LA PRINCESSE A BORDEAUX
Dès que la princesse de Goiulé pénétra en Guienne, grand nombre de seigneurs et, parmi eux, Sauvebœuf et Lusignan, allèrent lui offrir leurs hommages et leur dévouement; du Doignon se retira au Brouage pour ne pas être exposé à In combattre; et, malgré les jurais et l'avocatgénéral de La Vie, la princesse fut reçue dans Bordeaux aux cris de « Vive le roi et les princes ! A basMazarin ! » Au Parlement, où l'opposition était plus puissante, personne n'osait introduire la mère et l'enfant. Une scène dramatique habilement jouée enleva tout : Claire-Clémence de Maillé-Brezé. princesse de Condé, duchesse de Fronsac, feignit de se jeter à genoux, en suppliante, avec le jeune duc d'Enghien. On l'en empêcha; mais discours et larmes avaient attendri les cœurs. La princesse réussit au delà de ses espérances, et, lorsiprelle eut déclaré au président « être résolue de vivre en bonne et fidèle sujette du roi, » le Parlement lui accorda, p.ir arrêt, hospitalité, sûreté et protection. Les ducs de Bouillon et de La Rochefoucauld vinrent loger dans les faubourgs de la ville, aux Chartrons. Bientôt même, grâce à deux petites émeutes, la princesse fut débarrassée de ses adversaires les plus acharnés, d'Alvimar et de La Vie ; les autres, effrayés, se soumirent, et la princesse de Condé put envoyer au baron de Vatteville, représentant de Philippe IV, un maréchal de bataille autorisé à « entrer dans le même traité que madame la duchesse de Longueville et Turenne ont fait avec les ministres de Sa Majesté Catholique, en Flandre. i> 11 juin 1650.
Turenne, amoureux de madame de Longueville, et
se croyant, par reconnaissance, lié au prince de Condé.
(lui lui avait servi d'intermédiaire dans sa réconciliation
avec la cour après la première Fronde, avait couru, dès
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l'arrestation du prince, à Stenay. Cette place forte, par sa position, offrait presque l'équivalent de Sedan, et bientôt il y avait été rejoint par la grande aventurière, madame de Longueville. Une lettre de Fabert à Mazarin, du 29 mars 1650, donne les renseignements les plus précis sur les forces de la Fronde à Stenay :
« Elles sont extrêmement faibles, composées de mauvaises troupes et dans une triste situation ; ils n'ont plus rien à vivre entre Stenay et Montmédy, et ne sauraient demeurer dans la souveraineté de Sedan, si nous avions des troupps ; et étant une fois éloignés, je ne crois pas qu'on pût les faire revenir, tant ils sont mécontents de M. de Turenne. Ils crient contre lui avec des injures et des imprécations horribles, et je crois que c'est avec sujet et qu'ils en ont été très-maltraités ; présentement ils sont encore en lieu où ils n'ont plus que le simple fourrage et quelquefois du pain qu'on leur envoie de Montmédy... L'on m'a dit que madame de Longueville a mandé à un orfèvre de Paris de vendre ses pierreries, et qu'elle fait état à'en employer Targent à des levées; mais quoi qu'elle puisse entreprendre, je ne vois pas qu'il y ait rien à craindre de deçà si l'archiduc n'y envoie des troupes qu'il a en Flandre •. »
Celait là, en effet, la seule ressource du parti. Turenne, après avoir écrit inutilement de tous côtés pour obtenir des renforts et des alliés, même au maréchal suédois de Wrangel, son ancien compagnon d'armes dan? la guerre de Tnnte ans, se tourna vers l'Espagne. L'alliance avec l'étranger, nos annales ne le montrent que trop, était dans les habitudes de la noblesse, pour laquelle le mot pa^n> semblait n'exister pas; et c'était toujours au plus redoutable ennemi qu'elle s'adressait, à l'Angleterre pen-
1. Arch. imp., ms. Lettres inédites de Fabert. — La publication de ces lettres serait d'une grande irapoi tance historique pour l'étude de la Fronde, la connaissance de Mazarin et surtout pour une appréciation neuve et originale du premier maréchal plébéien, qui est peu connu sous son VI ai jour. Fabert tient de Vauban et de Catinat. Nous espérons donner ce recueil, dont nous avons déjà fait paraître plusieurs fragments dans le Cabinet historique, le Causeur et le Journal dex Economistes.
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fiant la guerre de Cent ans, à l'Empire au moment de la lutte de François I" et de Charles- Quint. Pendant la Fronde, c'est à l'Espagne, à la puissance qui enlaçait et étreignait notre pays de trois côtés à la fois, à un État qui formait, lui seul, une coalition; à des monarques qui, depuis un siècle et demi, n'avaient qu'un but, conquéi-ir la couronne de France, que s'adressa la noblesse. Au bas du traité du 20 avril 1650, « association complète aux intérêts de l'étranger, » on lit, à côté de la signature du comte de Fuensaldagne, celles de madame de Longueville et de Turenne. Il faut, en vérité, y trouver en toutes lettres son nom pour croire que Turenne, cédant aux ruses d'une coquette adultère, soit descendu jusqu'au crime de haute trahison, ajoutant ainsi le forfîftt à la faute de la révolte. On s'engageait réciproqueifient à ne point s'accommoder avec la cour, que les princes ne fussent en libei'té et que l'on n'eût offert « une paix juste, égale et raisonnable à l'Espagne, » c'est-à-dire apparemment, s'écrie avec indignation M. Henri Martin, la restitution de toutes les conquêtes françaises! El ce traité recevait bientôt l'approbation des ducs de Bouillon et de Larochefoucauld. Ceux qui n'y participaient pas trouvaient du moins cette conduite naturelle. De Retz, avec sa légèreté habituelle, dit, en parlant de cette intervention : « C'était mettre dans nos affaires un grain de Catholicon d'Espagne. » Mademoiselle, la petite-hlle de Henri IV, écrivait à l'archiduc espagnol : « Vos troupes sont plus capables de causer de la joie que de donner de la crainte. Toute la cour juge en bonne p;irt votre arrivée en France, et vos entreprises ne passeront jamais pour suspectes; faites tout ce qu'il vous plaira. Les victoires que vous remporterez en France sont des victoiies de bienveillance
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et craffection. « Un seul seigneur, le duc de Longueville, refuse, à son grand honneur, l'alliance avec l'étranger : après la délivrance des prince?, dans une conférence qu'eurent à Trie les deux beaux-frères, Condé, expliquant ses plans, parlait d'appeler les Anglais en Normandie. Au seul nom de cette nation, que son aïeul Dunois avait glorieusement expulsée deux siècles auparavant, le duc s'indigna, dit Priolo, témoin oculaire, et ne voulut jamais entendre parler de pareils auxiliaires'.
Nous ne suivrons pas de plaine en plaine, de ville en ville, la série des combats et des sièges qui forment cette guerre du Nord; ce sont des faits connus et que l'on trouvera clairement exposés dans l'excellente histoire de M. Henri Martin : nous nous attacherons à en démontrer les résultats économiques pour le pays. Dans le Nord, l'armée de Turenne, aidée des Espagnols, s'élant emparée de Ribemont, du Catelet (juin 1650), vint assiéger Guise, qu'elle emporta d'assaut le 27 juin; mais elle fui obligée de l'abandonner le 2 juillet, par suite du manque de vivres : le pain valait jusqu'à 100 sous dans le camp des assiégeants. Après avoir ravitaillé leurs troupes, les coalisés prirent La Capelle, s'emparèrent de Vervins, de Rpthel et de Château-Porcien, qui se trouvaient alors dégarnies de troupes, franchirent l'Aisne, la Vesie, et se placèrent entre Paris et l'armée de Duplessis-Praslin, qui couvrait Reims. Le 1" août, Turenne avança jusqu'à La Ferté-Milon, et de là à Dammarlin , voulant pousser une pointe jusqu'à Yincennes pour délivrer les princes prisonniers; mais, soit timidité, soit désir de prolonger les troubles, les Espagnols refusèrent de s'engager si loin
i. Bibl. imp.j ms., portefeuille Fontaniea, 490-491. — Voir le traité ms., fonds Dupuy, 773.