obsédants souvenirs... Mais un couple d'amoureux qui n'ont pas à deux quarante ans songe-t-il aux fantômes ? Le peu que l'on sait autorise à penser que le tumultueux passé ne fit pas empreinte sur le jeune ménage Hervé Du Lorin. Cela aigrissait les envieux survivants des clubs et des comités de la Terreur de voir ces nobles détestés admis dans le nouvel ordre social. Les hommes qui, comme l'accusateur public Besné, s'étaient révélés trop bruyants démagogues pour oser maintenant se poser en modérés, considéraient avec un dépit hargneux cet avortement de la Révolution. Eh ! quoi ! Saint-Brieuc fourmille de parents d'émigrés dont l'arrogance insulte à la dignité du peuple ! Des prêtres rebelles débitent aux imbéciles 3eurs mome-
i. Le mariage civil est inscrit aux registres de la commune de PIceuc a la date du 17 février 1797.
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ries comme au temps où la France gémissait sous le joug des moines et des tyrans 1 ! Est-ce donc que la République agonise et que les patriotes vieillis à son service vont perdre leurs places ? — D'autre part les royalistes ne se déclaraient pas plus satisfaits : après quelques mois d'apaisement apprécié, 'les chefs de la Chouannerie, presque tous jeunes et ardents, prenaient en lassitude leur oisiveté présente ; ils regrettaient la vie de périlleux hasards ; n'avaient-ils pas, en acceptant trop tôt la Pacification de Hoche, compromis l'avenir ? La soumission à la République ne leur fera-t-elle point perdre tous droits à la reconnaissance des Princes lors de la Restauration immanquable ?
Et puis il restait dans les forêts du Morbihan beaucoup de sans asile, — émigrés errants, survivants de Quiberon, Vendéens de Charette, — beaucoup de déserteurs de l'armée républicaine aussi, dont la seule ressource était le « chouannage » et qui réclamaient des enrôlements. Bref, après moins d'un an de repos, les adversaires pacifiés entrevoyaient la probabilité d'hostilités prochaines et l'on en discutait sans répit dans les salons des villes comme sous le chaume des métairies.
Un jour, à Saint-Brieuc, au café Bailly, place Saint-Guillaume 2 , un petit cénacle de bourgeois, jacobins attardés, fulminait contre ces brigands royalistes dont le fanatisme avait entravé l'essor de la démocratie : n'aurait-on pas dû les exterminer en masse ? Un jeune lieutenant de la 104° demi-bri-
i. Archives nationales, F? 366gl.
r>. Café connu, depuis lors, sous le nom de Café Jouault. C'est aujourd'hui un garage.
gade, échauffé par la rhétorique de ces matamores d'estaminet, s'égaya de leurs faciles fanfaronnades envers des adversaires contre lesquels il avait fait, lui, le coup de feu. L'intervention goguenarde de cet « épauletier » déplut aux péroreurs : dispute, invectives, bagarre. Un particulier s'interpose ; — grande taille, visage grêlé, barbe brune ; — il saisit un tabouret qu'il brandit de ses mains robustes ; l'officier dégaine ; tous deux se dégagent de leurs assaillants et sortent du café, tête haute. Dans la rue ils se nomment l'un à l'autre : — « lieutenant Pierre Duviquet — Le Gris-Duval, chef royaliste, » On se serre la main ; on cause. Duviquet dit son dégoût de commander à des hommes indisciplinés, mal nourris, raisonneurs, découragés ; depuis un an plus de cent soldats de son bataillon ont déserté. Originaire des environs de Meaux, il s'est engagé en 1792, comme volontaire à la 184 e demi-brigade : officier depuis deux ans, il est las de traîner ses guêtres en Normandie et en Bretagne et de ne jamais se battre contre les ennemis du dehors *. Le Gris-Duval ne s'épuise pas à réconforter son nouvel ami et à lui prôner les beautés de la servitude militaire. Sans doute l'incita-t-il, au contraire, à répudier ce rebutant métier et vanta-t-H les agréments de l'indépendance ainsi que la noblesse de la cause, prochainement triomphante, à laquelle lui-même avait voué sa vie. Huit jours plus tard le lieutenant Duviquet arrivait à Bosseny, très fêté par l'aimable société du
i. Pierre Duviquet, fils de Jean Duviquet et de Catherine Legendre, né à Trilbardoux, district de Meaux, Seine-et-Marne ; engagé le i* r janvier 1793, sergent le 10 septembre 1793, promu souslieutenant le ao pluviôse, an. II, 8 février 1794. Contrôle de la iSt? demi-brigade. Archives nationales, F*0* 487.
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château. Il quittait l'armée sans esprit de retour *, On verra par la suite de ce récit que, en abandonnant le droit chemin, il allait entraîner ceux dont il devenait l'hôte à de désastreuses aventures et se vouait lui-même au plus tragique destin.
j. Le dossier de Duviquet n'existe pas aux Archives du ministère de la Guerre. Le contrôle des officiers de la io.'i demi-brigade (ex-i8A e ) ne s'y retrouve pas. Dans sa brochure Les Chouans, M. de Kerigant écrit que l'officier envoya à ses chefs sa démission ; niais on a déjà dit avec quelle méfiance on doit consulter cet ouvrage sur tout ce qui n'est point souvenir ou tradition de famille.
En veine d'examen de conscience, Taîleyrand écrivait un jour : — « On ne saura jamais jusqu'où les hommes peuvent s'égarer aux époques de décomposition sociale ; bien des chutes alors deviennent excusables ; bien des événements sont compréhensibles. » Cette maxime, qui est un aveu, devrait servir d'épigraphe à beaucoup d'épisodes de notre histoire et de précepte à ceux qui l'écrivent. Ce serait une grande erreur de juger les contemporains de la Révolution d'après nos sentiments et nos idées d'aujourd'hui et d'évaluer leurs ardeurs et leurs entraînements à la mesure de notre expérience et de notre modération. Nous sommes depuis longtemps dégrisés ; eux vivaient dans un état d'ivresse endémique. Quand Le Gris-Duval introduisit sous son toit Pierre Duviquet et présenta aux siens cet officier déserteur, aucun des hôtes de Bosseny n'estima désobligeante cette intrusion et le nouveau venu fut accueilli comme un parfait modèle de lovauté et d'honneur militaire. Les dames lui choisirent un surnom et lui décernèrent celui de Constant qui, en un temps où tout n'eût pas été
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à l'envers, aurait pu paraître ironique, appliqué à ce lieutenant de la République devenu chouan de son plein gré. D'ailleurs il avait bonnes façons : vingt-huit ans, une belle taille, des cheveux châtains et des yeux bleus, le nez long, la figure pleine K Il plut dès le premier jour à la société de Bosseny par son ton de galanterie délicate et sa martiale désinvolture. Le Gris-Duval le nomma son major de division et Duviquet eut la politesse de considérer cette promotion comme un avancement.
La Chouannerie était en paix avec la République, il n'est pas inutile de le rappeler ; mais les chefs royalistes n'avaient point pour cela renoncé à leurs grades. Le Gris-Duval, depuis sa soumission, continuait à se considérer comme le successeur de Boishardy au commandement de la division des Côtesdu-Nord ; même il conservait une petite troupe, composée de quelques hommes employés à ses communications avec les autres chefs de la Bretagne où à la surveillance du territoire de son commandement. Rien de belliqueux ; point de campement ni de démonstrations militaires ; un simple contact permanent avec les municipalités « bien pensantes » de la région qui le renseignaient sur l'esprit des fonctionnaires, les acquéreurs de biens nationaux et la sécurité des lignes de correspondance. Ne faut-il pas, d'ailleurs, s'entourer de quelques défenseurs au cas où les Bleus tenteraient un mauvais coup ? Et puis peut-on abandonner de braves gas, reste des bandes de Boishardy ? Ils ont pris goût à la vie libre ; si on ne les hébergeait que deviendraient-ils?
i. Archives nationales, F? G1Z17.
LA MII\LITANT0XJ1LLE
Peut-être aussi a-t-on peur d'eux et juge-t-on prudent de ne pas les congédier. Et encore il y a les errants qui viennent s'offrir ; madame Le Frotter, à Pontivy, ne cesse de faire des enrôlements ; il faut accepter les hommes qu'elle recrute : en décembre 1T96 elle en envoie à Le Gris-Duval quatorze bien armés 1 : pauvres hères évadés du bagne de Brest ou des prisons de Vannes ; depuis des mois ils rôdent affamés, de forêts en forêts : vrais loups qu'il vaut mieux tenir à l'attache... Et tel est île contingent de la bande que va commander Duviquet, dit Constant. H aura pour lieutenants Carfort, Dutertre et Poilvey, trois anciens de Boishardy ; Mairesse, le flamand, restera l'agent de confiance, tantôt domestique, tantôt commissionnaire, espion à l'occasion. Une vingtaine d'hommes, plus ou moins, formera le gros de la troupe ; ils ne sont pas casernes mais répartis dans les hameaux et les métairies de Bosseny, au moulin des Loges, à la Ville- Hermel, à La Seille, à Mégrin, au Mautray, à Damehay : cette dernière ferme est au flanc d'un piton d'où l'on domine au loin le pays et qu'on nomme encore aujourd'hui la Guette en souvenir du poste d'observation qu'y avait établi Le Gris-Duval l .
mouvementée de ces aventuriers mercenaires qu'étaient les Chouans de la décadence. Ils sont loin les pieux paysans des Cathelineau et des La Rochejaquelin, qui marchaient à l'ennemi en chantant
i. Lii Fahleh, Le Royaume de Bignan, 535.
a. Cole 237 de la carte de l'Ëtat-major.
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par la campagne, « n'aimant pas rester longtemps dans le même canton », allant de Kerigant chez Àugé, à Plessala, ou chez Lahaye^Durand, ou chez Carfort, à Plemy, soutirant ici ou là de la toile « pour se faire des guêtres », — ou bien une paire de souliers, — une veste neuve, — un pourboire. Son camarade, Plus joli, l'avertit « quand M. Le Gris a besoin d'hommes » ; alors il rallie Bosseny où il est toujours bien reçu. Madame Le Gris, Duviquet, l'émigré Lamour-Lanjégu et Pierrot lui font accueil et le traitent « en vieille connaissance ». Pierrot, c'est Saint-Régent qui, depuis que la paix est faite, s'ennuie dans « sa loge » de la forêt de La Nouée et vient se dégourdir chez ses aimables voisins.
Mairesse est logé au château et partage la chambre de Duviquet. Un matin, il est dans la forêt, avec Le Gris, « occupé à faire charger des planches », quand un paysan accourt : « Les Bleus sont à Bosseny ! » Duviquet, prévenu, vient se réfugier dans les bois ; en se sauvant du château il s'est trouvé nez à nez avec l'officier qui commande le détachement républicain, un ancien camarade qui, par bonheur, ne l'a pas reconnu. On s'enfonce au plus épais du fourré ; on écoute : — « Ils ne tirent pas ; dit Le Gris, ils n'auront trouvé personne. » C'est que Bosseny est bien machiné : il y a des souterrains qui mènent loin dans la campagne ; Le Gris a fait établir par un menuisier de Moncontour un escalier qui descend au jardin, et percer une porte dans le mur de clôture : en trois sauts on est dans le taillis.
Tout de même, les Bleus partis, on décide, par crainte d'une alerte de nuit, qu'on ne couchera plus au château : Duviquet et Mairesse iront dormir chez une veuve habitant « une petite maison sur la chaussée de l'étang » ; c'est là aussi que logeront Saint-Régent et Lamour-Lanjégu quand ils seront à
Entre temps, on n'oublie pas « les affaires » ; mais, sur ce point, Mairesse est sobre de détails : — « lever de l'argent chez des receveurs », note-t-il laconiquement ; c'est-à-dire qu'on est allé piller la caisse des percepteurs de contributions. Pour ces coups de main on est en force et bien armé ; Mairesse, avisé la veille, va, de nuit, chercher son fusil, caché dans un champ. Le rassemblement a lieu à Bel-Air, point culminant du Mené ; la lande, longue de plus d'une lieue, qui s'étend de cette hauteur jusqu'à la Mirlitantouille est, de tout le pays, l'endroit le plus propice à la préparation des expéditions délicates ; les surprises y sont impossibles et les dispersions aisées : un homme couché dans les ajoncs est invisible à cinq pas. Quant au cabaret de la Mirlitantouille, rien de plus innocent que l'aspect de ces deux masures posées de chaque côté du grand chemin. La fille Plé, qui y vend à boire, n'est pas du tout suspecte de complicité avec les Chouans : elle vit avec son père qui paraît être l'homme le plus indifférent aux querelles politiques. Jamais un incident n'éveilla sur son humble auberge les méfiances administratives ; pas une patrouille de gendarmes, pas un détachement de Bleus, en marche de Loudéac à Saint-Brieuc qui ne s'arrête là pour « rafraîchir », portes toujours ouvertes, toujours accueil empressé ;
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rien de louche, rien de mystérieux. Il est rare cependant qu'un émigré nomade, un chouan de marque, ne soit pas réfugié là dans quelque cache, attendant la nuit pour se remettre en route ; c'est un point de transit de la correspondance royaliste entre les régions de Rennes, de Vannes, d'Uzel, de Merdrignac : les courriers y déposent leurs dépêches : qui s'étonnerait de voir entrer en cette guinguette isolée, pour souffler et casser la croûte, un bûcheron, un sabotier, un mendiant, fatigués de la traversée de la lande ? Ils sont sûrs d'y trouver, outre de bons avis sur les mouvements des troupes, des armes, 3es munitions, des déguisements au besoin. On croirait même que, pour ne pas attirer sur ce précieux abri les curiosités indiscrètes, les chefs de la Chouannerie en détournent leurs bandes : c'est, comme on l'a vu, à Bel-Air, ou plus loin encore, à la Butte à l'Anguille, que se forment les rassemblements. De la Mirlitan touille, nul ne s'occupe, nul ne parle ; Mairesse qui connaît bien l'endroit, puisqu'il y passe chaque fois qu'il se rend de Bosseny à Kérigant par les landes du Mené et la forêt de Lorges, Mairesse ne le cite qu'une fois dans sa prolixe relation : encore est-ce bien probablement un hasard qui l'y amena. — L'un des hommes de Duviquet, nommé Giraud, étant allé à Saint-Brieuc, « lâcha, dans un café, quelques mots contre Le Gris-Duval, Dutertre et autres. » La chose fut répétée à Dutertre qui en informa Le Gris. A quelques jours de là, Mairesse entrant au Mautray, chez Bigot, voit, « installé à boire avec des paysans », Le Gris qui l'attire au dehors et, « parlant tout bas » lui commande d'aller, avec La Douceur et Thurier, — deux gars sûrs, — ?i
la Ville-Hermel, d'y chercher Giraud et de l'emmener (t dans un endroit un peu écarté pour le fusiller ». Mairesse obéit sans se permettre la moindre obcrvation : les quatre hommes partent pour la lande ; Giraud ne s'étonne pas d'être le seul qui n'ait point d'arme ; sans doute la conversation amicale de ses compagnons l'abuse-t-eîle sur le but de la promenade : elle se prolonge ; au bout de trois heures de marche, alors qu'on approche de la Mirlitantouille, Thuricr s'arrête et dit : — « Mets-toi à genoux. » Giraud comprend : ses trois camarades arment leurs fusils : il se jette sur celui de Mairesse, en arrache la pierre ; les autres le tirent à bout portant ; les deux coups ratent ; déjà le condamné se sauve à toutes jambes, vers 'la maison où il se réfugie 1 . Ses exécuteurs ne se hasardèrent -pas à l'y reprendre ; la Mirlitantouille était lieu d'asile. Quant au cabaretier et à sa fille, ils ne s'étonnaient évidemment de rien. Giraud resta chez eux le temps de se remettre, puis disparut a . ..
Lorsque Duviquet s'en mêle, le travail est mieux fait : le 7 mai de cette année 1797, il part, la nuit, de Bosseny, emmenant trois de ses hommes, Plusjoli, La Douceur et Mairesse. Point de fusils ; des pistolets sous la veste. A six heures du matin ils arrivent à Gausson ; malgré l'heure matinale le bourg est déjà animé, car c'est dimanche et bien
1. « Comme cela, étant arrivé à La Mirlitantouille, au cabaret du côté de Plémy, il a entré dans la maison pour demander un chapeau ; mais je ne sais pas ce qu'il leur a dit. » Relation de Mairesse, i er nivôse, VI. Archives nationales, F? 61A7.
2. k II est revenu rester encore quelque temps chez CarfoTt qui lui a donné 9 livres en lui disant qu'il fallait chercher du travail ailleurs, vu qu'il craignait trop qu'on le trouv.1t chez lui... » Re- Jation de Mairesse. Archives nationales, F? 61/17.
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des gens se rendent au marché de Plœuc. Duviquet demande à une femme « où reste le citoyen Duvaî ? » La paysanne, complaisante, conduit les quatre hommes : — « C'est là ». Duval était le pharmacien de l'endroit, réputé « patriote » ; n'avait-il que ce crime-là sur la conscience ou pour quelque autre motif déplaisait-il k Bosseny? On ne sait. — Duviquet frappe à la porte : les deux jeunes filles du pharmacien crient qu'elles se lèvent ; elles viennent ouvrir. Duviquet entre avec Plus-joli ; ils apportent, disent-ils, des ordonnances ; Duval est encore couché ; ils montent à sa chambre ; on bavarde un instant tandis qu'il passe sa culotte. Et, tout à coup, ils l'empoignent, le font descendre d'une poussée, le jettent dehors et, dans la rue, en face de sa porte, l'abattent de deux balles. Ils s'en vont tranquillement, laissant le cadavre sur la route. Tout le village est témoin de l'exécution : elle ne soulève pas grand émoi : « Ce sont les chouans ; il n'y a rien à faire ». Ça fournira trois lignes dans le rapport décadaire des administrateurs du département 4 ,
Le plus souvent l'expédition a pour objet une simple « contribution » à lever sur quelque bourgeois entaché de républicanisme. « Vols à Plessala, à Laurenan, à Langart... » ce sont des mentions qui reviennent à toutes les pages des confessions de Mairesse. Rarement l'opération est lucrative : si l'on rafle 400 livres chez le citoyen Sauvage, de Plessala, c'est une aubaine ; ordinairement le profit est minime : — quelques francs, quelques sous, qu'on se
i. « Le 18 floréal, a six heures du malin, assassinat de Guillaume Duval, de la commune de Gausson, patriote. » Archives nationnlfts.
partage non sans dispute ; le résultat n'est pas en rapport avec les risques : chez un meunier du Pontgamp Mairesse et ses camarades ne parviennent pas à enfoncer la porte et ils essuient des coups de fusil ; à Laurenan, chez un nommé Bon, ils récoltent 24 livres pour trois ; la femme Bon, furieuse d'être « contribuée », court chercher les gendarmes, puis, par peur des représailles, se décide à ne pas porter plainte et les voleurs s'en vont « bien tranquilles ».
La petite bande de Bosseny continue à trôler sur tous les chemins du pays, traînant sa misère, avec des intermèdes de bombance que Mairesse relate complaisamment : une nuit passée à Hénon, chez un boiteux dont la femme accouche et où on se régale d'une raie et d'une belle tanche ; des beuveries de cidre et d'eau-de-vie, accompagnées d'interminables parties de cartes ; des séjours dans la maison d'un veuf de Plaintel, père d'une jeune fille qui a été religieuse et chez qui le fricot est d'autant meilleur qu'on trouve là « l'ancien cuisinier de Dutertre » ; et surtout l'heureux séjour chez Du Lorin à Plœuc, lorsqu'un prêtre est venu bénir le mariage de mademoiselle de Kercadio avec Hervé Du Lorin et celui d'Elisabeth Du Lorin avec M. Huguet. Mairesse passa là cinq jours dans un grenier où les jeunes mariés et « plusieurs vieilles dames » lui rendirent visite ; on lui montait de la cuisine les reliefs des banquets et les fonds des bonnes bouteilles l . Car si la bande crie famine, les chefs ne
i, « Nous prenons une bouteille de vin ensemble ; après m'avcir dit qu'il y avait un prêtre qui mariait ses enfants, je vis descendre Du Lorin fils qui vint m 'embrasser, ainsi que Pélagie, sa sœur ; l'autre jeune homme descendit aussi avec plusieurs vieilles dames ; mais je ne vis point Elisabeth (Elisabeth Du Lorin, qui
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perdent pas une occasion de festoyer. Duviquet est le coq de ces réjouissances : les hommes l'estiment ; les femmes l'adorent ; il a sa chambre à Bosseny, se cache à Kerigant : — « un trou au-dessus de la tête de bœuf à droite en entrant dans l'écurie, du côté du pressoir » ; — une autre à Moncontour, chez le jeune ménage Hervé Du Lorin, — une autre encore à Saint-Brieuc, chez Elisabeth Du Lorin, bellesœur de Joséphine de Kercadio. Des refuges sûrs l'attendent à Plaîntel, à Laurenan ; on se le dispute : son entrain, son intrépidité, sa galanterie tournent les têtes ; sa renommée efface le souvenir des Boishardy et des Tinteniac. — La chouannerie déroge.
C'est que, depuis deux ans bientôt, règne le Directoire ; sa démoralisation, legs de la Convention défunte, s'infiltre, se propage, gagne comme une gangrène tout le corps social. La lutte des partis, naguère désintéressée, se fait rapace : pour la première fois les gens discernent qu'une conviction peut être un métier, et lucratif : ceux qui occupent un emploi salarié, ceux qu'enrichissent la râfle des biens nationaux, l'agiotage, les fournitures, tiennent pour le gouvernement ; — «les autres, les spoliés, que leur nom, leur passé excluent des charges et condamnent au discrédit, s'insurgent ; s'ils persévèrent dans la rébellion, ce n'est point qu'ils espèrent, isolés et sans ressources, rétablir le trône aboli : c'est seulement pour satisfaire, sous prétexte de représailles
épousait Huguet). Elle resta en haut à tenir compagnie au bon prêtre que je n'ai pas vu non plus. Nous sommes restés quatre à cinq jours dans le grenier... parce qu'il y avait beaucoup de monde; nous eûmes plusieurs visites : madame Grandgand, M. Du Lorin et son beau-frère, la femme du Du Lorin... » Relation de Mairesse.
LA MWLÏTANTÛUILLE
politiques, (eurs rancunes personnelles, à moins qu'ils ne spéculent encore sur un revirement toujours ppssible qui paiera leur obstination.
Cependant la ferveur quasi mystique des premiers chouans n'est pas éteinte ; elle s'est réfugiée dans l'âme d'un homme dont le nom va grandir de jour en jour et s'imposer à l'histoire, Georges Cadpudal. Depuis qu'il a ramené l'Armée rouge des bords de la Manche aux landes du Morbihan, il se prépare, il travaille, étudie « la tactique, les principes de la théorie et des manoeuvres. » Il a vingt-six ans ; il est corpulent : grosse tête, grosses cuisses, un cou de taureau, une force d'Hercule : il brise entre ses doigts un écu de six livres. Son visage pâle et gracieux est encadré de favoris, blonds comme ses cheveux boudés ; dans ses yeux qui, parfois, s'illuminent d'éclairs, passent les reflets d'une tendre bonté. Caractère fier, puissant et fougueux ; grande nature, rude et inculte : c'est un maître. On parle beaucoup de lui en Bretagne, mais on ne le voit pas : du mystère dont il s'enveloppe naissent des légendes : on le représente « armé d'un fusij à vent, foudroyant ses ennemis sans bruit, suivi par un lévrier b»lanc, sale et très laid, qui porte les correspondances cachées sous son, collier ; il est aussi servi et accompagné, par prie domestique fidèle, nommée Julienne, que tout le parti connaît sous le nom de Madame Jçxdçnne *. » 1} vit entouré de quelques fidèles : son quartier général est continuellement mobile : tantôt c'est une maisonnette au milieu des bois, un château abandonné, ou bien cette
i. E. Sagçret, Le Morbihan sous le Consulat, I, p. i55 et sui-
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île cjuasi mythique qu'on appelle l'île Fortunée ou l'île du Bonheur ; il s'y retire dans une petite ferme qu'avoisinent des cachettes voûtées, pratiquées jadis par des contrebandiers dans l'épaisseur de longs talus couverts d'arhres et de broussailles l . Son plus cher ami est un jeune homme de vingt-trois ans, mince, fluet, petit, à l'air distingué, à la démarche élégante ; il s'appelle Mercier, on le surnomme La Vendée ; il est le fils d'un aubergiste du Lion d'Angers. Ses belles manières, son élocution facile, son ardente piété, sa finesse et sa bravoure tranquille lui valent un prestige presque égal à celui de Cadoudal 2 . On* a dit de Mercier La Vendée, qu'il fut le Patrocle de l'Achille breton.
Dans l'été de 1797, quoique Georges eût seulement sous son commandement la région de Vannes et d'Auray, sa suprématie était déjà si manifeste qu'aucun chef royaliste ne se fût permis d'entreprendre une expédition de quelque importance sans lui en avoir soumis le projet. C'est ainsi que Le Gris- Duval et Duviquet, inquiets de la pénurie de leur bande et du mécontentement que les hommes ne dissimulaient pas, entreprirent le voyage du Morbihan afin de se présenter à Georges et d'obtenir de lui l'autorisation « d'opérer dans le département du Finistère » ; la guerre civile avait épargné cette région de la Bretagne et on pouvait espérer y réaliser quelques prises fructueuses. Ils furent mal reçus : Georges refusa : — <c N'avaient-ils pas de quoi se remonter dans les Côtes-du-Nord ? » D'ailleurs il leur recommanda la modération : — « Ne pas tuer », tel
i. C'est l'île de Locoal, dans la rivière d'Étal, a. Sagehet, loc. cit.
est le mot d'ordre. « On ne doit point compromettre la cause par des vengeances particulières l . Duviquet et Le Gris revinrent assez déconfits ; ils espéraient un encouragement à la rigueur, on leur avait prêché la nécessité des concessions. Pourtant il fallait vivre : les conscrits réfractaires, les déserteurs de l'armée, les fugitifs de Quiberon ou de la Vendée, sans feu ni lieu, « pris entre la misère la plus sombre et les baïonnettes républicaines, réclament ou des secours légitimes ou la reprise des hostilités. » Si l'on tarde à les satisfaire, les chefs royalistes euxmêmes seront menacés ; ne parle-t-on pas déjà de bandes d'hommes masqués qui, la nuit, enfoncent les portes des maisons isolées, réclament de l'argent, grillent les pieds aux récalcitrants et disparaissent, raflant tout ce qu'ils peuvent emporter de lard, de pain, de cidre et d'eau-de-vie ?
Si la politique du Directoire avait suivi son orientation momentanée vers l'apaisement, la chouannerie, désorganisée et découragée allait s'éteindre. Le coup de force du 18 Fructidor rouvrit l'ère des violences et des persécutions 2 . La nouvelle de cet • événement parvint à Bosseny vers le 10 septembre. Madame Le Gris-Duval, revenant de la foire d'Uzel . avec son beau-frère Kerigant, annonça, très montée, « l'arrestation de Pichegru et de bien d'autres ». — « Voilà encore un coup manqué », disait-elle. Le conseil qui se tint ce soir-là autour de la table des Le Gris fut belliqueux ; tous les habitués s'y trouvaient : Duviquet, Carfort, Mairesse, Dutertre, Lamour-Lanjégu et peut-être son cousin Pierrot-
t. Archives nationales. F 7 6147. Relation de Mairesse. 2. E. Sagebet, loc. cit., JE, 44g.
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Saint-Régent. Le gouvernement rompait brutalement la trêve : il fallait en finir avec cette république de malheur! On se grisa de projets. Kerigant parlait de soulever la garde nationale de son canton, qu'il commandait : — « il irait avec son monde au département pour avoir des nouvelles et des munitions. » Le Gris se mettrait à la tête des hommes de Saint Gilles et de Saint Gouëno. Sur l'avis de madame Le Gris, Mairesse courut au moulin à fouler des Loges, afin d'y prendre les paquets de cartouches cachés là, sous le toit, depuis la pacification. Il les apporta « dans un mauvais linge » ; mais les cartouches étaient humides ; pour en faire d'autres on envoya chercher du papier chez le maire de Saint- Gilles, qui livra un gros paquet d'affiches officielles; les proclamations et les arrêtés du Directoire fournirent d'excellentes gargousses aux fusils des Chouans *, Les jours suivants, on connut les décrets impitoyables contre les émigrés ; la Terreur renaissait ; il fallait combattre.
Mais le coup d'État frappe à l'improviste : on n'est pas prêt ; l'émiettement des forces royalistes interdit tout mouvement d'ensemble. Le premier enthousiasme refroidi et l'heure des réflexions venue, le petit clan de Bosseny doit reconnaître que l'armée dont il dispose se réduit, au total, à rien : une vingtaine d'hommes, plus chapardeurs que soldats. Duviquet relève les courages : sa situation personnelle est nette : officier déserteur, s'il est pris, c'est la mort : il luttera donc jusqu'au dernier
i. Le maire de Saint-Gilles-du-Meué, nommé Lemeux, était à la dévotion du châtelain de Bosseny. On allait chez lui assister à îu messe des prêtres réfractaires. Archives nationales, F? 6147.
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souffle ; l'émigré Lamour-Lanjégu, dont le cas est également désespéré, se range à cet avis ; Dutertre et Carfort sont tout aussi résolus. D'ailleurs Duviquet croit à la victoire : toutes les vieilles bandes royalistes, depuis le Maine jusqu'en Vendée, vont se reconstituer ; la République n'a pas d'armée à leur opposer : Hoche n'est plus là pour les vaincre ; il vient de mourir, à vingt-huit ans, sur le Rhin, frappé d'un mal mystérieux ; on a même célébré à Saint-Brieuc une fête funèbre « à l'honneur de ses mânes » et promené par les rues de la ville un cénotaphe, imité de l'antique, qu'entouraient Jes fonctionnaires « jouant la douleur d'une façon risible 1 ». Des hommes ? Sur un signe Duviquet aura toute sa compagnie qui tient garnison à Moncontour. On est sans argent ? Le gouvernement n'en manque pas : il suffit de le lui prendre, et l'on rejoindra Georges Cadoudal dont l'armée est forte déjà de 15 à 16.000 hommes et qui bientôt en comptera ■ 40.000 !...
L'entraînante parole de Duviquet ne rencontra pas de contradicteurs ; seuls Le Gris-buvaî et son beau-frère Kerigant auraient hésité à partager son optimisme; mais l'intrépide madame Le Gris surtout et sa sœur étaient d'avance conquises à ses utbpies. On s'explique difficilement l'ascendant que le lieutenant déserteur avait pris, en si peu de mois, sur ces femmes très honnêtes, mais, à la vérité, d'esprit singulièrement exalté et romanesque. Admis dans l'intimité des deux familles comme un frère tendrement aimé, Duviquet y était entouré des plus
t, Geslin de Bourgogne et A. db Barthélémy, Etudes...
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affectueuses attentions. Ainsi quand, au début de son séjour à Bosseny, il fut atteint de là gale, madame Le Gris le soigna avec un dévouement méritoire ; elle isola le malade L , et s'occupait elle-même dë ses repas de régime, — « viande, fraises, salades, artichauts et autres choses 2 ... » L'amour, comme bien on pense, jouait son rôle en cettë aventure, et cela contribuait à parfaire le paladin aux yeux des dames de Bosseny. Duviquet aimait, en effet, une personne de leurs relations intimes : 'laiquelle ? La chronique hésite sur le nom. Il paraît probable que ce sentiment très tendre et très fervent, — on n'en pourra douter d'après la suite de ce récit, — avait pour objet mademoiselle Pélagie Du Lorin, la jeune belle-sceur de Joséphine de Kercadio 3 . Peut-être mêmë un projet de mariage était-il ébauché ; mais dans la situation instable et menacée où se trouvait l'amoureux, il ne pouvait raisonnablement songer à fonder un foyer.
Les rigueurs du gouvernement n'avaient point pour effet d'améliorer cette situation. Chaque jour apporte Une nouvelle désastreuse ; Le Gris-Duval, s'étant risqué jusqu'à Sàint-Brieuc, revient en hâte, annonçait que l'ordre est lancé de courir sus à tous les chouans. Peu après on apprend, à Bosseny,
i. Duviquet resta pendant un certain temps chez un chirurgien de Laurenan. Relation de Mairesse. Archives nationales F7 61/17 s. Relation de Mairesse.
3. M. de Kérigant, — Les Chouans, p. 76, — s'élève contre cette hypothèse émise en i836 par Iè Président Uabasque; c}ui avait été ert relations avec bon nombre des survivants de la Chouannerie. Mairesse cite une dame Ct... f comme ayant été « la bonne amie » de Duviquet. — « Je crois bien, dit-il dans son jargon, qu'il y a élevé un enfant sur les fonts de baptême. » Archives nationales, F7 61^7.
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qu'un arrêté du département, affiché à la porte de l'église de Saint-Gi!les-du-Mené, met à prix les têtes de Duviquet, de Mairesse et d'autres : — 200 livres sont promises à qui fera prendre le premier : Mairesse n'est estimé que 50 francs h Le placard est, du reste, arraché dans la journée par Carfort et Duviquet lui-même. Autre alerte : quatre Bleus de la garnison de Moncontour entrent un matin dans la cour de Bosseny ; leur arrivée met tout le monde en fuite ; mais bientôt ils s'en vont, laissant un ordre émané du commandant en chef des troupes de la région : il convoque Le Gris-Duval à son quartier général, avec menace, en cas de retard, d'être appréhendé et interné au château de Saumur. Même, comme au temps de Robespierre, des espions du gouvernement parcourent la province : l'aventure d'un de ces observateurs de l'esprit public fournirait un chapitre amusant : c'est un certain Legrand, venant de Paris, qui apparaît dans les Côtes-du-Nord à. l'automne de 1797 ; il ne connait rien ni personne, passe ses journées au cabaret, fréquente le rebut de la populace, dénonce à tort et à travers, réclame à chaque courrier de l'argent, vit plantureusement à la bonne auberge, critique les mouvements des troupes, note sévèrement généraux et magistrats, si bien qu'on le soupçonne d'être un ennemi du gouvernement et qu'on l'arrête... comme agent de Puisaye ! L'Administration municipale de Dinan, coupable de cette bévue, s'excuse auprès du ministre de la Police en le priant de choisir des collaborateurs moins dangereux pour le repos des bons citoyens 3 .
i. Môme source.
a. Archives nationales, F? Sfifigl.
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Carfort était déjà signalé 1 ; la position n'était plus tenante ; de Pontivy, madame Le Frotter, — cette parente de madame de Kerigant qui passait pour l'une des plus actives agentes secrètes du parti royaliste, — avertissait Le Gris-Duval et ses amis qu'il était temps de se méfier : « le bruit courait qu'on allait les prendre 2 ». Duviquet se préparait à passer dans 3e Morbihan avec sa petite bande ; mais pour affermir la docilité de ses hommes il lui fallait de l'argent ; le plus sûr moyen de s'en procurer était de dévaliser l'un des courriers portant les fonds de la République. Il résolut donc d'attaquer une diligence de poste, sport encore assez peu pratiqué et qu'il allait porter, du premier coup, à la perfection.
On se mit en route le soir de la ci-devant Toussaint et l'on alla jusqu'au manoir de Boishardy où l'on parvint entre minuit et une heure. Duviquet frappa à la porte ; personne ne parut : la petite gentilhommière était inhabitée. On fit le tour de la maison et l'on arriva à la métairie voisine du château. On y trouva le jardinier, gardien de la propriété et l'ami Poilvey, logé là. Il alla chercher des pots de cidre et, tout en buvant, on lui exposa le projet. La journée du lendemain se passa à dormir ; au début de la nuit suivante, — la nuit des Morts, — la bande, bien armée, se mit en route, grossie de Poilvey et du jardinier de Boishardy. Duviquet, Carfort et Dutertre commandaient. Par Trégenestre, Pommeret et les Champs Ruault, on atteignit la grand'route de Paris à Brest.
t. Archives nationales, F? 333o, dossier 7026. s. Archives nationales, F7 61/17.
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C'est l'endroit où, plus de quatre ans auparavant, Boishardy, à son premier coup de main, avait arrêté la voiture de Lamballe. Le lieu est favorable, en effet : après avoir passé le hameau de Sainte- Anne et le pont sur l'Ëvron, la route monte une longue côte que les diligences gravissent lentement. On prit les dispositions de combat : comme la voiture de poste était souvent accompagnée de dix à douze militaires, Duviquet divisa ses hommes en deux pelotons qu'il embusqua de chaque côté de la route. Au moment où la voiture passerait, le peloton de gauche ferait feu ; les soldats d'escorte qui n'auraient pas été atteints se porteraient infailliblement à droite de la voiture pour se mettre à l'abri d'une seconde décharge : alors l'autre peloton les abattrait. Faire en sorte de ne pas blesser les chevaux que, le coup fait, on utilisera à emporter le butin. Respecter les voyageurs : ce sont peut-être des royalistes ; mais s'il se trouve parmi eux quelque républicain notoire, pas de grâce * Telles étaient les consignes.
On n'attendit pas longtemps : les Chouans, tapis dans les broussailles, perçurent bientôt au loin le roulement de la voiture. Elle est au hameau de Sainte- Anne : — elle passe le pont de l'Ëvron ; oh entend le trot des chevaux ; donc elle n'est pas escortée : défense de faire feu. Elle ralentit, s'engage dans la montée ; Duviquet së tient prêt ; il distingue maintenant la grosse masse que tirent trois chevaux, deux aux brancards et un en flèche sur lequel est le postillon. Elle approche. La voici. — « Arrêle-là, au nom du Roi ! Des cris de surprise ; des jurons ;
t. Archives nationales, F? 61A7.
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les chevaux qui s'acculent. Tous les Chouans ont surgi de l'ombre ; le postillon met pied à terre ; le conducteur descend du siège. — « Es-tu chargé d'argent pour la République ? — Non ! » Déjà, sur l'ordre de Duviquet, ses hommes sont dans la voiture et sous la bâche ; il n'y a pas de voyageurs ; tous les colis, sacs, caisses, ballots, effets sont jetés à terre, chargés sur les trois chevaux dételés. Le postillon reçoit six livres « pour boire à la santé du Roi » ; le courrier réclame un petit sac d'écus qui est sa propriété et qu'on lui laisse, et aussi quelques caissettes de fromages de Maroilles. En remerciement il tire de son coffre une bouteille de vin qu'on débouche et qui passe à la ronde. On se sépare — « à une autre fois ! » Les Chouans tirent les chevaux chargés, s'enfoncent dans un chemin creux, laissant sur la route la voiture échouée et ses deux conducteurs déconfits.
La bande, avant le jour, retraversa Pommeret et gagna le hameau de l'Hôpital, en Quessoy, qui est une ancienne commanderie du Temple. On était là en lieu sûr. Les chevaux déchargés, Carfort et Duviquet procédèrent à l'inventaire ; chacun d'eux, muni d'un couteau, coupait les ficelles, éventrait les sacs, ouvrait les paquets et les lettres, soulevait les planchettes des caisses, fourrait dans sa poche tout ce qu'il trouvait d'assignats ou d'argent. Défense aux hommes de rien prendre. Les objets les plus divers s'entassaient, provisions de bouche ou modes de Paris, une caisse contenant des tabatières, une autre pleine de « bottines fines », une autre encore de toupets postiches et de perruques pour femmes. On jeta au feu les lettres particulières ; là correspon-
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dance officielle fut mise en sac et quand l'opération se termina Duviquet déclara qu'il partait, avec Carfort, pour le Morbihan, afin de porter tous ces papiers au général Georges. Il commanda aux hommes de se disperser ; il les paya : Mairesse reçut pour sa part « environ 100 francs ». Il passa toute la nuit suivante <c à boire, chez une veuve 1 »>
Il se dirigea, les bras ballants, vers Kerigant, ayant laissé son fusil « dans un hangar rempli de foin, au-dessus d'un pressoir ». Il y a six lieues de Quessoy à Kerigant, par Plœuc et le château de Lorges. Mairesse arriva de nuit chez le beau-frère de Le Gris-Duval : on le félicita chaudement du bon succès de l'expédition qu'il conta dans les détails : il resta là huit ou dix jours. Duviquet n'avait pas reparu. Vers le 10 novembre une lettre de lui, apportée par un inconnu, annonça que les Bleus étaient à sa poursuite : il fallait découvrir, dans les environs de Kerigant, une maison sûre où il se réfugierait ; la maison fut trouvée sans peine ; mais il ne vint pas. Sans doute avait-il réussi à gagner le Morbihan. L'arrestation de la malle-poste mettait en émoi tout le pays : à Bosseny, comme à Kerigant, on affectait de vivre « au grand jour » pour détourner tout soupçon de connivence ; le vendredi 10, les Le Gris et les Kérigant ne manquèrent pas de se montrer aux marchés d'Uzel et de Quintin où se faisait un fort trafic d'étoffes, berlinge ou toile. Un jour, comme sa femme était à Quintin, Kerigant prit Mairesse à part et lui confia qu'elle avait grande envie d'une de ces perruques parisiennes « trouvées
i. Archives nationales, F 6147. On suit, pour le récit de l'attaque de la malle-poste, la relation de Mairesse, témoin oculaire.
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dans le déballage de la malle-poste », et qu'elle serait très heureuse s'il lui en procurait une. Maireste promit et se mit en quête. Trois jours, cinq jours, puis une semaine passèrent sans qu'il revînt : et, tout à coup, — c'était le 17 novembre, — on sut qu'il était pris : les gendarmes l'avaient arrêté à Uzel et conduit à la prison de Saint-Brieuc.
Nouvelle inquiétude, car Mairesse vivait depuis deux ans dans l'intimité des deux familles Le Gris et Kerigant ; il connaissait toutes leurs relations et toutes leurs intrigues : s'il << parlait » pour sauver sa tête, il pouvait révéler bien des choses et compromettre bien des gens. Cela ne manqua pas. A peine sous les verrous, Mairesse fait savoir au capitaine Veingarten \ commissaire du pouvoir exécutif près le Conseil de guerre, qu'il est disposé, en échange de sa grâce, à éclairer la justice militaire sur l'organisation des' Chouans. Le marché conclu, il paie comptant : jamais délateur ne fut plus « consciencieux » et plus prolixe : il dit les noms, les signalements, décrit les costumes, indique les refuges et les caches, relate les exécutions, les vols auxquels il a pris part, le pillage de la malle-poste, et tout cela pêle-mêle, passant d'un sujet à l'autre, craignant de ne pas assez trahir ceux qu'il a servis, revenant sur d'infimes détails pour bien montrer qu'il sait tout, fatiguant les greffiers qui se relaient à consigner ses dénonciations dont une seule, la première, remplit cinquante-huit pages in-folio, — de quoi envoyer à l'échafaud ou au bagne plus de cent personnes, ouvriers, gentilshommes, paysans, émigrés,
i. Capitaine au i* bataillon de la i3° demi-brigade.
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aigres de famille et jeunes filles, déserteurs, cabaretiers, servantes, fonctionnaires...
Le Gris-Duval, bientôt informé, conseille à tous les siens le sang-froid : un autre aurait pris la fuite; il préfère affronter le danger ; il joue l'insouciance. Comme l'hiver approche, il se prépare à quitter Bosseny pour venir, ainsi qu'il le fait chaque année, se fixer à Saint-Brieuc. Il se plaît, on l'a dit déjà, aux moyens de comédie : qui présumerait coupable un homme assez sûr de son innocence pour se placer sous la main de la justice ? Aussi, dès les premiers jours de décembre, il déménage avec le plus grand calme, et, précédant sa femme, il prend, conduisant lui-même une voiture chargée de malles et de meubles, le chemin de la ville. Comme, en plein jour, il traverse Moncontour, on l'arrête. Il s'étonne de ce malentendu, se laisse docilement mener sous bonne escorte à la geôle du chef-lieu \ Vers la fin de janvier, — il fallait le temps de dresser, d'après les indications de Mairesse, tous les mandats d'arrêt, — des commissaires spécialement désignés procédaient en une même nuit à l'arrestation de ses complices : de tous les points du département, les prévenus affluaient aux prisons de Saint-Brieuc ; gens de toutes classes, de toutes professions, et, parmi eux, la jeune madame Hervé Du Lorin, l'ancienne fiancée de Boishardy, et son enfant nouveauné 2 , — son mari, son beau-père, son beau-frère
i. Dès le 5 décembre 1797, le commissaire du Directoire des CAtes-du-Nord annonçait, au ministre de la police, l'arrestation de Le Gris-Duval, commandant en chef des Chouans du département. Archives nationales, F? 3GC9 1 .
a. Mariée civilement le i5 février 1797, comme on l'a dit, Joséphine de Kercadio accoucha, le 39 mai suivant à Moncontour, d'un
Huguet, sa jeune belle-sœur Pélagie Du Lorin, celle qu'on disait aimée de Duviquet, — ■ madame Le Gris- Duval, le ménage Kerigant, leurs domestiques, leurs servantes, leurs métayers, — Le Borgne, l'ancien serviteur de Boishardy... soixante à quatre-vingts inculpés que déjà le commissaire du Directoire, signalait comme étant des brigands « fameux par leur barbarie et leur soif du sang des hommes 1 ».
Au grand dépit des magistrats, Duviquet avait échappé aux recherches, et avec lui ses lieutenants Dutertre, Carfort et Poilvey.
On l'a rigoureusement traqué, pourtant ; sa présence a été signalée dans la forêt de Loudéac, à Uzel, vers La Nouée, aussi 8 . On a su que son ami Lamour-Lanjégu, le ressuscité de Quiberon, désertant la région du Mené, l'a rejoint aux frontières du Morbihan et qu'ils sont actuellement chez Georges ; on a même appris que Duviquet, blessé d'une balle
fils, Louis-Charles-Hervé Du Lorin. Mais il est très vraisemblable qu'un mariage religieux clandestin avait précédé le mariage civil, souvent môme totalement négligé dans les milieux royalistes.
i. Archives nationales, F? 3G6g4. La date de ces arrestations est difficile à préciser. Le aa janvier 1798, le président du Conseil de Guerre écrit au ministre de la police : — « La plupart des grands suppôts du scélérat Duviquet sè trouvent à la fois saisis. » Pourtant, dans une réclamation collective des détenus, on lit : — « Noir, avons été arrêtés le a 7 janvier, les uns au milieu de la nuit ; les autres, le a8 au matin... » Quant à la liste des personnes arrêtées, il est possible de la reconstituer, en partie seulement, à l'aide des jugements postérieurs ; mais on ne peut la dresser complète car, pour cette époque, les iivres d'écrqu de la prison de Saint-Brieuc ne se retrouvent pas aux Archives des Côtes-du-Nord.
a. Précis des renseignements obtenus sur Porl-Brîeuc et diverses autres communes du département des Côtes-du-Nord. Archives nationales, F7 333o.
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au talun, a juré qu'il se brûlerait la cervelle s'il se voit sur le point d'être pris l . On a lancé sur sa piste d'habiles espions déguisés en Chouans. Nul résultat. Car maintenant les « faux Chouans abondent : le gouvernement use, sans vergogne, de ce moyen de guerre ; les « brigands », en revanche, revêtent l'uniforme national, de sorte que les malheureux fonctionnaires, blousés par ces métamorphoses, font bonne mine à leurs ennemis et se garent de leurs protecteurs.
La question des « faux Chouans » et des « faux Bleus » n'est pas élucidée : les deux partis se sont renvoyé l'éclaboussure de cette perfidie. L'initiative en revient, bien probablement, au général Rey qui, dès 1794, habillait de costumes chouans un détachement de ses grenadiers pour explorer le littoral 2 . Le Comité de Salut Public, jugeant l'idée heureuse, arrêtait l'année suivante, en créant les colonnes mobiles, qu' « il serait fourni à chacun des hommes de ces compagnies, un habillement complet, tel que le portent les habitants des campagnes où la compagnie doit agir 3 . C'est l'institution officielle des « faux Chouans », Hoche ne répugna pas à en faire usage : — « Tâchez de prendre Charette, écrivait-il à son chef d'état-major Grigny, le 1 er mars 1796. Faites déguiser quelques hussards et volontaires en paysans munis de cocardes blanches 4 . » Les commissaires du Directoire n'y mettaient pas, on le
i. Archives nationales, F? 366g 1 .
a. Savary, Guerre des Vendéens et des Chouans, IV, p. 3o5. Chassin, Pacifications, I. p. 57.
3. Arrêté du Comité de Salut Public du 18 fructidor, III. — 4 septembre 1795.
k. Chassin, Pacifications, II, p. 3go.
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pense bien, plus de scrupules ; dans la poursuite de Duviquet, le même stratagème fut employé : — (( Cinq hommes bien armés, déguisés en chouans, avaient la mission de pénétrer dans le repaire de ce scélérat ; ils l'ont manqué deux fois ; la première d'une heure seulement ; la seconde fois de quatre heures *. » Par contre, Duviquet coiffait ses hommes de tricornes ou de bonnets de police républicains et les habillait de capotes militaires 2 ; pour mieux dire, comme sa bande se composait, en majeure partie, de déserteurs, ceux-ci, en passant aux brigands, n'avaient à changer ni de costumes ni d'équipement. On imagine les tragiques quiproquos résultant de ces réciproques contre-ruses ; un exemple : — le sergent-major du cantonnement de Rostrenen part en expédition avec quatre de ses soldats, travestis comme lui en paysans. Il frappe, de nuit, à la porte d'un royaliste notoire, Dilly, du Cosquer, en Mellionec : — « Qui vive ? — Ami ! Royalistes ! » Dilly ouvre sa porte, tend la main ; il est massacré. Le sergent-major reçut du ministre une lettre de félicitation pour cette action « éclatante », et 300 francs : 100 pour lui, 50 pour chacun de ses hommes 3 .
Les autorités de Saint-Brieuc sont exactement renseignées : Duviquet se trouve dans le Morbihan avec Carfort, Lamour-Lanjégu et Dutertre. Poilvey, séparé d'eux après quelques semaines de vie commune, est pris et guillotiné à Saint-Brieuc, le
1. Pouhaër, commissaire du Directoire près l'Administration des Côtes-du-Nord, au ministre de la Police, 22 frimaire, VI. Archives nationales, F? 366q1.