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P. IIkmon, Le Comte du Trévou, p

LA MIRHTANT0U1LLE

pris part à l'attaque de Saint-Brieuc. Depuis l'amnistie, il s'instituait l'implacable justicier de toutes les défections et de tous les reniements ; il opérait dans la région du Mené, étendant ses brigandages depuis les confins du Morbihan jusqu'à Moncontour \ Sa troupe comportait une quarantaine d'hommes très redoutés, le chef exigeant d'eux « la férocité » : — - « Il y a, disait-il, des républicains qui ne craignent pas la mort ; il faut les effrayer par la torture : coupez les membres, arrachez les yeux et la langue 3 ... » Il s'était juré de faire expier à Le Gris-Duval sa désertion. Dans la nuit du 4 au 5 avril 1801, le château de Bosseny est envahi par une bande armée : ce ne sont plus les Bleus ; cette fois, ce sont les Chouans, et quoique engoué des revirements dramatiques, il n'est pas sûr que Le Gris-Duval goûta pleinement la causticité de celuici. Dujardin commande les envahisseurs ; il se présente à son ancien chef : il a l'ordre, dit-il, « de le conduire dans le Morbihan ». La formule est transparente : ceux des Chouans que le parti soupçonne de trahison sont traduits devant Georges Cadoudal, et ne reparaissent jamais. Le Gris-Duval ne se trouble pas ; il obtient la permission de dire adieu à sa femme, passe dans la chambre voisine, tarde à revenir... Dujardin perd patience, pénètre dans la pièce où son prisonnier vient d'entrer ; une corde

i. Archives nationales, BB 18 a 54. En décembre iSoi, on arrêtait et on emprisonnait à Moncontour trois hommes de la bande de Dujardin, Torcaret, Puisard et Brunet. Les deux premiers furent exécutés à Saint-Brieuc, le 9 janvier 1802. Le troisième, évadé de la prison de Moncontour, fut repris et fusillé le 2 avril. Archives nationales, F? 7939.

a. Révélation anonyme. E. Sageret, Le Morbihan «pus le Consulat, IIB, p. 481.

pend à la fenêtre ouverte : Le Gris-Duval s'est sauvé par là ; il est loin... Dujardin connaît Bosseny ; il sait le château bien machiné et juge inutile la poursuite ; mais madame Le Gris-Duval paiera pour son mari ; quoique très souffrante Dujardin l'emmène en otage et la retient captive durant plusieurs jours K Quand elle revint, Le Gris, par prudence, se fixa, avec elle, pour plusieurs semaines à Saint- Brieuc ; pourtant, à la belle saison, ne pouvant se résigner à quitter Bosseny qu'il aimait, il recourut de nouveau à l'un de ces moyens de comédie si souvent mis en œuvre avec profit : il fit annoncer par les gazettes que les brigands l'avaient pris et fusillé 3 , — et il réintégra discrètement sa maison de campagne, Le bon effet du statagème fut durable ; l'été s'écoula sans alerte; mais Dujardin, bientôt renseigné, guettait : après l'hiver passé en ville, comme Le Gris-Duval se réinstallait à son château, dès sa première sortie, il fut accueilli par une décharge de mousqueterie et atteint d'une balle. Il eut la force de se traîner jusqu'au souterrain ou quelque autre des nombreuses caches que comportait la propriété et, cette fois encore, il eut la vie sauve 3 . Ce fut sa dernière aventure : madame

i. ...« Dujardin, pour se venger de sa fuite (de la fuite de Le Gris- Duval), s'est emparé de sa femme (de madame Le Gris-Duval) et de ses deux domestiques, dont on ignore absolument. » Le préfet dos Côtes-du-Nord au ministre de la Police générale, 6 avril i8o.i. P. ÏIémon, Le Comte du. Trévou, p. 8r.

a. Bulletin historique de l'armée de l'Ouest, numéro du 3i mai au 9 juin 1801 : — « Le 7 (prairial an IX), dix déguises en militaires et commandés par Duraux, ex-chef de brigands, l'ont conduit à quelque distance de la maison et l'ont fusillé, sans qu'on puisse en imaginer le motif. »

3. Archives des Côtes-du-Nord. Rapport du capitaine commandant U gendarmerie, au Préfet, 4 juin 1803.

LA MIRLITANTOUULLE

Le Gris-Duval mourut peu après, à trente et un ans ; son mari lui survécut quelques mois ; le décès de Le Gris-Duval est consigné à l'état civil de la commune de Saint-Gilles du Mené, à la date du 2f> mai 1803 ; l'acte eut pour témoins madame de Kerigant, belle-sœur du défunt, et Julien Collenc, fermier de Bosseny ; ni l'un ni l'autre ne consentirent à signer 1 ; et cela paraît singulier : ce qui l'est davantage, c'est que la mort de cet homme de trente-six ans, réputé pour sa force et sa vigueur, quasi-célèbre, d'ailleurs, passa inaperçue : l'année suivante, le préfet du Morbihan, adressant au Grand Juge des renseignements sur les principaux chefs de la Chouannerie bretonne, signalait Le Gris-Duval comme étant encore vivant : — « A. la pacification de l'an VIII, écrit-il, Legris fut destitué par Georges parce qu'il ne voulut pas rendre compte de 80.000 francs qu'il avait reçus pour la solde et l'entretien de sa division. Depuis ce tempslà, il est mal avec son parti ; ayant, d'ailleurs, gagné de l'argent, il aspire à la tranquillité et s'occupe d'affaires de commerce 2 . » Et une note précise : — (c Legris est à Saint-Brieuc. » Serait-il permis de supposer que, veuf, sans enfants, le chef de Chouans, désireux de disparaître, aurait imaginé de mourir, — officiellement, — pour vivre en paix dans quelque retraite ignorée de tous ?

C'est, à peu près, ce qui advint, — bien involontairement, — à Carfort. Soumis et amnistié,

i. P. Hémon, Le Comte du Trévou, p. 83.

a. Archives nationales, F? C38i.

mais mal noté l , il supportait à contre-cœur son inaction et plus malaisément encore la surveillance chicaneuse des espions du gouvernement. En mai 1803, son dossier à la Police s'agrémentait de rapports peu favorables : — « Caractère violent, sans fortune, toujours au café ; la présence de Carfort, fameux par les pillages de diligences, les vols et les assassinats, est un objet d'horreur pour les hommes attachés au bon ordre. Traduit deux fois, depuis son amnistie, à la police correctionnelle, il a été condamné récemment à cent francs d'amende pour excès commis contre un particulier, à Moncontour, où il s'était rendu sans autorisation. L'éloignement de cet individu est désiré par les autorités 2 . » C'était le perdre. Le Grand Juge inscrivit en marge cette recommandation : — « L'arrêter, le constituer prisonnier en maison forte. » Et Carfort fut escamoté, comme on l'était en ce temps-là, quand on ne comptait point parmi les amis du gouvernement, c'est-àdire que, tant que dura l'Empire, nul n'entendit plus parler de lui ; nul n'osa se risquer à s'informer de son sort. Dans quel in-pace, dans quelle oubliette était-il enfoui ? Ses parents eux-mêmes ne le surent jamais. En 18i4, au retour des Bourbons, sa famille se hasarda cependant à mendier quelques renseignements. L'Administration de la Police royale entreprit des recherches et ne trouva rien 3 . Enfin Carfort fut découvert dans un cachot du Château d'If

i. « Détestable sujet ; Georges lui-môme a failli le faire fusiller pour ses excès. » Rapport du Préfet du Morbihan, iG nivôse, an Xïï. Archives nationales, F? C38i.

a. Archives nationales, F? 638i.

3. « Les recherches faites ne permettent pas de satisfaire entièrement à cette demande ; on prie la famille de compléter les renseignements. » Archives nationales, même dossier.

LA MTOLITANTOtULLE

et rendu à la liberté l . Usé à trente ans par la captivité, sans ressources, couvert de loques, il reprit le chemin de la Bretagne et se rendit droit à Qui rit in, chez ses amis Kerigant. Madame de Kerigant se disposait à sortir et se trouvait, avec son jeune fils, dans le vestibule de sa maison, quand la porte de la rue s'ouvrit et donna passage à « un homme de haute taille, au teint basané comme celui d'un créole, et vêtu d'une façon étrange. Madame de Kerigant, l'ayant fixé, s'écria en levant les bras : — « Mais... c'est vous, Garfort ! — Eh ! oui, Elisabeth, c'est bien moi! » Il manquait de tout et les Kerigant n'étaient plus riches ; mais, la joie de se revoir après tant d'années, tant d'illusions déçues, tant d'espoirs enfin réalisés, fut si vive que la causerie, à table, se prolongea une bonne partie de la nuit *. Carfort obtint du gouvernement de la Restauration une petite pension, — 1.500 francs, de quoi ne pas mourir. — En 1821 on le retrouve exposant ses titres à la pitié des Princes : « Couvert de blessures, ayant à sa charge son père, blessé pendant les Cent Jours, sa sœur, mère de famille et veuve d'un officier royaliste guillotiné... » On lui répondit de Paris que « sa demande s'appuyait sur des bases erronées 3 ! » Il fallait que la foi royaliste de ces vieux Chouans fût solidement chevillée pour résister à de si rudes heurts. Carfort se résigna : il se fixa sur le

ï. Carfort avait été précédemment écroué au château de Lourdes et transféré au château d'If à la suite, croit-on, d'une tentative d'évasion.

a. Kerigant, Les Chouans, p. iio, n. Kerigant mourut au château de Kerigant, le a5 mai i834 ; sa femme, sœur de madame Le Gris-Duval, décéda à Quinlïn, le ï" juillet de la môme année.

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