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dait donc tous les titres à figurer dans la première fête offerte aux émigrés sur la terre française, d'autant que, au nombre des nobles débarqués de Quiberon comptait son jeune mari qu'elle n'avait pas vu depuis près de trois ans. Pour que les officiers de Puisaye ne manquassent pas de mettre Coëtlogon dans leur itinéraire, on décida de les aviser qu'ils y étaient attendus.
Le chevalier de Margadel 1 se charge d'aller à leur rencontre et de les amener vers l'aimable compagnie qui trépigne de leur faire accueil. Margadel est un des courriers de l'agence de Paris ; il est accouru en Bretagne à l'annonce du débarquement. Il quitte Coëtlogon le 9 juillet, chargé du message des impatientes châtelaines ; suivant la piste de correspondance et guidé par l'émotion que soulève dans les campagnes l'approche des phalanges royalistes, il arrive, dans la nuit du 11 au 12 au romantique château d'Elven où séjourne, lui dit-on, l'étatmajor. Margadel se présente ; il est reçu : déception ! Ce n'est point une armée qui campe là, mais une troupe de quatre à cinq mille chouans, commandés par Tinténiac ; elle n'est point en marche vers Paris ni vers Rennes ; elle a pour mission d'opérer un mouvement tournant conçu par Puisaye 2 . La situation des émigrés est, en effet, des plus critiques ; les hésitations, les lenteurs, les rivalités de leurs chefs, ont compromis le succès de l'expédition ; Hoche les tient refoulés dans la presqu'île « comme
i. D'après Puisaye, ce serait le marquis de Talhouët de Bonamour, qui, courrier secret de la correspondance des agents de Paris avec la Bretagne, aurait rapporté à Tinténiac l'ordre supposé de quitter la côte. Mémoires, VI, 407.
a. Ou plutôt inspiré à Puisaye par Georges Cadoudal.
des rats dans une ratière » ; les positions qu'il occupe sont inexpugnables ; mais en les assaillant simultanément de front et à revers, on peut encore espérer la victoire. Voilà pourquoi Tinténiac se trouve à Elven avec les chouans de Georges Cadoudal ; il a juré qu'il sera, le 14, à Baud, sur les derrières de Hoche ; le 16 au matin, tandis que les émigrés bloqués tenteront de leur côté une sortie, il attaquera les Bleus ainsi pris entre deux feux ; dernière chance de soustraire à la fusillade ou à la noyade les régiments d'émigrés et les douze ou quinze mille paysans entassés dans la presqu'île.
On touche ici à l'un des épisodes les plus obscurs de la trouble histoire de Quiberon. Est-il croyable que Margadel, connaissant l'impérieuse situation de Tinténiac, ait osé néanmoins lui transmettre l'invitation pressante des dames de Coëtîogon ? Peut-on admettre que, devant le net refus de Tinténiac, Margadel invoqua l'ordre du Roi, affirmant que les nobles personnes qui l'attendaient à Coëtîogon lui communiqueraient des instructions précises, émanées de l'agence de Paris 1 ? Ce qu'entendant Cadoudal s'emporte : — ((le Roi est à Vérone et il ne peut de si loin, contremander une manœuvre stratégique imposée par les circonstances. » Mais l'Ëtat- Major de Tinténiac comprend plusieurs gentilshommes récemment débarqués que froisse le sans-gêne de ce Cadoudal, — un plébéien, un paysan ! — Parmi eux le vicomte de Pont-Bel lenger 2 ,
i. Puisaye, Mémoires, VI, 4ao.
a. La maison d'Amphernet, l'une des plus anciennes de Normandie, a fourni un compagnon de Guillaume le Bâtard a la conquête do l'Angleterre, en 1066. Les services militaires ont été, depuis les temps les plus reculés, permanents dans cette famille qui, à la
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le comte de Guernissac 1 que séduit cette échappée vers les Côtes-du-Nord ; d'ailleurs, d'autres avis font connaître l'arrivée imminente d'une flotte anglaise dans la baie de Saint-Brieuc ; il faut aller la recevoir ; Tinténiac entraînera sur son passage tous les Chouans de Boishardy ; un grand rôle lui est réservé... Il cède enfin ; sans doute, ce qui l'y décide, c'est le désir de ne pas déplaire à ses deux jolies cousines, mademoiselle de Kercadio et la vicomtesse de Pont-Bellenger 2 , — on a dit de lui que « sa galanterie égalait son courage » ; — et aussi l'espoir d'être exact néanmoins au rendez-vous qui lui est assigné pour l'attaque du 6 au matin. Il y a quatorze lieues d'Elven à Coëtlogon ; l'ardeur de ses Chouans lui permettra peut-être de parcourir cette distance en un seul jour, de leur accorder vingt-quatre heures de repos, et de les ramener à la côte pour l'heure du combat.
Dès l'aube du 12 il est en route ; mais la mise en marche est pénible ; les Morbihannais de Cadoudal, si alertes dans leurs vestes de berlinge ou de bure, si infatigables lorsqu'ils allaient pieds nus, ne sont plus les mêmes depuis qu'ils ont chaussé les beaux souliers dont les a gratifiés le roi d'Angleterre et
veille de la Révolution, voyait neuf ou dix de ses membres se grouper autour de la Monarchie menacée : de ce nombre était le vicomte d'Amphernet de Pont-Bellenger, mari de Louise du Bot du Grégo. Les armes de cette maison sont « de sable, à l'aigle éployée d'argent, becquée et membrée d'or ».
t. Au nombre des lieutenants de Tinténiac, dans l'expédition projetée, Puisaye cite, outre ces deux noms, M. de la Houssaye et le chevalier de la Marche.
a. Madame du Grego de Pont-Bellenger écrivait en 1816 : « Pont- Bellenger était le second de Tinténiac, mon parent. » (Archives administratives de la Guerre ; dossier du général Bouté.)
revêtu la tunique garance à boutons de cuivre de l'armée britannique : sauf quelques entêtés, presque tous ont profité de l'aubaine ; ce ne sont plus les Chouans, c'est l'Armée rouge et on peut déjà pressentir que cette transformation n'est pas seulement extérieure : quelque chose a changé dans l'âme de ces rudes gas depuis qu'ils portent la livrée étrangère. Le premier soir on s'avance seulement jusqu'au château de Callac ; le 13, on traverse Plaudren et on va camper pour la nuit dans les landes de Lanvaux, aux environs d'une chapelle isolée qu'on appelle l'Ermitage ; le 14, on est à Saint-Jean-Brévalay ; là parvient à Tinténiac une nouvelle sommation de gagner Goëtlogon sans délai 1 ; il aurait encore le temps de se rendre là où l'appelle son devoir de soldat ; une marche forcée le reporterait à Baud pour l'attaque du 16... Qui donc redoute qu'il soit exact à ce rendez-vous d'honneur ? Il poursuit vers le Nord ; le 15, il est aux portes de Josselin ; le lendemain, il s'empare facilement de cette ville, mais il perd tout le jour à assiéger le château ; renonçant à cette conquête inutile, l'armée rouge, vers le soir, s'enfonce dans la forêt de La Nouée ; le quartier général s'installe pour la nuit à Mohon ; le 17, Tinténiac traverse La Trinité-en-Porhoët ; il y bouscule les Bleus du chef de brigade Champeaux qui tentent de lui barrer la route ; on passe ; on est
t. Cet avis lui avait été adressé par un certain abbé de Boutouilac, correspondant, lui aussi, de l'agence de Paris ; il n'est pas indifférent de rappeler que l'agence royale de Paris était alors dirigée par Lemaître ; l'abbé Brotier, qui était son principal acolyte et qui devait lui succéder, écrivait, quelques mois après Quiberon : « J'ai de jolies femmes dans nos intérêts:.. » C'est Je programme de toute une politique. V. Chabain, Pacifications, II, 3&&.
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au but : tout près de là commencent les longues avenues de Coëtlogon l .
L'état-major royaliste . est acclamé par les belles dames ; îles deux cousines font fête à Tinténiac : il s'informe ; que lui veut-on ? Pourquoi l'a-t-on attiré ? Quels sont les ordres du Roi ? — On répond par des bavardages ; on peut l'avoir dans les Côtesdu-Nord ; la place de Boishardy est vacante a ; les Anglais préparent une descente à Saint-Brieuc... ou peut-être à Saint-Malo... Déjà le malheureux a compris qu'il est tombé dans un piège 3 ; il va repartir ; pourtant il consent à dîner ; ses Chouans, campés dans les avenues, ont besoin de quelque répit ; on se met à table : voilà donc la fête espérée et qui sera payée de tant de sang royaliste ! Tandis que les jolies femmes coquettent et s'étourdissent, une grande rumeur monte des avenues : « — Aux armes ! Les Bleus ! Voilà les Bleus ! » Tout de suite la fusillade. Par bonheur, Georges Cadoudal et son fidèle Mercier, n'ayant pas eu de places à la noble table, sont restés au bivouac ; ils enlèvent leurs hommes ; le combat s'engage ; déjà l'ennemi recule ; Tinténiac s'élance, le sabre à la main ; il charge impétueusement les républicains en déroute ; l'un d'eux, embusqué derrière une haie, l'ajuste : Julien Cadou-
i. Le château de Coëtlogon appartenait, en 1789, à la famille de Carné. Il a été démoli au cours du six siècle. B. Jollivbt, Les Côtes-du-Nord, V, 3gi.
3. M. de La Vieuxville venait d'être nommé au commandement des Côtes-du-Nord, en remplacement de Boishardy ; mais il n'était pas populaire. D'ailleurs, des compétitions lui faisaient la tâche impossible
3. k D'après le comte de La Fruglaye, dont la parole a tant de poids, cet épisode romanesque serait une invention révolutionnaire. » Cretineau-Joly, Histoire de la Vendée militaire, édition Drochon, III, 38o.
dal, le frère de Georges 1 , l'aperçoit ; il se jette sur l'homme, le bâton levé ; le coup part, le bâton s'abat, le bleu tombe, le crâne ouvert, Tinténiac s'affaisse dans les bras de Julien ; il est frappé à mort, il expire... Un barde chouan a dépeint la scène :
Julien avait son bâton et son chapelet de Sainte Anne ;
Tout percé était son chapeau, et percée sa veste,
Un côté de sa chevelure avait été coupé d'un coup de sabre.
Je cessai de le voir, et puis je le revis ;
Il s'était retiré à l'écart, sous un chêne ;
Il pleurait amèrement, la tête inclinée,
Le pauvre monsieur de Tinténiac en travers sur ses genoux.
Et quand le combat finit, vers le soir,
Les Chouans s'approchèrent, jeunes et vieux ;
Ils ôtaient leurs chapeaux et pensaient ainsi :
— Nous avons la victoire et notre Tinténiac est moTt, hélas !
C'est ainsi que finit la fête, par les cris des femmes affolées, par le défilé silencieux des Chouans, torchant de leurs gros poings les larmes qui coulent de leurs yeux, à l'aspect de ce corps étendu sur l'herbe dans l'ombre des vieux arbres. Il doit reposer quelque part, au bord du chemin qui fut l'avenue de Coëtlogon, dans la fosse que lui creusèrent ses chouans et sur laquelle on vit, à la nuit tombante, Georges Cadoudal s'agenouiller 2 .
i. « Brave comme son. frère, beau jeune homme roux, Julien était chéri des jeunes filles et portait, sans doute à cause de cela, le surnom de Mamy. » Sageret, le Morbihan sous le Consulat, I, 18B.
a. Tallien mandait le ao juillet, au Comité de Salut Public : « J'ai une bonne nouvelle à vous apprendre : l'infâme Tinténiac a trouvé une mort digne de ses crimes. Après avoir porté la désolation dans tout le Morbihan, il s'est fait tuer comme un lâche par un soldat de la division Champeaux que les Chouans ont assassiné
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Il fallait un chef à V Armée rouge ; les nobles
à donner leur avis ; il est sûr que l'influence des affidés à l'Agence de Paris prévalut : Pont-Bellenger fut élu. C'était un cadet de Normandie, sans for-
antique noblesse et son mariage avec cette jolie
pour venger leur ex-chevalier... » Cretineau-Joly, Histoire de la Vendée militaire, éd. Drochon, III, 38i. Rouget de lTsle, qui prit part à la campagne de Quiberon, comme officier bleu, écrivait plus tard : « Ainsi périt à la fleur de l'âge le chevalier de Tinténiac, officier de la valeur la plus brillante, d'une audace et d'un sangfroid que rien n'étonnait, modeste, loyal, généreux, plein de ce dévouement à sa cause et de cette franchise d'exaltation qu'on respecte et qu'on aime dans quelque parti qu'ils se rencontrent, »
On n'a pas la prétention de faire ici l'histoire de l'Armée rouge ; cette histoire ne sera probablement jamais écrite, faute de documents précis. Ceux qui ont conté sommairement cet épisode des guerres civiles, Puisaye dans ses Mémoires, M. de Cadqubal dans Georges Cadoudal, Crétineau-Joly dans son Histoire de la Vendée militaire, M. l'abbé Le Falher dans le Royaume de Bignan, M. Lasne dans le Mystère de Quiberon, ne s'accordent pas sur les dates des différentes étapes de ce corps expéditionnaire à travers le Morbihan et les Côtes-du-Nord. On hésite même, après les avoir lus, sur 1» date exacte de la mort de Tinténiac : le i5 juillet, le 17, le 18 ? Chassin ne s'attarde pas à ce hors-d 'œuvre. La réédition de l'abbé Deniau y fait à peine allusion. Tous, cependant, suivant en cela Louià Blanc, qui fit une étude quelque peu approfondie des Papiers de Puisaye conservés au British Muséum, reconnaissent l'intervention de l'agence royale de Paris, hostile à la descente anglaise. Ce serait pour assurer l'insuccès de Quiberon que Tinténiac aurait été, avec son armée, attiré loin du point où sa présence était indispensable ; on a même insinué que la balle qui l'a frappé n'était pas une balle républicaine. C'est aller loin dans les hypothèses ; au vrai, les pièces d'authenticité et de véridicité incontestables font défaut et on n'aperçoit pas même où l'on pourrait les chercher, tant il appert que tous ceux qui furent mêlés aux intrigues de Quiberon ont pris le grand soin de maquiller la vérité pour couvrir d'une excuse leur insouciance, leur incurie ou les lamentables effets de leurs rivalités.
1. Les noms déjà cités, plus MM. de Closmadeuc, de Busnel, de Guéri n, de Keroulas, etc..
a Archives administratives de la Guerre, Dossier Bonté.
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cousine de Tinténiac dont on a déjà cité le nom, la très riche Louise du Bot, marquise du G ré go qu'il avait épousée en 1788. Émigré dès le début des mauvais jours, Pont-Bellenger n'avait joué aucun rôle marquant dans l'insurrection royaliste 1 ; docile aux insinuations de la noble société réunie à Coëtlogon, il décida que l'Armée Rouge, au lieu de retourner vers Quiberon où son concours eût été sauveur, poursuivrait sa marche vers Saint-Brieuc où rien ne l'appelait. Grossie de quatre à cinq cents hommes amenés de la région de La Nouée par le joyeux Saint-Régent, elle prit sa direction, suivant la piste de correspondance, par Saint-Gilles, Collinée et les crêtes du Mené jusqu'à la Mirlitantouille, se dirigeant sur Plemy et Plœuc pour atteindre la forêt de Lorges. Le Gris-Duval et son beau-frère Kerigant, disposant de tout le pays et en connaissant bien les ressources, se rallièrent à l'Etat-major de Pont-Bellenger, qui s'arrêta au château de Bosseny, chez Le Gris-Duval, et fît halte, le jour suivant, au manoir de Kerigant, situé au bord de l'Oust, dans la commune du Bodéo.
Comment vivaient ces quatre ou cinq mille hommes dans cette contrée sauvage et pauvre du Mené ? On était au cœur de l'été et les nuits passées dans les landes ou dans les bois ne les contrariaient guère ; mais où trouvaient-ils à se nourrir ? D'après quelques récriminations de municipalités villageoises on devine qu'ils « s'égaillaient » par petits groupes dans la campagne, réclamaient aux mé-
i. Rentré en Bretagne en décembre 1794, il était de ces émigrés qui, arrêtés avec Prigenl, furent mis en liberté lors de la pacification de La Mabilais.
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tairies isolées du pain et du cidre qu'on leur offrait souvent, qu'ils payaient parfois, qu'ils prenaient quand ils avaient affaire à des « patauds », — ainsi désignaient-ils les gens soupçonnés de tendresse pour la République ; le passage de ce troupeau, uniformément vêtu de rouge, suant, assoiffé, poussiéreux, griffé par les ajoncs, marchant sans ordre, s'attardant aux chapelles et s'agenouillant à tous les calvaires rencontrés pour y réciter des prières, laissait derrière lui la disette et la ruine. Encore ces pauvres gens exténués, ne sachant où on les menait, ne mangeaient-ils pas à leur faim, et voyaient-ils de mauvais œil les gentilshommes de l'Ëtat-major se goberger dans les châteaux. Leurs chefs, à eux, les Cadoudal, les Mercier, les Guillemot, partageaient leur vie rude et cassaient la croûte au bivouac ; mais à M. le vicomte de Pont-Bellenger et à sa noble escorte, il fallait table bien servie, cour de femmes élégantes, bons vins, bon gîte et bons lits. Cette nouveauté choquante déplaisait aux Morbihannais ; ils ne se gênaient pas pour maugréer contre ces émigrés arrogants qu'on n'avait jamais vu se battre et qui dissimulaient mal leur dédain pour les rustres qu'ils commandaient.
Cette vie de Cocagne de l'Ëtat-major n'allait pas toujours sans à-coups. Certain jour, — c'était le 20 ou le 21 juillet, — comme Y Armée rouge, par d'affreux chemins, traversait la forêt de Lorges, se dirigeant vers Quintin, les chefs tenaient conseil au manoir de Kerigant. Les Bleus ! Les Bleus sont là ! En un instant les cachettes de la maison se referment sur tous ceux qui peuvent y trouver place : les autres sautent sur leurs armes, traversent en trois
bonds le courtil et s'enfoncent sous le couvert des vergers. Madame de Kerigant demeure seule avec ses deux très jeunes enfants K Elle prend le plus petit sur son bras, saisit la main de l'autre et se présente ainsi aux républicains. Ils envahissent le manoir et se font ouvrir toutes les pièces, sans aucun résultat ; puis ils explorent les abords et s'avancent jusqu'à la rivière d'Oust que contourne le promontoire sur lequel est posé Kerigant. Au travers des branches, ils aperçoivent, à quelque distance, trois hommes assis à l'ombre d'un arbre et « causant tranquillement », leur fusil entre les jambes. C'est Saint-Régent, Le Gris-Duval et son domestique, qui attendent, sans émoi, pour rentrer,
i. L'un des fils do madame de Kerigant a, plus tard, relaté cette scène en un précieux petit volume qu'il faut lire avec précaution, car l'auteur a transcrit ses souvenirs de famille tels qu'il les avait bien souvent entendu raconter et sans prendre la peine de les soumettre à une critique sérieuse ni de les éclairer par une chronologie précise. Or, chacun sait par expérience combien les faits, ceux mêmes dont on a été personnellement le témoin, se brouillent et s'enchevêtrent dans la mémoire, s'ils ne s'y déforment point. Ainsi, M. de Kerigant a écrit que, ce jour-la, se trouvaient, entre autres, chez tes parents, Tinténiac et Bourmont, arrivant d'Angleterre. Le ai juillet, Tinténiac, depuis trois ou quatre jours était mort et Pont-Bel lenger le remplaçait au commandement de l'Armée rouge. Il n'est pas impossible que Bourmont fût là ; cependant on constate quelques jours plus lard sa présence, auprès du Roi, à Vérone, d'où il devait rapporter une lettre écrite par Louis XVIII à Charette et datée du i3 août. S'il séjournait à Kerigant le ai juillet, il fallut qu'il effectuât en moins de so jours le long trajet de Bretagne en Lombardie, ce qui paraît court pour un proscrit dont la route est hérissée d'obstacles et de dangers. D'autre part, quoique M de Kerigant n'indique pas la date de cet épisode, il ne paraît pas possible d'en assigner une autre que celle du ao au ai juillet 1795, car il nécessite à la fois la présence de « Georges Cadoudal, de Mercier, de Saint-Régent », qui ne devaient, de longtemps, reparaître dans cette partie de la Bretagne, et l'intervention des soldats de Oublier, à la poursuite de l'Armée rouge. Or Crublier passait, le mois suivant, à un commandement dans ]'Ille-el- Vilaine e? opéra ensuite en Vendée. (Chassin, Pacifications, II, 58 et 98.)
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que la visite domiciliaire soit terminée. En ce tempslà, l'alerte était de tous les jours et l'accoutumance au péril émoussait la prudence. A l'abri des arbres qui les cachent, les Bleus font une décharge : le plus grand des trois hommes tombe ; ses compagnons ripostent, au jugé, par deux coups de fusil ; un républicain est blessé et ses camarades le rapportent au château. Profitant de ce répit, Saint-Régent et le domestique relèvent Le Gris-Duval qui a reçu deux balles dans la poitrine ; il perd son sang en abondance, refuse d'avancer, exige qu'on le laisse là et, tandis que Saint-Régent et le domestique traversent l'Oust et disparaissent dans les fourrés, il se traîne à la rivière, s'y enfonce jusqu'au cou, et s'abrite sous de grosses racines d'aulnes qui le dissimulent complètement. Les Bleus reviennent, suivent la trace du sang qui les conduit au bord de l'eau, ne voient personne, jugent que l'homme qu'ils ont abattu a dû fuir, avec les deux autres, sur la rive opposée, et ils abandonnent la poursuite. Ils partent enfin, laissant à Kerigant leur camarade
Comment Le Gris-Duval parvint-il à sortir de l'eau ? C'est ce qu'il n'a jamais su dire. Une femme du village le trouva évanoui sur le bord ; on le transporta au château ; il guérit promptement. Le Bleu était plus grièvement atteint : Madame de Kerigant l'installa chez elle et lui donna des soins : c'était un homme blond et malingre, de mine pateline et de ton sournois ; il se disait flamand et se nommait Mairesse.
Cet incident n'avait pas arrêté la marche incertaine de l'Armée rouge ; le 21 elle arrivait devant
Ouintin où Pont-Bellenger la rejoignit ; son premier soin, en descendant à V hôtel de la Grandmaison où il établit son quartier général, fut de frapper la ville d'une contribution de cent mille livres. Gomme les notables de l'endroit vinrent lui représenter respectueusement l'impossibilité de satisfaire à cette exigence, il se montra bon prince et déclara se contenter de 15.000 francs qui lui furent aussitôt versés et qu'il oublia d'emporter, le lendemain, en quittant l'auberge : la somme ne fut jamais retrouvée. Pour compenser cette étourderie, Pont-Bellenger, en arrivant, le 23, à Chatelaudren, taxa la bourgade à 40.000 francs <c d'impositions de guerre », payables dans les vingt-quatre heures et, de ce coup-là, les Morbihannais de Georges Cadoudal se fâchèrent. Ils se débandent, rebroussent chemin vers Quintin. Ils viennent d'apprendre le désastre de Quiberon : toute l'armée de débarquement prisonnière... Les a-t-on amenés si loin pour assurer la victoire de Hoche ? Va-t-on les employer au pillage ? Où les conduit-on ? Que veut-on d'eux ? Un vent de révolte souffle sur V Armée rouge ; on se porte au quartier général ; on invective, on hue ; la stupeur est grande quand on apprend que Pont- Bellenger a disparu : abandonnant ses troupes, suivi de quelques nobles émigrés, il a gagné une retraite inconnue
Si l'on savait tout, peut-être le plaindrait-on au lieu de l'accuser : ne vient-il pas d'apprendre que
i. On a dit qu'il fut arrêté par ses soldats au moment où il s'enfuyait, qu*un conseil de guerre improvisé prononça contre lui «a peine de mort, mais que Georges Cadoudal prit sur lui de le faire ôvader. {George» Cadoudal, par G. de Cadoudal, 108.)
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sa jeune femme, — cette séduisante marquise du Grégo entrevue à Coëtlogon, — a rencontré, ou « retrouvé » Hoche, le vainqueur, dont le prestige et la fière beauté l'ont séduite ; qu'elle vit maintenant à l'Ëtat-major du héros républicain h . La malheureuse va désormais descendre la pente qu'on ne remonte pas : le scandale de ses aventures épouvantera toute la Bretagne ; un fonctionnaire écrira d'elle « qu'elle est l'épouse de tous les généraux... » Pour les attirer, elle sera leur espionne ; c'est elle qui vendra Gharette — et bien d'autres ; — et quand, dans quelques mois, on trouvera dans un champ de i'Ille et Vilaine, près de Médreac, le cadavre de Pont-Bellenger, on pourra dire, sans se tromper, que (( s'il est tombé frappé d'une balle républicaine, ce n'est pas cette balle, mais sa femme, qui l'a tué 2 . »
Par bonheur pour V Armée rouge que la désertion de son chef voue aux catastrophes, Georges Gadoudal lui reste. Les suffrages de tous se portent sur lui; il exige une obéissance absolue et s'engage à rame-
i. On ne peut qu'émettre des hypothèses sur la date de la première rencontre de Hoche avec madame de Pont-Bellenger. Hoche était à Rennes le 10 juillet : il y venait conférer avec Aubert-Dubayet. Il se préoccupait alors d'organiser au plus vite l'espionnage. Ceassin, Pacifications, III, igo. Est-ce à cette date qu'il aurait conquis et enrôlé la jeune femme? Est-ce par son influence qu'il aurait obtenu le détournement de l'armée de Tinténiac et sa randonnée vers Coëtlogon ? Le 12, Hoche était de retour à la côte ; le aa, il quittait Quiberon, et c'est peut-être alors- seulement qu'il rencontra la coquette marquise.
a. « Beaucoup croient qu'il s'exposa volontairement à la mort par suite du chagrin que lui causaient les scandaleuses .relations de son épouse, avec le général Hoche. » (J. Le Falher, le Royaume de Bignan, 678, n.) Gharette avait été pris le a 3 mars 1796 ; c'est le a5 que fut tué Pont-Bellenger. Hoche écrivait, le 3 mars 1796 : « La personne qui m'a si bien servi depuis trois mois e3t la fille de la marquise de Grégo... Les royalistes n'ont pas fait un mouvement ou une intrigue que je n'en aie été instruit sur-le-champ... »
ner les Morbihannais sains et saufs dans leur pays. On part la nuit ; Georges mène la colonne ; en passant sur la chaussée d'un étang l , les Chouans se dépouillent de leurs vestes rouges et les jettent à l'eau ; au soleil levant, on est à Corlay ; à Mur, les hommes de Saint-Régent se détachent du gros de la troupe pour regagner leurs foyers ; à Locminé, ceux de Guillemot bifurquent vers le pays de Bignan. Dans les derniers jours de juillet, V Armée rouge arrivait à Moustoirac, ayant parcouru vingtcinq lieues sans perdre un homme et dépisté les troupes mises à sa poursuite. Sa pitoyable randonnée coûtait à la chouannerie Tinténiac ; mais éïle donnait l'essor à Georges, l'indomptable chef qui va la personnifier jusqu'à la fin. Il cantonna sa troupe à Kervanic 2 et à Kerniven 3 , à proximité des landes de Lanvaux et de la forêt de Camors, au point stratégique où, quinze jours auparavant, sa présence eût sauvé la cause royale. Arrivée trop tard au rendez-vous, elle se dispersa : le désastre des émigrés était consommé et déjà s'en propageaient les épouvantables et grandioses épisodes : — l'attaque désespérée du 16 sous la conduite de Sombreuil * ce chef de vingt-six ans auquel le cabinet britannique confiait le commandement général des troupes expéditionnaires ; — l'héroïsme acharné des gentilshommes soldats, arrachant des cris d'admiration aux grenadiers de Crublier et d'Humbert : — ç Comme
1. Probablement l'Etang neuf, entre Plesidy et Saint-Gilles-Pltgeaux.