‹ La Misère au temps de la Fronde et saint Vincent de Paul (volume 3)Chapitre 129 sur 420 · CRUAUTÉS D'ÉPERNON · texte numérisé non relu

CRUAUTÉS D'ÉPERNON

payr^. Un garde-côte, sorte de hardi pirate, après avoir ravagé les côtes de Médoc et de la Sainlonge, fut chargé par le duc de venir à Bordeaux avec huit vaisseaux, et de débarquer aux Chartrons pendant que d'Epernon s'emparerait du faubourg de Saint-Seurin; en même temps, le commandant du Château-Trompette recevait ordre du duc de tirer sur la ville et d"y faire de nombreuses sorties : injonctions barbares qu'il accomplissait lidèlement, puisqu'on tira, le 9 septembre, plus de quatre mille coups de canon. Bordeaux, dans un certain rayon autour du château, n'offrait aux regards qu'un monceau de ruines. Les habitants fuyaient à l'autre extrémité de la ville, les maisons croulaient partout au bruit de l'artillerie ; l'église des Jacobins fut renversée ainsi que le couvent de Sainte- Catherine.

Le désordre était épouvantable; une lettre de l'avocalgénéral de La Vie à Son Eminence confirme

« Ces brûlements, rasemeuts, démolitions de maisons, dégradations des bois que commettent les gens d'Epernon , et le mal que le canon du Château-Trompette fait dans la ville; le monde est si fort acharné contre ce cliâteau, qu'à faute d'autres armes, ils voudraient essayer de le prendre avec les dents et les ongles. » Dans une autre lettre, c'est le même sentiment encore plus énergiquement traduit : « Nos peuples mangeraient plutôt à belles dents ce méchant Château-Trompette que de le rendre. »

Si l'avocat-général de La Vie semble suspect, à titre de parlementaire, quoique tout prouve que. dans un voyage à Paris, Mazarin avait su le rattacher à ses intérêts, les lettres du maréchal Duplessis-Praslin, commissaire royal, trouveront plus de créance :

« La rage de ceux de Bordeaux contre M. d'Epernon ne se peut concevoir... Je suis obligé de prendre les plus grandes précautions pour communiquer avec le duc d'Epernon, si je ne veux pas me décréditer

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dans l'esprit des Bordelais... Si on remet le château entre les mains de d'Épernon, il faut, disent les habitants, que le Parlement et le peuple quittent la ville. »

La correspondance de d'Épernon vient confirmer et justifier cette liaine; dès les premiers mots, il ne songe qu'à irriter le ministre contre ses administrés et les dépeint sous les plus odieuses couleurs :

« Si l'on ne remet le Parlement et le peuple de Bordeaux dans leur devoir, cette compagnie établira une espèce de monarchie sur les sujets du Roi; elle avance cet ouvrage, car elle entreprend toutes choses... » Ailleurs il précise ces accusations : « Le Parlement a osé déclarer que pendant la minorité , l'autorité du Roi dort comme sa volonté. Si elles dormaient, en effet, cette injure doit les éveiller et les animer d'une juste colère pour tirer une punition exemplaire de celte insolence. » Partout se montre l'irritation la plus violente; il ne propose que voies de rigueurs, jamais d'accommodement, « il faut dompter la fierté de Bordeaux, maintenir le château comme bride à cette ville. »

Les lettres de Duplessis-Praslin font aussi connaître au vrai la situation de la Guienne et de sa capitale. La durée de la guerre, la famine, la misère, l'arrivée des paysans, qui cherchaient dans la ville un refuge contre les outrages et les dévastations, amenèrent à leur suite, comme partout, les maladies contagieuses :

« Tout le pays bordelais, écrit le maréchal à Mazarin, le 17 octobre, est infecté de maladies, et ce ne sera pas peu si nous pouvons nous en garantir, tant le mal est général, surtout à Blaye... Le li novembre, mon frère, mon fils et tous mes gens sont malades... On ne perçoit aucun impôt; le vin sort de tous côtés sans payer de droits... L'armée royale est aux abois et ne vit que de ses pillages; les chefs eux-mêmes n'ont plus de ressources. » Du Pkssis déclare « n'avoir rien reçu depuis deux ans, sa maison à Paris en est à l'aumône. » — « Quant à moi. Monseigneur, je suis réduit à la misère, et je serai contraint au premier jour de chercher quelqu'un en ce pays qui me veuille nourrir. «

Toutes les troupes étant occupées en Espagne, en Italie et en Flandre, la cour, malgré les .sollicitations pressantes

LA PRINCESSE DE CONDÉ A MOiNTROND. 181

et réitérées du duc d'Épernon, n'avait pu le secourir, t-t bientôt le Château-Trompelte fut oblige de se rendre (octobre 1649). La joie du peuple alla presque jusqu'à la folie. Bordeaux y gagna de s'enrichir de considérables provisions de guerre et de bouche. Le Parlement résolut de profiter de ce succès important pour ménager la paix; une circonstance favorable lui venait, d'ailleurs, en aide: le Parlement de Paris, par l'organe du président de Novion, magistrat intègre et d'un rare mérite, avait fait des remontrances à la reine au sujet des mouvements de Bordeaux. Malheureusement, après les Guccés de Sauvebœuf, surnommé « Sauve-Peuple, » sur la rive gauche de la Garonne, dans le but de déboucher les passages qui coupaient les vivres à Bordeaux, vinrent des revers causés par l'arrivée du comte du Doignon avec une flotte. On entreprit même le siège de Bordeaux; mais le courage des habitants, secondé des bonnes dispositions de Sauvebœuf, triompha des forces des assaillants. Enlin, pour mettre un terme à une lutte qui durait déjà depuis plus d'un ah et menaçait de s'étendre au Périgord, au Limousin, à l'Agénois, la cour consentit à la paix (23 et 26 décembre). Les conditions furent avantageuses pour Bordeaux : le roi accordait une amnistie générale, les prisonniers étaient mis en liberté, les propriétés rendues; diminution des tailles, démolition de la citadelle de Libourne, éloignement des troupes, maintien des privilèges de la ville, droits d'élection conservés, canons du Château-Trompette et du fort de Hâ remis en leur place. Une lettre de Mazariu à Duplessis montre que le prince de Condé avait obtenu par son crédit ces conditions : « Il n'était plus temps de rien prétendre de mieux; on avait été forcé d'accorder de^ choses désavantageuses, en con-

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