Février
récit de ses malheurs imaginaires les plus compromis des détenus, lesquels, en effet, se montraient avec lui d'autant plus loquaces, que le concierge Peyrode, peu désireux que l'enquête aboutît, mettait ses pensionnaires en garde contre le double jeu du nouveau venu K En sorte qu'on le gavait des confidences les plus extravagantes qu'il absorbait pour les resservir au président du Conseil de guerre : tantôt, à l'entendre, circulait dans la prison une fiole d'opium destinée à endormir Peyrode et toute sa famille, afin de faciliter l'évasion en masse des prisonniers ; tantôt c'était l'entrée imminente, dans Saint-Brieuc, d'une armée de brigands qui s'emparerait de tous les services publics et mettrait h. mal les patriotes ; quarante-cinq barils de poudre étaient mis en réserve, aux environs de Moncontour, en vue de ce coup de force ; — une autre fois tous les détenus allaient s'habiller en femmes et profiter de ce déguisement pour sortir en masse de la geôle ; — ou bien encore il annonçait « le soulèvement de cinquante-quatre départements, un jour de marché » ; et Giraudeau se faisait fort de « sauver la République », se vantant de « tenir les fils de cette formidable insurrection » et de « purger la Bretagne, la Normandie et les provinces du Midi de tous les ennemis du gouvernement 2 . » Ainsi se distrayait-on à persifler Palasne-Champeaux par l'intermédiaire de son mouchard attitré, manigance vaudevillesque qui paraît être imaginée par Le Gris- Duval. Celui-ci, superbe de calme, de dédain pour ces basses intrigues, observe, recueille, note tout
t, Archives nationales, F? 61^7.
a Déclaration de Giraudeau. Archives nationales, F? 61A7.
et proteste contre ces indignes procédés de justice. Du ton de goguenarderie qui lui est habituel, il s'adresse au général Michaud, commandant la division militaire : c'est à ce chef estimé « qu'il veut devoir l'obligation de chérir une République que l'on cherche en vain à lui faire haïr contre le vœu de son cœur, de ses soumissions et de ses serments... » N'a-t-il pas, depuis deux ans, déposé les armes ? Quand donc a-t-il trahi cette promesse solennelle? Qui l'accuse? Un misérable bandit auquel on a promis la vie pour qu'il dresse le réquisitoire! Le président Champeaux s'est acharné contre les inculpés : il veut « s'en tirer avec une sorte d'honneur et trouver partout des coupables » ; bref Le Gris-Duval récuse, pour partialité manifeste, la compétence du Conseil de guerre, dont le président, d'ailleurs, n'a pas trente ans, âge requis par l'article 209 de la Constitution
Palasne-Champeaux en perdait la tête, car si les nombreux amis de Le Gris-Duval se plaisaient à le considérer comme un Fouquier-Tinville, les purs jacobins de Saint-Brieuc l'accusaient, au contraire, de pactiser avec les brigands et de mener son enquête de façon à sauver les plus avérés criminels. Le farouche ergoteur Besné le dénonçait pour ce crime au ministre de la justice : il voyait avec dépit cette cause célèbre lui échapper ; il estimait sienne cette affaire à sensation où allait figurer la Kercadio dont il avait été le premier à signaler les forfaits. Quel beau panier de têtes il eut procuié au bourreau s'il
t. Les détenus de La maison d'arrêt de Saint-Brieuc au citoyen Michaud, général en chef de la i3 8 division. Archives nationales,
. avait pu tourner les foudres de son éloquence contre ces vils seïdes de l'infâme Boishardy I — « Je trahirais votre confiance, écrivait-il \ si je vous taisais la conduite scandaleuse d'un fonctionnaire public qui se dit ouvertement honoré de votre confiance... » Et, tout de suite, il ouvre les écluses de sa bile qu'il déverse à flots sur le citoyen Champeaux, — « un de ces intrigants qui ne cherchent que leur intérêt particulier... et servent toujours le parti qui leur paraît le plus avantageux... Il tranche les difficultés, incarcère, met en liberté à tort et à travers quiconque lui plaît ou lui déplaît... » — « Demain commence une affaire des plus importantes puisqu'il s'agit de juger toute une famille de conspirateurs », les auteurs et complices des affreux massacres de la Mirlitantouille... Besné qui voit rouge dès que la petite châtelaine de La Ville-Louët est en cause, donne libre cours à sa rage : — « Joséphine Kercadio, la bonne amie du monstre Boishardy, protectrice d'émigrés, de chouans, faisant le coup de fusil, pillant, volant avec ces scélérats, s'est mariée, depuis l'amnistie, avec (le fameux Du Lorin, connu par ses assassinats nombreux. Aujourd'hui ils sont tous deux traduits au Conseil militaire comme complices de Duviquet. Pour les soustraire au glaive de la loi, leur faire des partisans en ville et notamment dans le tribunal, le président Champeaux a mis en 'liberté la Kercadio, sous le prétexte qu'elle nourrissait un enfant ; il a fait aller à l'hôpital le monstre Du Lorin, alléguant qu'il était malade : ces deux
i. La pièce est en copie, non signée, au carton F 7 61^7. Quand on est familiarisé avec la prose de Pesné, je pense qu'il suffit de la lire pour ne pas hésiter un moment à déterminer son auteur.
LA M1RLITAXTOUILLE
prétextes sont absolument faux : la Kercadio s'amuse en ville et Du Lorin s'occupe à l'hôpital à faire des armes. Je l'ai vu moi-même... Le citoyen Champeaux répand le bruit qu'il tire parti de ses liaisons a\ec la Kercadio : il se trompe, ou plutôt il veut tromper... La Kercadio est bien ce qu'on peut appeler la scélératesse personnifiée qui rend Champeaux dupe de certaines parties de plaisir dans des maisons d'ex-nobles... On s'en convaincra par le jugement qui va intervenir... »
Tout le Penthièvre l'attendait, ce jugement, dans une anxiété fiévreuse. Le procès s'ouvrit le 2 juillet, à onze heures du matin, et se prolongea, en une seule audience de quatre-vingts heures, jusqu'au 5, à sept heures du soir 1 : au nombre des quarante qui prirent place sur le banc des accusés, étaient Le Gris- Duval et son beau-frère Kerigant, leurs femmes, Hervé Du Lorin et Jacques Villemain, les deux amis que Boishardy, naguère, avait convoqués pour être les témoins de ses épousailles, Joséphine de Kercadio, Du Lorin père et sa fille Pélagie... Mairesse avait gagné de ne pas être là et son absence fit scandale : les témoins qui se présentèrent à la barre furent hésitants : déjà ils avaient été menacés de mort si leurs dépositions chargeaient les inculpés : l'un d'eux, même, se refusa à paraître, Le Gris-Duval ayant juré, disait-on, qu'il tirereait une vengeance éclatante du président Palasne-Champeaux, de Mairesse et de tous ceux qui « parleraient mal ». L'arrêt fut rendu le 6 juillet : il prononçait la mort contre
i. Archives nationales, F? 36(m> 9 .
Le Gris-Duval, ainsi que contre Dutertre, contumace ; Jacques Villemain, Kerigant, madame Le Gris, sa sœur, leurs domestiques Marie et Jeanne Chantard et François Hidrio, s'entendaient condamnés à la déportation jusqu'à la paix ; 24, dont madame de Kerigant et les Hervé Du Lorin, étaient envoyés en surveillance dans leur commune ; les autres bénéficiaient de l'acquittement et parmi ceuxci Joséphine de Kercadio et Pélagie Du Lorin. En adressant l'extrait de ce verdict au ministre \ Palasne-Champeaux se flattait que « le jugement était de la plus grande justice » ; — « tout de même, ajoutait-il, il serait à désirer que le tribunal de révision ne s'appesantît pas trop sur les formes de l'instruction 2 . » Une loi de l'an IV ordonnait, en effet, que les décisions des tribunaux militaires fussent soumises à un conseil composé de quatre officiers supérieurs jugeant en appel a . C'était, pour Le Gris-Duval, cinq ou six semaines de répit : on le savait d'imagination malicieuse et nul ne doutait qu'il ne tirât de son sac quelque tour d'adresse pour se dispenser de payer sa dette à l'échafaud. On s'attendait généralement à une évasion ingénieuse et théâtrale.
i. Archives nationales, F7 366g 3 .
a. Même dossier.
3. « Le 9 germinal, an IV, Dubois-Crancé s'était plaint aux Cinq- Cents de mille actes arbitraires des Conseils militaires et de mille jugements contraires aux formes d'une bonne législation. Il fit voter une résolution d'après laquelle tout jugement militaire devait, avant son exécution, être transmis au général qui formerait un conseil des trois plus anciens officiers supérieurs sous ses ordres Ceux-ci examineraient le jugement et ordonneraient la révision dans le cas de violation des formes, ou lorsque la peine prononcée était plus forte que celle indiquée par la loi. » Georges Mighon, La justice militaire sous la Révolution.
Pourtant il restait en prison, ainsi que sa femme, Kerigant et les autres condamnés à la déportation. Son sang-froid n'était pas atteint, non plus que son goût pour l'ironie : il attendit les événements avec une placidité singulière. Palasne-Ghampeaux paraissait moins tranquille : d'abord, il ne savait que faire de Mairesse et de Giraudeau qu'il n'osait mettre en liberté et au sujet desquels le ministre refusait de prendre une décision * ( Et puis, quinze jours à peine après le procès, il recevait de ses chefs hiérarchiques une forte semonce : on lui reprochait, en termes sévères, « des mesures arbitraires, des liaisons avec les ennemis de la République et une faiblesse criminelle à l'égard de certains accusés 2 ». La dénonciation de Besné faisait son chemin. Champeaux répondit « victorieusement » ; le commissaire du Directoire à Saint-Brieuc prenait sa défense, — vainement. Sur un ordre venu de Paris le président du Conseil de guerre dut cesser ses fonctions et retourner sans délai à son régiment. On se souvint des menaces de Le GriB-Duval; et peut-être la vengeance des Chouans ne se contenta-t-elle point de cette disgrâce. Toute sa vie, qui fut longue, Palasne-Champeaux en allait porter le poids 3 .
Quelque temps après vint le tour du capitaine Veingarten, commissaire du Directoire auprès du Conseil de guerre : il avait requis contre Le Gris- Dtival la peine de mort ; lui aussi, cassé sans mena-
i. Archives nationales, F? 6167* a. Même dossier.
3. Cbassin, Pacifications, III, p. 170 et 171. Sur la carrière de Palasne-Ghampeaux après la révolution,, voir Mémoires de Mademoiselle Aglaë, comédienne, courtisane et femme de bien. 1 vol., chez Albin Michel
gement, se vit obligé de quitter son emploi. L'Administration départementale ne dissimula pas son regret du départ de cet officier, « républicain probe et énergique, victime, — insinuait-elle timidement, — du ressentiment de quelques individus 1 ». L'é^ tonnement s'accrut lorsque Mairesse mourut, ce qui arriva le 3 août 2 : afin de ne pas propager la panique, les autorités cachèrent que le mouchard avait été empoisonné a , ce qui n'empêchait qu'on s'alar-. mat de cette fatalité acharnée contre les ennemis de Le Griâ-Duval, et un frisson secoua les patriotes quand, le 3 septembre, on apprit l'assassinat du citoyen Robin, agent municipal de la commune de Plessala, tué dans sa maison, la veille, à sept heures et demie du soir, par deux chefs de brigands, dont l'un, assurait-on, était Carfort. Robin, au cours de l'enquête, avait fourni des renseignements défavorables à Le Gris-Duval. Même désagrément advint quelques jours plus tard à un citoyen de Trebry, coupable d'avoir figuré dans le procès parmi les témoins à charge 4 .
Les bourgeois de Saint-Brieuc vécurent, en cet automne de 1798, des jours émouvants : vers le 10 octobre, le jugement condamnant Le Gris-Duval à mort et ses complices à la déportation est annulé pour incompétence par le tribunal de revision. Les quarante prévenus sont renvoyés au tribunal criminel des Gôtes-du-Nord. Besné triomphe; il les tient
i. Sur la disgrâce de Palasne-Champeaux et de Veingarten, voir Archives nationales, F7 61Û7 et F** H, Côtes-du-Nord, i,
a. État civil de Saint-Brieuc. L'acte porte le nom d'Ignace Méraisse (sic) sans aucun autre renseignement.