H.\ basque, II, p. 81, et noie
éparses sur les longs tapis d'herbe de l'esplanade. On les inhuma sous quelque bouquet de vieux arbres ; ainsi furent enfouis dans des tombes maintenant ignorées et pour toujours anonymes la mère et le fils dont les tragiques destinées semblent résumer l'aveuglement tenace, le loyalisme farouche et l'inutile héroïsme des défenseurs du vieux monde, sacrifiant leur vie pour une cause perdue. — Inutile ? Oserait-on l'affirmer ? Ne fallait-il pas beaucoup de sang pour cimenter l'édifice qu'élevaient des mains invisibles et qui, encore caché par les embruns de l'ouragan, montait mystérieusement sur les ruines du passé détruit ? Un Breton illustre qui, jeune, avait pris part à ces luttes fratricides, écrivait cinquante ans plus tard : — « France du xix" siècle, apprenez à estimer cette vieille France qui vous valait. Vous deviendrez vieille à votre tour et l'on vous accusera, comme on nous accusait, de tenir à des idées surannées. Ce sont vos pères que vous avez vaincus ; ne les reniez pas ; vous êtes de leur sang. S'ils n'eussent été généreusement fidèles aux antiques moeurs, vous n'auriez pas puisé dans cette fidélité native l'énergie qui a fait votre gloire »
Trois semaines après l'émouvante alerte de la nuit du 4 brumaire, Saint-Brieuc apprit l'étonnante nouvelle de la démission du gouvernement Directorial et l'instauration d'un régime inédit, le Consulat. Le jeune Bonaparte avait étranglé la Répu-
i. Chateaubriand, Mémoires d' Outre-Tombe, édition Biré, II, p. Gi-62.
LA CROIX DE BOISHARDY Lequien- Ravalée,
phoiogr. à Moncontour
bïique ; on la croyait si bien morte de ce coup de force, qu'on attendait le rétablissement prochain du Roi sur le trône ; c'est ainsi que, dans le département des Côtes-du-Nord, fut interprété le 18 brumaire. Déjà on annonçait l'abrogation des lois contre les émigrés, le retour des prêtres réfractaires ; l'ancien régime allait renaître ; la Révolution était morte *.
En quoi l'on s'égarait : ayant passé l'âge des convulsions, elle rejetait, au contraire, ses langes sanglants, forte et, pour la première fois, séduisante. Tout de suite les esprits s'apaisèrent et, par un phénomène extraordinaire, de se sentir enfin aux mains d'un maître digne d'elle, la France, douée d'un prodigieux instinct de sagesse et de conservalion, comprit que la tempête était passée 3 . L'événement, du reste, venait à son heure : depuis dix ans, malgré les haines sans merci, les ressentiments, les regrets, les indignations, s'était opéré, presque à l'insu de tous, un labeur patient, un cheminement obscur des idées nouvelles. Telle théorie qui avait paru, en 1789, monstrueuse et révoltante, semblait acceptable maintenant et ralliait ceux-là même qu'elle avait épouvantés. On était las aussi du
i. Léon Dubreuil, La Révolution dans le département des Côtesdn-Nord, p. a43.
3. On citerait de cet état d'esprit maintes preuves : en est-il une plus frappante que les lignes qu'écrivait à cette époque Dufort de Cheverny, vieux royaliste persécuté et ruiné par la Révolution : — « Bonaparte a fait en vingt-quatre heures ce que tous* les émigrés, le Roi, les Princes de Condé n'auraient pu faire en cinquante ans avec 4o.ooo hommes. Il a coupé les sept cent cinquante têtes de l'hydre, concentré le pouvoir en lui seul et a empêché les assemblées primaires de nous envoyer un tiers de nouveaux scélérats à la place de ceux qui vont déguerpir... La France serait très malheureuse de le perdre en ce moment-ci... » Mémoires, II, p. 4it>.
désordre et de l'incertitude, et le changement dé gouvernement « fut reçu comme un bienfait et comme un gage de cette tranquillité après laquelle soupirait tout le monde 1 ».
Le 18 brumaire n'eut point pour résultat la fin subite de la Chouannerie : durant bien des années en survivront les turbulents vestiges. Jusqu'en 1840, on signalera encore, de temps à autre, « tapis au fond des forêts, pareils à des bêtes insaisissables, des hommes n'ayant plus de contact avec le monde civilisé, plus de foyer, plus de famille,... maintenus dans la voie sans issue par des habitudes invétérées ou par la peur des sanctions 8 ». Mais avec les débuts du Consulat se termine l'histoire de la Chouannerie des Côtes-du-Nord, suscitée par Boishardy et continuée par ses successeurs. Il ne reste qu'à indiquer quel fut le sort des personnages qui, ayant joué un rôle dans ce récit, ont survécu au dénouement, tout souvenir n'en est pas aboli et si la tradition n'a presque rien retenu d'autre que les noms des héros du drame, du moins subsiste-t-il quelques-uns de ces témoins de pierre qu'il convient de signaler aux pèlerins soucieux de l'Histoire. Ainsi l'on montre encore à Moncontour « la maison de Hoche » ; certains Guides désignent aux touristes le petit manoir de Boishardy, demeuré jusqu'à ces derniers temps intact avec son haut pignon, ses fenêtres rares mais privées de sa tour coiffée d'ardoise qui lui faisait mine seigneuriale. À droite du grand chemin qui vient de Lamballe, une croix marque,
i. Sagerbt, Le Morbihan sous le Consulat, I, p. 3<j3. a. Émile Gabory, Les Bourbons et la Vendée, p. 3^7.
— à peu près, — l'endroit où le jeune chef tomba, et l'on retrouve encore, un peu plus loin, sous les arbres, la chapelle restaurée de Saint-Malo, où devait être clandestinement célébré, dans la nuit du 16 juin 1795, son mariage avec Joséphine de Kercadio.
La Mirlitantouille paya son mauvais renom ; elle fut condamnée à mort. Quoique posée à la rencontre de plusieurs chemins de la correspondance secrète, cette maison, grâce à sa mine inoffensive, n'avait, pendant longtemps, inspiré aucun soupçon. Que craindre d'une misérable masure, placée en bordure du grand chemin le plus fréquenté du pays ! La porte n'en restait-elle pas, jour et nuit, ouverte à tout venant? Quel mystère s'abriterait dans un si banal et rustique bouchon ? Pourtant il se rencontra quelque fonctionnaire perspicace pour s'inquiéter, à la longue, de l'étrange série d'événements dont les parages de cette sournoise gargote avaient été le théâtre. Combien de fois, dans les landes qu'elle commande, le courrier de Loudéac à Saint-Brieuc avait-il été attaqué ? On y avait vu des troupes de trois cents Chouans, sortant de terre au moment propice et disparaissant comme par un enchantement *. Le village de Plemy, dont ce tapis franc dépendait, était depuis toujours un centre d'agitation, une sorte de camp retranché des rebelles. Ses landes fatales avaient successivement facilité le rassemblement et la dispersion des bandes de Le Gris-Duval, de Duviquet, de Carfort et de Dujardin; là avait été tendu le piège où succombèrent tant de braves sol-
î. Archives de la Préfecture de Police, A A/ao5.
dats de la République ; depuis lors on y découvrait un prêtre réfractaire, aussitôt fusillé sans jugement \ et, plus récemment, un chasseur à cheval, porteur de dépêches, venait d'être assassiné à peu de distance du cabaret maudit. L'Administration centrale, frappée de cette statistique impressionnante, reconnaissant d'ailleurs l'impossibilité d'établir un poste de soldats en un lieu aussi isolé, décida, par arrêté du 24 thermidor an VII, que « les maisons du hameau de La Mirlitantouille, servant depuis longtemps de repaire aux brigands, seraient rasées 2 » .
Les deux chaumières étaient alors abandonnées ; la fille Plé et son père ayant disparu depuis le massacre de l'année précédente ■ L'arrêt fut exécuté, mais incomplètement ; des dix ou douze maisons composant aujourd'hui le hameau de La Mirlitantouille, l'une, — la maison du drame, — située à droite de la route pour qui va de Moncontour à Loudéac, a dû échapper à l'exécution. Elle paraît être de construction ancienne ; l'autre, qui lui fait face, est manifestement moderne. Autour d'elles le décor a bien changé : landes et marais d'autrefois ont été conquis par .la culture et l'endroit a perdu ce caractère de désolation et de solitude au-
i. L'abbé Cochet. — « Un détachement de républicains envoyé pour arrêter cet ecclésiastique caché dans une maison de Plémy, tua ce malheureux au lieu de le conduire à Saint-Brieuc, et, pour î ustifier cette action, dit avoir été attaqué par les Chouans et que M. Cochet était tombé sous les balles de ceux-ci. Les cendres de cet infortuné reposent dans le cimetière de Plémy, où elles sont en grande vénération. » B. Jollivet, Les Côtes-du-Nord, IV, p. 455.
î. Archives nationales, F? 366g 2 .
3. Compte rendu au Directoire par le ministre Bernadotte des faits relatés dans la Correspondance de l'armée d'Angleterre. (Archives de la Guerre, cité par Chassin, Pacifications, III, p. 343.)
quel il dut jadis la faveur des Chouans. Rien n'indique qu'il fut mêlé à l'Histoire, et que sont enfouis là, sous quelque sillon, les ossements du Corniquet et de sept de ses camarades. Les d'aujourd'hui qui passent en vitesse n'ont pas un regard pour ce site sans attrait ; son nom même, ronflant et ridicule, a été décapité : on dit, à présent, La Tantouille et c'est la désignation que portent les cartes de TËtat-Major. Un chemin de fer sur route, qui vient de Saint-Brieuc, se détourne à La Tantouille du grand chemin de Loudéac ; suivant la crête du Mené et l'ancienne piste de correspondance des Chouans, il aboutit à Collinée. Là, par la traverse de la montagne, on est à deux heures de marche de Bosseny, le quartier général de Le Gris-Duval. Le vieux château est une ruine, — ruine superbe et qui mériterait d'être signalée par les Guides : ses pierres, finement sculptées dans le style de la Renaissance, s'effritent sous les ronces et à des pignons sans voûte ni toiture se suspendent de vastes cheminées qui révèlent les distributions abolies d'une importante et noble demeure, déjà fort détériorée et probablement inhabitable au xvm e siècle. Les Le Gris-Duval occupaient une construction de moindre apparence élevée en 1725 dans la cour même de l'ancien manoir, et qui subsiste intacte : c'est une maison carrée, non sans élégance, comportant cinq fenêtres de façade et un étage sur rez-de-chaussée. On ne retrouve rien, dans les environs, des arrangements pratiqués par le chef chouan afin de faciliter sa fuite en cas de surprise ; pourtant on reconnaît la trace du souterrain qui reliait, dit-on, Bosseny à la vieille
tour de La Ville-de-lait, en Saint-Gouëno. Il y a quelque cinquante ans cette galerie, datant évidemment des temps féodaux, était encore praticable sur une centaine de mètres \
Depuis sa mise en liberté par Besné, en octobre 1798, Le Gris-Duval, sous le coup d'une condamnation à mort, n'avait pas reparu à Bosseny. Sa femme, ainsi qu'on l'a dit, revenue de son séjour dans les prisons de La Force, restait détenue à Hennés, en attendant une nouvelle mise en jugement. Le jeune Hervé Du Lorin et Jacques Villemain, les deux témoins de Boishardy, partageaient sa captivité 2 . Le général Hédouville commandant alors les armées de l'Ouest ; grand pacificateur 3 et muni, depuis le 18 brumaire, des instructions les plus conciliantes, ordonna de suspendre « toute poursuite pour faits de chouannage et de mettre en liberté les individus arrêtés par mesure de sûreté générale, sans motif nettement défini », Mais JRouxel, accusateur public du tribunal criminel d'Ille-et-Vilaine, ne consentait pas à lâcher ses prévenus. Il regimba ; fut saboulé de belle façon *, et
1. Renseignements communiqués par M. Colleu, ancien huissier à Collinée, très renseigné sur l'histoire de la région, et qui m'u permis de mettre largement à contribution sa complaisante érudition. Je le prie d'agréer l'expression de ma bien vive reconnaissance.