Geslin de Bourgogne, Etudes, i
exhorte, se met à leur tête ; il est vêtu « d'une veste de cultivateur », il porte un fusil sur l'épaule, des pistolets sont à sa ceinture. Sa troupe grossit en route de tous les jeunes gens qui répugnent à servir « les régicides », ceux de Meslin, de Coëtmieux, de Pommeret, de Quessoy, de Plaintel ; il les passe en revue à la lande du Gras, qui domine Meslin, marche sur Pommeret « pour y chercher le rôle des conscrits et le mettre en pièces » ; puis il se poste sur le grand chemin de Lambalîe à Saint-Brieuc, attaque, au pont sur l'Evron, la diligence qui porte le courrier de Paris, disperse à coups de fusil la garde nationale de Lamballe qui s'oppose mollement à sa marche. Dans la nuit il rentrait victorieux à Bréhand. L'événement mit en grand émoi les autorités du chef-lieu ; on assurait que Boishardy, sur un simple appel, avait réuni pour ce coup d'essai quatre mille paysans suffisamment armés. En groupant toutes les forces dont disposaient les autorités du département, on n'aurait pas mis en ligne pareil nombre d'hommes.
Il fallait sévir : or Saint-Brieuc comptait parmi son tribunal, deux magistrats mal disposés à composer avec les rebelles : le président Leroux de Chef du Bois, — qui se nommait maintenant Leroux, tout court, — homme sévère et sombre, d'autant plus désireux de réprimer toute tentative contre-révolutionnaire que, acheteur de biens nationaux, il arrondissait un domaine aux portes de Tréguier ; — et l'accusateur public, Besné de la Hauteville, — qui lui aussi, depuis peu, signait démocratiquement Besné, sans plus, — républicain renommé pour son intégrité dont il ne cessait de
faire étalage. Écrivain d'une prolixité redoutable, il submergeait les ministres et les comités d'un déluge de protestations, de flatteries, voire de conseils ou d'admonestations, certain que son patriotisme éclairé lui procurait des vues lumineuses sur la situation politique générale et sur celle de la Bretagne en particulier *. Il se vante à tout propos « d'avoir secoué, le premier, le joug de la tyrannie, proclamé la République dès 1791 I » et fondé une loge maçonnique, modestement intitulée loge de la Vertu triomphante. Il signe ces élucubrations Besné, vétéran de la Révolution 2 . Ce magistrat modèle approchait, en 1793, de la cinquantaine 3 . De taille presque gigantesque *, il avait les yeux bruns et renfoncés, le nez gros et rouge, le teint fortement couperosé ; il couvrait son crâne chauve d'une perruque marron s . Sans fortune et père de treize enfants, il pratiquait, pour améliorer ses maigres émoluments, des trafics assez inquiétants : ainsi on vit, non sans étonnement, cet accusateur public se poser en avocat de certains prévenus ; ou bien, quoique ardent démagogue, il se déclarait adjudicataire de propriétés d'émigrés comme prête-nom de familles nobles désireuses de racheter secrètement leurs
i. Il est difficile d'ouvrir un carton d'archives ayant trait aux Côtes-du-Nord sans y trouver de nombreuses lettres de Besné s'épanchant sur tous les sujets ; erreurs judiciaires, troubles de' Lyon, l'adultère, la trahison de Dumouriez, les moyens de détruire d'un mot les derniers vestiges de la féodalité en ordonnant de brûler tous les litres ; longues dissertations tracées d'une écriture torturée, bossue, rageuse, souvent illisible, sur un papier ayant pour vignette un petit bonnet phrygien.
a. V. notamment le carton DU* 58, Archives nationales.