‹ La Mirlitantouille; épisodes de la chouannerie bretonneChapitre 6 sur 57 · Souvenirs de la Comtesse de La Bouëre · texte numérisé non relu

Souvenirs de la Comtesse de La Bouëre

BOISHÀRDY

armes, ou cet autre, nommé Molard, de Plumieux, qui, lorsqu'il porte la correspondance, « a toujours deux formes derrière le dos et son tablier sur le ventre, comme un cordonnier qui va à sa journée 1 ». Sans cesse ces facteurs arpentent les chemins entre le Morbihan et la côte de Saint-Brieuc ou de Saint-Malo ; leur service est presque régulier : — « C'est une véritable poste qui rivalise avec celle du gouvernement et arrive à faire mieux qu'elle » ; d'où, en décembre 1795, cette plainte du district de Josselin à l'administration départementale : — « les Chouans reçoivent leur courrier deux et trois fois par semaine et les républicains une fois seulement par décade 2 ! »

Cette organisation créée par la Rouerie 3 , servit grandement les ambitieux desseins de Puisaye ; il fut aidé aussi par l'indéniable séduction de sa prestance et de sa parole ; son aplomb fit le reste. Dès le printemps de 1794 on le voit se parer du titre de général qu'il s'est à lui-même décerné. Il parlera bientôt des pouvoirs à lui confiés par les Princes, frères de Louis XVI, bien avant que ceux-ci, — dont l'un est à Vérone et l'autre à Arnheim, — aient entendu parler de lui. L'été ne sera pas écoulé qu'il signera général en chef, sans soulever aucune protestation ; voilà comment, en moins d'un an, ce

i. Archive» du Ministère de la Guerre, Armée d'Angleterre, mai 1799.

a. G. Le Fahxer, Monographies choaannes, 106, n. 3.

3. Puisaye se flatte de l'avoir créée : Mémoires, II, 384. — « Nous établîmes des courriers de ville a ville, de bourg à bourg, presque de ferme à ferme... » Il prétend aussi avoir établi les maisons de correspondance offrant des retraites aux émissaires ; d'autres, plus retirées, servent d'hôpitaux pour les blessés. « Ces maisons, dit-il, étaient connues de tous les royalistes. »

proscrit, ce condamné à mort, cet hors ïa loi parvint à conquérir la Bretagne, de toutes les provinces la plus hostile à ce qui n'est pas autochtone. Aux royalistes, très nombreux, mais sans lien, un ehef était indispensable ; aucun d'eux ne présentait alors assez de surface pour prendre le pas sur les autres qui, probablement, n'y auraient pas consenti ; cet inconnu s'offrait, semblait s'imposer, on l'accepta, sans l'acclamer : il y eut toujours une sorte d'antipathique réserve dans la soumission des Bretons à Puisaye ; mais bien des préventions tombèrent du jour où, par l'intermédiaire de Tinteniac, il eut rallié Boishardy.

Quoique sa renommée soit demeurée purement locale, Boishardy 1 reste une de ces attachantes figures qui, parmi la froide phalange des morts dont l'Histoire recueille les noms, semblent garder quelque chose de la chaleur entraînante et de la pathétique sympathie dont surabonda leur vie fougueuse. Il était beau ; de taille moyenne mais naturellement élégante, il avait des traits réguliers, le regard ouvert, des cheveux châtain clair, donnant à sa physionomie martiale un aspect de douceur que ne démentait pas son caractère 3 . Sa courtoisie, sa

i. Amateur-Jérôme-Sylvestre Bras de Forges de Boishardy. Son père, marié une première fois avec Sylvie-Louise-Françoise Couppê des Essarts, avait eu deux filles de cette union, Jeanne-Scholq$tique et Êmilte. De son second mariage avec Marie-Anne du, Bosq de Quemby, il eut une fille, Marie-Anne et un fils, Amateur-Jérôme- Sylvestre, né au manoir de Boishardy, je i3, octobre 1761. P Hémon, Le Comte du Trévou.

a. Signalement de Boishardy en mai 17^3 : — « 38 ans, taille

franchise, sa générosité et aussi la simplicité de ses manières lui gagnèrent l'affection des paysans de la région de Moncontour où était situé, dans la paroisse de Bréhand, son manoir héréditaire, simple gentilhommière, plus ferme que château, entourée d'un potager et de vergers, mais à laquelle une tour du xv' siècle, coiffée en poivrière et de hautes et vastes pièces prêtaient assez noble allure *.

Boishardy était fils d'un ancien mousquetaire, mort en 1T67. Lui-même, lieutenant au Royal-Marine, devenu bientôt le 60 p régiment d'infanterie, se trouvait en 1792, en garnison à La Rochelle ; il y prêta le serment civique, mais il se démit peu après et revint en Bretagne, appelé par le marquis de la Rouerie qui lui confia le commandement de la division des Côtes-du-Nord 3 . Boishardy avait alors trente ans ; il recruta activement ; costumé en paysan, en « marchand d'œufs », il courait les foires, endoctrinant les villageois ; son éloquence était si persuasive « que l'on quittait tout pour l'entendre 3 ». La Rouerie mort, Boishardy ne désarme pas ; on est au printemps de 1793 ; la Convention vient de décréter la levée des 300.000 hommes ; avec une témérité insolente, il ameute les gas de Bréhand ; debout sur le mur du cimetière, il les

5 pipds, 3 pouces, 3 lignes, cheveux et sourcils châtains, yeux bleus, figure ovale. » Archives municipales de Moncontour, communication de M. le docteur O. Sagory, maire de Moncontour.

i. Levot, Biographie bretonne, V. aussi Gesli.n »b Bourgogne et Barthélémy, Études sut la Révolution en Bretagne, i858. Ces derniers ont reçu communication d'un manuscrit de M. Ludovic de Foucaud qui avait connu plusieurs des anciens compagnons de Boishardy, notamment Guérin, son aide de camp.

a. Hbmow, le Comte de frêvou, et Chassin, Préparation à la guerre de Vendée, II, 5i8.

Page 1