‹ La misère au temps de la Fronde et Saint Vincent de Paul (volume 2)Chapitre 9 sur 316 · LES MISÈRES DE LA GUERRE · texte numérisé non relu

LES MISÈRES DE LA GUERRE

milices s'exerceni au maniement des armes et marchent fièrement, bannières déployées; dans l'autre coin, les vieux soldats jouent aux dés ou boivent; au loin, dans le fond, sont les tentes, et les cavaliers qui s'agitent. Dès le tableau suivant commence la triste tragédie : c'est la mêlée furieuse où nombre de victimes succombent el jonchent le soi; ce champ de bataille a toutefois sa grandeur, lorsqu'on le compare à la confusion de la scène de pillage qui foime le quatrième sujet et ouvre celte longue voie douloureuse que nous devons parcourir. Un village dans la perspective; sur le premier plan, une maison dévastée par les soldats qui la quittent, après avoir fait naître une querelle pour ne point payer l'hôtesse et pouvoir lui ravir son bien; une troupe entière s'enfuit par toutes les issues, emportant le pauvre mobilier . En vain la femme court après un de ces pillards, et tâche de lui enlever une pièce de son chélif ménage, dont « ils ont pris jusqu'aux pots... »: draps du lit, gril, marmite, écuelle, tout est sur le dos de ces bandits.

La cinquième planche représente une scène plus affreuse encore. A la maraude en grand succèdent le pillage, le meurtre, le viol ; rien de plus saisissant que cette gravure qui représente tant d'actes divers. On est à l'intérieur d'une maison : au fond, sur le grand lit, la maîtresse se débat contre les étreintes de deux de ces misérables, pendant que, dans le cabinet voisin, dont la porte est enir ouverte, un des soudards outiage une servante et qu'un autre arrête par les cheveux la seconde, qui cherche à s'enfuir avec un enfant de cinq à six ans. Toutes les mauvaises passions de l'homme y sont représentées : ceux pour qui l'argent a plus d'attrait que la volupté, pillent un grand coffret d'où ils retirent divers

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«bjcts; mais c'est le trésor quu vaillent ces b.ini]ils, qui, pour ovoir de l'or, inventent des soppliees.» Le feu flambe devant une grande cheraioée; à la cràmaillèi'C eSt saspetidu par les pieds, au dessus de ce bdclier, le malheureux maître de la maison. Un vieillard , le péra peut-ôtre, retenu par des corileg, est assis 'a lerre, les pieds dans le feu; il faut que l'uQ de ces infortunés découvre aux bandits un trésor qui probablement n'exista Les autres ne cberclieiit qu'à s'enivrer, et le vin coalo a fiots des pièces défoncées; les volailles cl les agneaux encombrent la table; un des soldats, monlé sur une échelle, décroche et jette à terre des jambons iiuî peodentau plafond. ,

Mâmes scènes Uaus le sixième tableau; le lieu clinnge seulement : c'est l'incendie el le pillage d'une abbaye ûe femmes. PenJant que la flamme s'écbappe des toit* effondrés, la troupe pille les autels : tous les objets «a- ' civs, palénes, crucifls, ostensoirs, chandeliers, gisent i terre pôie-môle, aux pieds de quatre forts chevaux attelés au cbarîot, où déjà on a entassi- reliques et nrnements prt'cieux. A gauche, des religieuses sont emmenées pi-ilonnières; tout près, un clief, aidé de trois soldats, met nir son cheval une des pauvres filles éplorées; un autre s'enfuit au galop avec sa captive dans ses bras : des niajaadeurs à pied entraînent le troupeau de l'abbaye. — La jBime scène, avec quelques variantes, se reproduit dans ' le numéro sept pour un village ; incendie de l'église et des maisons, chariots remplis de butin, razzia des maigres troupeaux et dis tiabitanls, dont quelques-uns lèvent au «iel leurs mains enchaînées. Plusieurs de ces malbeureux *onl morts en se défendant: une pauvre femme, sans' songer au danger qui la menace, se jelte h c

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ta LES SUPPLICES»

sur le cadavre de son mari Une antre gravure représente les attaques à main armée sur la grande route: tantôt c'est un pauvre colporteur auquel .deux soldats ravissent sa ballè de marchandises, ou bien c'est une voiture dont une troupe entière met en fui te Tescorte et pille l'intérieur à loisir.

On ne saurait suivre pièce à pièce toutes ces compositions lamentables, si frappantes de vérité pour les contemporains, où l'odieux et le terrible se rencontrent à chaque pas. Heureusement, pour consoler de ces scènes d'horreur, le graveur a montré dans quelques-unes le châtiment arrivant à pas lents : c'est la justice prévôtale qui, de temps en temps, pend, roue, ou fait passer par les armes ces bandits, opprobre du corps auquel ils appartiennent; ou bien ce sont les paysans qui massacrent impitoyablement les traînards tombés dans leurs embuscades. D'autres soldats, après la guerre, mènent l'existence la plus malheureuse, infirmes et mendiants; cbien peu nombreux sont ceux qui méritent une glorieuse récompense an terme d'une carrière honorable,! dit Callot lui-môme.

Prédécesseur, à sa manière, du jurisconsulte philosophe Beccaria, auteur des Délits et des peines, le graveur lorrain qui tout à l'heure protestait dans un éloquent anathème contre tous ces forfaits de lèse-humanilé qu'enfantent la guerre et ses mille passions brutales, Callot, jlans sa célèbre gravure les Supplices, semble s'élever avec non moins de force contre la répression violente alors en usage. 11 y représente toutes les tortures employées en Europe : le gibet, la roue, l'écartellement, le bûcher, etc. Dans une immense place, ainsi que dans les rues qui y aboutissent et jusque sur les toits des maisous, se meuvent, s'agitent sans confusion des milliers

LES SUPPLICES. ft

de perEonnages dont chacun conconrt à Tensemble, dts manière à produire, au point de rue de l'arr, l'effet le plus harmonieux et le plus saisissant.

Le sentiment qui domine dans ces sujets, les Misères de la guerre et les Supplices^ c'est la tristesse; on sent que pour l'artiste c'est une manière d'exprimer sa douleur d'homme et de citoyen, un cri de sa conscience indignée et non pas une composition dictée par l'imagination. H n^y a, ni dans le burin, ni dans les vers inscrits au-dessous, rien qui sente la raillerie, que Callot savait puissamment manier quand il le voulait, comme Je prouvent ses caricatures si mordantes; il ne se laisse pas non plus emporter à h colère, si naturelle en présence de toutes ces horreurs; et, néanmoins, on y sent la haine et le mépris du mal qui, dans quelques âmes vigoureuses, se traduisent par la tristesse, source mille fois plus féconde, plus morale que l'ironie ou l'indignation I ^

Nous avons jusqu'ici fait connaître le peintre et ses tableaux, examinons maintenant le modèle, c'esl-à-dire la situation de la France à cette époque ; chacun jugera le la fidélité de la peinture

l. Voir TAppendice. do chap. 1«», p. 54S.

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