‹ La misère au temps de la Fronde et Saint Vincent de Paul (volume 2)Chapitre 11 sur 316 · CARACTERE TRAGIQUE · texte numérisé non relu

CARACTERE TRAGIQUE

Roussillon, c'est-à-dire par toutes nos frontières, tout indi(iuait au grand ministre politique l'ennemi véritable, qu il fallait aUaqucr et briser. Celait d'ailleurs le delenda Carthago implacable : il fallait défendre la liberté et le droit européen contre Toppression ou tomber, comme ritalie, sous le joug militaire et abrutissant de l'Autriche. Mais en ouvrant les hostilités, Richelieu déchaînait sur nous celte horrible guerre qui n'avait eu jusqu'alors pour théâlre que la misérable Allemagne, la guerre de Trente ans, qu'on pourrait appeler plus justement Inexpiable : < L'histoire humaine, a dit M. Michelet, semble finie quand on entre dans celte période : plus d'hommes et plus de nalions, seulement la brutalilé de la guerre et son rude outil, le soldat... C'est son lègne, et on lui livre le peuple, biens et vie, âme et corps, hommes, femmes, enfants. Quiconque a au côléun pied de fer est roi et fait tout ce qu'il veut. Donc, plus de crimes, et tout est per» mis. L'horreur du sac des villes el les affreuses joies qui suivent l'assaut, renouvelées tous les jours sur des villages tout ouverts et des familles sans défense. Partout l'homme battu, blessé, tué; la femme passant de main en main. Partout des pleurs, des cris! »

La moilié du dix-septième siècle va rappeler les horreurs du seizième, le siècle tragique par excellence, ce siècle de guerre, de ruines, de meurtres, de crimes, le siècle du connétable de Bourbon et de ses bandes à Rome, de Cluislian II, le Néron du Nord; le siècle du duc d'Albe en Belgique et de son tribunal de sang; le siècle de Montluc et du baron des Adrets, le siècle des massacres de Cabrières, de Mérindol et de la Saint-Bar^ thélemy; le siècle de misère et de famine qui vit, comme au siège de Jérusalem, des mères dévorer leurs enfants.

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DU XVII* SIÈCLB. 17

Le XVII" siècle, qui inspira à Callot ses éternels caochemars de la Guerre^ des Bohémiens, qui suscita Snaycr», OpiU, qui fit blasphémer Tauteur du Siècle de fer y no le cède malheureusement en rien au xyi*" comme digne ai pitié.

Les frontièi^es eurent surtout à souffrir : Picardie, Champagne, Lorraine, Bourgogne, autant de déserts.

La Picardie, la Champagne et une partie de l'Ile-de- France, furent naturellement exposées les premières au fléau tlévastateur. Ces provinces étaient limitrophes de la Flandre: pajfe de plaines découvertes où rien n'arrêtait la marche de rennemi, ni places fortes, ni larges riyières, derrière lesquelles une puissante armée pûi se retrancher et se faire tuer en couvrant Paris; sol fertile, fournissant en abondance tout ce qui était nécessaire à des corps de troupe, et de plus la grande roule pour prendre par un coup de main la capitale et unir ainsi la guerre dès le commencement. Si les ennemis poifvaient faire entrer ces considérations dans leurs conseils, Richelieu, par d'autres motifs, était amené sur le même champ de bataille : près des frontières de Picardie, dans la Flandre, se trouvaient les places plus ou moins fortes de Douai, Arras, Cambrai, le Cateau, Landrecies^ Chimay et Avesnes, qui formaient pour l'Espagnol une enceinte continue de bastions dont il fallait se rendre maître pour conquérir la Flandre, c'est-à-dire les limites naturelles ou tout au moins le boulevard de la France. C'était donc sur ce théâtre étroit, resserré, que tous les efforts devaient se réunir, et que les armées lutteraient et vivraient; c'était, quel que fût le sort de la guerre, la ruine de ces malheureuses contrées, et dès ce jour commençaient pour elles vingt-cinq années d'indicibles douleurs^

de 163S à 1660 (paix des Pyrénées), long quart de siècle durant lequel elles n'eurent que le temps de compter leurs blessures, sans jamais espérer les voir se cicatriser.

La déclaration de guerre (mai 1635), qui défendait en môme temps aux Français toute communication avec les Espagnols, porta dès Tabord un rude coup à l'industrie de ces provinces, dont la plupart faisaient le commerce des laines sous diverses formes avec les Flandres : la draperie de Beauvais, entre autres, éprouva une notable diminution, et un grand nombre de négociants de* celte ville furent ruinés sans ressources*. C'était, dés le début, jeter dans les' rangs du paupérisme toute la population ouvrière des villes du Nord.

La campagne s'ouvrit pour nous par la victoire d'Avein, dans le pays de Liège: la Belgique semblait perdue, si les hésitations calculées de notre allié, le prince d'Orange, n'avaient détruit les heureuses espérances qu'avait fait naître ce premier succès ; et l'armée française rentra après avoir saccagé Tirlemont. Mais bientôt l'Espagnol vint à son tour reporter chez nous les ri^vages et la désolation.

Avant la nouvelle campagne de 1636, Richelieu avait chargé son secrétaire d'Etat, Sublet des Noyers, de visiter les places du Nord; ce commis^ qui ne connaissait rien aux fortifications, fit au ministre la réponse qu'il désirait : « Tout est en bon état. » D'ailleurs l'argent manquait pour exécuter les ordres de Richelieu, et le maréchal de Chaulnes, gouverneur de Picardie, avait encore aggravé le mal par sa négligence et son luxe. Tout à coup, au commencement de juillet, l'armée du cardinal-infant,

t. Hist, ms. (inéd,) de Beauvais, par M. Hermant, chanoiae de cette vUle, t. IV, ia-fo. Bibl. imp. Mes.

D£S PROVINCES FRONTIÈRES. If

gouverneur des Pays-Bas, guidée par le redouté Jean de Werth et Piccolomini avec leur cavalerie légère de Polonais. Croates et Hongrois (seize à dix-huit mille clievaux, douze à quinze mille fantassins, trente pièces d'artillerie), pénètre en France par la Tiiiérache, où le comte de Soissons n'avait à leur opposer que sept à huit mille hommes. En peu de lemps, ils prennent La Capelle, le Catelet, Vervins, pillent et ravagent la Thièrache et tout le pays compris entre l'Oise et la Serre. Ces cavaliers étaient en effet le plus redoutable ennemi d'un pays : vrais aventuriers enrôlés sans solde, n'étant pourvus d'aucunes provisions, vivant des chances du hasard, de la maraude, du pillage; la guerre cruelle sans pitié ni merci est la seule qu'ils connaissent. Leurs longues luttes contre les Turcs les ont habitués à la férocité : ce sont eux qui ont inventé l'étrange bonnet à poil qui, de loin, les fait ressembler à des ours; tous les costumes de guerre, tous les déguisements de fourrure qui rappellent la bête fauve et par lesquels les hommes essayent de faire peur à d'autres hommes, ces bandits les ont trouvés et mis en usage *.

L'effroi fut terrible en effet, si nous en jugeons par le récit d'un témoin oculaire, M. Hermant: t Quelques-uns des plus qualifiés delà noblesse des environs et des ecclésiastiques, se croyant perdus sans ressource, cherchent leur sûreté dans la protection de l'ennemi, entre autres Henri-Marc Gouffier, marquis de Bonnivet, descendant de l'amiral, et le curé de Liancourt, près Roye. Le corps de ville demande au chapitre et à tous les prêtres de Beauvais 1° d'aller en garde tant de nuit que de jour ;

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