‹ La Mirlitantouille; épisodes de la chouannerie bretonneChapitre 54 sur 57 · P. Hkmon, Le comte du Trévou, p. 76, n · texte numérisé non relu

P. Hkmon, Le comte du Trévou, p. 76, n

passée, se résigna, faute de pain, à solliciter l'usurpateur et il obtint un emploi de garde-magasin de l'intendance à l'armée d'Espagne. Rentré, en 1814, à son village natal de Saint- Coulomb, gratifié, — et non sans rebuffades, — par Louis XVIII, d'une maigre pension de 600 francs, le vieux brave qui, pendant dix ans, avait dirigé la correspondance des Princes exilés, se fit maître d'école, afin d'augmenter ses ressources. Il mourut à Saint-Coulomb, en 1856 K

On regrette de consacrer si peu de lignes à la vieillesse de ces paysans qui, jetés à l'improviste dans les grandes tempêtes de l'Histoire, reprirent courageusement, quand ils furent vaincus, le tran-tran de la vie mesquine du village. Chacun d'eux mériterait une étude qui serait singulièrement révélatrice : que pensaient-ils ? que contaient-ils ? Comment jugeaient-ils leurs entraînements passés ? Que peut être l'examen de conscience d'un fanatique alors que l'âge l'a refroidi ? Éprouvaient-ils quelque remords des horribles luttes fratricides ? Il n'apparaît pas qu'ils raffinassent beaucoup sur ces choses lointaines, ni qu'ils apportassent à ces considérations tant de subtilité. Ces hommes, pour la plupart, étaient de grands enfants ; heureux d'avoir joué de bons tours à la révolution et jeté leur gourme avec fougue. Quand ceux qui n'avaient pas vécu au temps des luttes civiles interrogeaient Dufour sur les exploits de sa jeunesse, il satisfaisait volontiers leur curiosité et, invariablement, terminait ses récits par ces mots : — « Ah 1 c'était le bon temps

i. Sa descendance existe encore. Mémoires du colonel Dufour, de Saint-Coulomb, par P. Delarue, Saint-Servan, 1906.

alors ; on vivait 1 ! » Ainsi des autres, sans doute ; au reste les rancunes personnelles, les dissentiments politiques s'étaient apaisés, par miracle, en 1815, lors de l'invasion prussienne, qui s'étendît à toute la rive droite de la Loire, au département d'Ille-et- Vilaine entier, et à une partie des Côtes-du-Nord et du Morbihan. Depuis Charles VII, les Bretons n'avaient point subi le joug de l'étranger. Ils voyaient sans déplaisir s'avancer ces allies qui venaient de rétablir le Roi et peu s'en fallut qu'on ne leur fît fête ; mais il suffit de quelques jours pour apprécier à leur valeur ces Allemands rapaces, fourbes, brutaux et cyniques ; toutes les haines disponibles se tournèrent contre eux en une contrition tacite des querelles intestines ; anciens bleus et anciens Chouans s'unirent dans la répulsion de ces ignobles vainqueurs. Pour la première fois les vieux compagnons de La Rouerie et les vieux soldats de la république, les nobles spoliés par la révolution et les jacobins retardataires s'accordèrent et la seule présence des soudards d'Outre- Rhin Téalisa une conciliation que n'avaient pu parfaire la modération de Hoche ni l'autorité de Napoléon \

On souhaiterait dire sommairement quelle fut la vie de Joséphine de Kercadio ; mais, à dater de son acquittement par le Conseil de guerre, en 1798, elle disparaît de l'Histoire. Elle ne quitta pas le pays de Moncontour, quoiqu'elle s'y sentît peu populaire : les républicains ne lui pardonnaient pas d'avoir été

i. Préface de P. Delarue aux Mémoires du Colonel Duiour. a. V. sur l'occupation prussienne en Bretagne et sur ses résultats, Les Bourbons et la Vendée, par Ëmile Gaboht, p. 10 îi 3i.

1'ltgerie de Boishardy ; les royalistes lui reprochaient d'nvoir trop promptement oublié ce fiancé si tragiquement disparu. Sans doute aussi les attentions de Palasne-Champeaux, lors du procès de Saint-Brieuc, furent-elles jugées sans indulgence. À croire une tradition locale, l'opinion fut sévère pour cette jeune femme qui, exposée, presque encore enfant, aux hasards des campements clandestins, se trouva mêlée, avant qu'elle eût vingt ans, aux plus dommageables aventures. Elle eut, de Hervé Du Lorin, deux fils *, dont l'un, au moins, vécut ; il épousa, en 1841, à Moncontour, une personne d'origine anglaise, Charlotte Bisset-Addison ; l'acte de te mariage mentionne que, à cette époque, Hervé Du l orin et Joséphine de Kercadio étaient morts ; de celle-ci, en effet, le décès est inscrit aux registres de l'état civil de la commune d'Auteuil, près Paris, où elle se trouvait de passage, à la date du 10 s?ptembre 1824 ; elle avait quarante-six ans s .

La fin du général Humbert s'entoure de circonstances mystérieuses. Son intrépidité, lors de l'expédition d'Irlande auréola son nom d'une gloire à laquelle, seul, le succès manqua : le but de cette tentative folle était de grouper les patriotes Irlandais, toujours prêts à s'insurger, et d'organiser sur le sol de l'Angleterre une revanche de la Chouannerie. Humbert, comme on sait, n'y réussit pas ; revenu à l'armée de l'ouest, il y servit sous Bernar-

i. Louis-Charles, né le 10 prairial, V, — ag mai 1797 ■ — à Moncontour, et Charles-Jean, né à la VilVLouët, en Bréhand, le 18 juillet 1790. A cette date le père était détenu à Rennes,

a. Elle mourut à Auteuil, rue ftoileau, n° 8. Son domicile, indiqué à l'acte de décès est PUeuc, CÔles-du-Nord. État civil de l'ancienn« commune d'AuteuiJ.

datte ; mais il est très remarquable de constater que, dès cette époque, il songe à quitter l'armée ; il s'établit dans le Morbihan où il achète, aux environs de Ploërmel, un bien d'émigré, le domaine de Crevy. De malveillantes rumeurs se répandent ; on parle de cet officier général « taré dans l'opinion publique 1 » ; on le dit obéré dans ses finances, harcelé par ses créanciers, mal vu du gouvernement. Il est attaché, en 1802, à l'expédition de Saint-Domingue que commande Leclerc, beau-frère de Bonaparte : l'ardente Pauline est du voyage. Humbert, on l'a dit, passait pour « le plus bel homme de l'armée 3 », et la sœur du Premier Consul se montrait facilement sensible à ce genre d'avantages. Que se passa-t-il ? On ne sait. Humbert, chassé de Saint-Domingue par le général en chef Leclerc, destitué par le Premier Consul, fut exilé en surveillance à Ëpinal, avec défense de reparaître à Paris. Il implore de connaître les motifs de sa disgrâce, n'obtient pas de réponse 3 , va s'enterrer, non dans les Vosges, mais dans son domaine du Morbihan, grevé d'hypothèques, car « on a profité de sa défaveur pour lui soustraire sa fortune ». Il essaie de son premier état, fonde un haras, dilapide ainsi le peu qui lui reste, vient se

i. E. Saokrett, Le Morbihan $olis le Consulat, 11^, p. 3oa.

a. « M. Humbert est de la plus belle apparence ; il s'exprime avec facilité : il appartient à une famille honorable du département des Vosges. » Lettre du préfet de la Loire-Inférieure au ministre. (Archives nationales, F 7 6355.)

9. « L'empereur a pen*é qu'il ne pouvait en aucune manière prononcer sur cette demande qui regarde le ministre de la Guerre. » En fructidor an XII, le ministre de la Police demande au ministre de la Guerre les cause» de la disgrâce d'IIumbert : 11 lui «ât répondu simplement que « l'intention de l'Empereur est que 06 général soit éloigné de Paris où ses intrigues peuyent rendre sa présence dangereuse. » Archives nationales, F? 635^.

LA MIRLITANTOUILLB

réfugier, sans ressources, à Nantes, chez un ami, supplie qu'on lui permette de venir se jeter aux pieds de Sa Majesté l'Empereur ; depuis quatre ans il est sans traitement, ses biens sont séquestrés ; il parvient à dépister la surveillance, à pénétrer dans Paris ; il est traqué par la police comme un malfaiteur ; ordre est donné de « s'assurer de la personne de cet individu » ; on l'arrête *, on l'expulse, il retourne à Nantes, revient clandestinement et s'avance jusqu'à Versailles 3 . Mais il a pour ennemi personnel un policier influent, Dossonville ; on lui enjoint de se tenir « à quarante lieues de la capitale » et le voilà, de nouveau, rodant en Bretagne, de Rennes, qui a vu ces beaux jours, à Ploërmel où il a un château dont il est dépossédé par l'ancien propriétaire, l'émigré de Brilhac 3 . Il accable l'Empereur de suppliques et d'offres de service. Peu lettré et mal instruit des nuances, il en est encore au farouche laconisme de l'an II : — « Sire, je vous demande des ordres, du fer et du plomb. » Ou bien il propose le plan d'une invasion de l'Angleterre : — « C'est dans Carthage seule qu'on peut détruire Carthage. » Il se fait fort de reprendre Saint-Domingue à l'aide des 30.000 Irlandais réfugiés aux États-Unis 4 . Ce bouillant soldat rêve de prouesses et voudrait se battre, et toujours il conjure qu'on lui dise quelle fut sa faute : — « Je jure sur l'honneur n'avoir jamais manqué à mon devoir. » En vain le maire de Nantes a-t-il sollicité l'indulgence

i. Le 5 septembre i8o3.

s . Il y est logé chez le sieur Barreswil, restaurateur, à la grille de l'Orangerie.

Page 1