‹ La Misère au temps de la Fronde et saint Vincent de Paul (volume 3)Chapitre 278 sur 420 · CRUAUTES DES LORRAINS · texte numérisé non relu

CRUAUTES DES LORRAINS

rarement dans les expéditions mililaires, et dont la vue faisait frémir. A chaque pas on rencontrait des gens mutilés, des membres épars ; des femmes coupées par quartiers après avoir été violées; des hommes expirants sous les ruines des maisons incendiées, d'autres conservant encore un souffle de vie dans un corps déchiré ; d'autres enfin percés avec des broches ou des pieux aigus. Un pauvre cultivateur des environs de Braine ayant refusé à des soldats une somme d'argent qu'il n'avait pas, fut attaché par les pieds à la queue d'un cheval fougueux : on frappa à coups de fouet l'animal, qui se mit au galop dans des sentiers tortueux. Les membres de ce malheureux furent disloqués et mis en pièces; on les retrouva épars : les pieds étaient encore attachés à la queue du cheval quand il fut repris *.

C'est le sort de tout ce qui n'est point assez riche pour payer ou assez armé pour se faire redouter. On voit, dans la brochure de M. Fleury et dans le journal de Lehauit, l'existence épouvantable des petites localités de la Picardie et de la Champagne au milieu des passages successifs de vingt généraux, royalistes, frondeurs, espagnols ou lorrains, allemands ou polonais. La destruction qui s'exerce dans Marie monte à plus de 150,000 livres pour l'année 1651. C'est par bandes de 1,500 hommes, infanterie et cavalerie, que les soldats allaient à la maraude, officiers en tète, tambours par-devant, canons par derrière; chaque nuit était éclairée par l'incendie d'un village ou au moins d'une ferme. Les Relations sont encoi-e plus effrayantes par le détail qu'elles donnent de tous ces faits :

1. Bourquelot, Histoire de Provins, t. Il; Prioux, Histoire de Braine.

EN PICARDIiï. 361

« Saint-Quentin. — Sur 450 malades, les habitants, ne pouvant plus les soulager, en ont fait sortir 200 que nous avons vus mourir peu à peu ('tendus sur les gratids chemins; le grand nombre qui nous reste peut à peine avoir un petit morceau de pain. Nous ne donnons qu'à ceux qui mourraient sans ce secours. La nourriture ordinaire est des souris auxquelles ils font la chasse, tant ils sont pressés de la faim : ils dévorent les racines que ces animaux ne peuvent consommer; enfin, l'on ne peut exprimer ce que l'on voit... Ces Relatiotis, loin de ne pas être conformes à la vérité, la diminuent plutôt; elles ne rapportent pas la centième partie des misères qui règne7it en ces pays, où l'on ne peut imaginer quelles elles sont sans les avoir vues. II. ne se passe point de jour qu'il ne meure plus de 200 personnes de faim dans les deux provinces... Nous assurons avoir vu de nos propres yeux, entre Reims et Rhétel, des troupeaux, non pas de botes, mais d'hommes et de femmes, aller aux champs remuer la terre comme les pourceaux, pour y trouver quelques racines, et, comme ils n'en arrachent que de méchantes et à moitié leur soûl, ils deviennent si faibles qu'ils n'ont plus môme la force de chercher leur vie... Le curé de Boult, dont nous envoyons la lettre, nous a assuré avoir enterré trois de ses paroissiens morts de faim; les autres n'ont vécu que de pailles hachées et mêlées avec de la terre dont ils composent un manger que l'on ne peut appeler pain. Cinq chevaux puants et pourris ont été dévorés; un vieillard, âgé de 75 ans, est entré dans son presbytère pour faire rôtir à son feu un morceau de chair de cheval mort de gale depuis 15 jours, infecté de vers et jeté dans un bourbier puant. »

Une brochure citée dans la Bibliographie des mazarinades dépasse ce qu'on a raconté de plus atroce : « Récit véritable du funeste accident arrivé dans la Picardie, au village de Mareuil sur Daule (Mareuil en Dôle, village du canton de Fére en Tardenois), où deux enfants ont été trouvés se nourrir des cadavres pu corps de leur père et mère. » Le l'ait est-il exact? On désirerait en douter. Toujours est-il que l'effroyable misère de cette époque autorisait la publication d'écrits dont l'épouvante et le dégoûtne paraissent point invraisemblables et hors de proportion avec le cadre qui les entoure.

Rien n'arrête plus ces pauvres affamés, les édits les plus sévères cessent de leur paraître terribles lorsqu'il

Page 1