‹ La Mirlitantouille; épisodes de la chouannerie bretonneChapitre 35 sur 57 · Archives nationales, F · texte numérisé non relu

Archives nationales, F

Zt- Archives nationales, F? 6147.

haine de l'intraitable accusateur public : combien d'autres allaient tomber avec elle !

Besné dut recevoir le dossier de l'affaire dans la matinée du 18 octobre : le jour même il rendait une ordonnance longuement motivée et concluant à la mise en liberté immédiate et définitive de tous les inculpés, reconnus par lui parfaitement innocents ! L'ordre fut sans délai transmis au concierge Peyrode qui,navré,dut ouvrir ses portes aux plus profitables de ses pensionnaires. Pour qu'un coup de théâtre produise son plein effet, il est indispensable qu'il soit quelque peu préparé : celui-ci, trop imprévu, ne trouva d'abord que des sceptiques : ce fut, par toute la ville, un mouvement général d'incrédulité; puis, le bruit s'affirmant, et comme, le soir-même, un grand dîner improvisé par madame Le Gris-Duval, réunit, dans sa maison de la rue des Bouchers, la plupart des libérés, on se rendit, non sans peine, à l'évidence L . Mais on attendait avec une curiosité avide l'explication de cette étourdissante péripétie : on l'eut, dès le lendemain, car les autorités judiciaires et départementales passèrent la nuit à enquêter : ce qu'elles apprirent frappa de stupeur les républicains et désopila leurs adversaires : Besné, l'intègre Besné, s'était vendu ! Adroitement pressenti par madame Le Gris-Duval, il avait évalué sa conscience de bon magistrat, ses convictions démocratiques, sa probité de patriote, — tout compris, — à mille louis, — 24.000 francs en numéraire, une

i. « 11 est tle notoriété publique qu'il s'est donné dans cette commune en réjouissance de cette liberté, une grande fête où beaucoup de Chouans ont figuré. » Minute, sans date. Archives nationales, F 6147.

LA MIRLITANTQUILLE

fortune en ce temps de papier sans valeur. Le Gris- Duval, non plus qu'aucun des prévenus, ne possédait une telle somme ; la République seule pouvait la fournir, et l'ami Carfort s'était chargé, on Ta vu, de l'emprunter à l'État, sans autre formalité d'encaissement qu'un léger retard imposé à la diligence de BreBt. C'est même pour assurer la réussite de ce virement de fonds que Besné avait accordé, le 13 octobre, au condamné Villemain, la permission de la nuit. Le baril d'écus et d'or porté par les Chouans à Quintin et déposé chez le banquier Mazurié \ ami de Besné, était mis le jour môme à la disposition de l'accusateur public. Il s'en fallait, il est vrai, de deuit mille francs que la somme fût complète, mais il en passait des diligences sur la grand'route, et, sous peu, l'une d'elles devait fournir l'appoint 2 .

t. Jean-Baptiste MazuHé, négociant et banquier à Quintin. C'était un républicain de nuance foncée car, pendant la Terreur, il s'était surnommé Mazuriê-la-Montagnc, L. Dubreuil, La vente des biens nationaux dans les CÔles-du-Nord, p. 109.

a. Telle est la version officielle de cet incident ; elle fut soumise au ministre par un rapport dont la minute se trouve aux Archives nationales, F? 61/I7 : — «... Besné -a rendu son ordonnance de mise en liberté de cette horde de brigands. Cette libération avait été achetée au poids de l'or et Besné est prévenu d'avoir reçu le prix de cette iniquité chez le citoyen Mazurié, banquier à Quintin avec lequel il est lié d'amitié... Cet acte d'autorité arbitraire est d'autant plus répréhensible qu'il s'agissait d'une horde de Chouans qu'il revomissait sur le sol de la République où ils avaient commis nombre de massacres, que leur chef avait été condamné à. mort et ses complices à la déportation... » Dans une lettre du capitaine Delain à Palasne-Chanipeaux, — même dossier, — on lit : — « Les républicains disent qu'on veut renvoyer du renfort aux voleurs de diligences, car Villemain, qui était de cette bande scélérate, a été sorti pour aller voler les aa.000 livres,.. Les forces me manquent ; je ne puis en dire davantage. » M. de Kerigant dans ses souvenirs, — Les Chouans, p. 76, — relate que sa mère « combla dë cadeaux la famille de Palasne-Ghampeaux, président du Conseil de guerre :

Il est difficile d'imaginer la stupéfaction, l'effroi même causés chez les patriotes des Côtes-du-Nord par cettë flétrissante concussion : — « Tous les amis de l'ordre et du gouvernement sont dans la consternation : c'est une calamité publique, c'est le coup de massue le plus terrible qu'on pouvait porter aux départements de l'Ouest. L'impunité de pareils délits augmente l'audace des ennemis de la République... » ; ainsi s'exprimait dans son rapport le commissaire du Directoire *. Aux malheureux fonctionnaires qui, depuis tant d'années, luttent, au risque quotidien de leur vie, le courage manque subitement; de toutes parts s'élève une lamentation désespérée. Ceux surtout qui, isolés dans des bourgs lointains dont tous les habitants leur sont hostiles, se trouvent plus exposés aux persécutions et à l'assassinat, perdent leur dernier espoir et vont se résigner à servir les brigands. Pour parer au désastre, le commissaire près le tribunal de Saint-Brieuc se pourvoit sans tarder contre l'ordonnance de Besné ; dans la nuit même qui suit ! 1 'événement il donne l'ordre de réincarcérer tous les prévenus ; mais ceux-ci sont mieux servis que les magistrats ; « un billet anonyme, déposé par une main inconnue » les avertit du danger et quand les gendarmes se présentèrent à la maison de la rue des Bouchers, Le

des dentelles précieuses lui furent offertes et aussi un huilier en vermeil, artistement travaillé. Cet huilier figura plus tard dans une vente de mobilier et fut acheté à la famille Champeaux par celle de M. Varin, ancien procureur général à la Cour de Renhes. Pour « l'achat » de Besné, M de Kerigant assure que l'on compta a l'accusateur public, dix-huit mille francs contre l'ordre de mise en liberté. Six mille francs furent versés ultérieurement Les Chouans, P. 89.

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