‹ La Misère au temps de la Fronde et saint Vincent de Paul (volume 3)Chapitre 350 sur 420 · DE LA PICARDIE · texte numérisé non relu

DE LA PICARDIE

pourraiont paraître déclamatoires si, par les pages du registre que nous avons cité textuellement dans un des premiers chapitres de cette histoire, on ne connaissait le caractère du chroniqueur. La ville de Vervins ayant été prise par les Espagnols, le cardinal, dans le dessein de les en chasser, fait avancer le maréchal de la Ferté-Senneterre avec 3,000 chevaux, et lui donne ses quartiers à Marie et villages voisins.

« A son arrivée, on lui remontre que la ville n'est composée que de 100 maisons environ, et que dans ce nombre il y en a 60 au plus où on puisse mettre logement, le surplus étant pauvres gens; que les faubourgs sont beaucoup plus spacieux et qu'il y a quantité de villages à une petite lieue es environs, où les gens et guerriers seront plus à leur aise et y trouveront quantité de fourrages qui manquaient en la ville; en un mot, que ce serait ruiner soixante hommes i, puisque le surplus s'étaient retirés,.. Il ferme l'oreille à ces justes remontrances et veut que le tout loge, et en un moment les 3,000 hommes se saisissent des 60 maisons, où ils se font traiter à discrétion et avec toutes les inhumanités indicibles, depuis le 20 janvier jusqu'au 24, qu'ils en sortent; pendant lequel temps ils pillent et emportent tous les meubles, grains et autres choses qui se trouvent aux maisons, sans presque y rien laisser, battent, outragent et excèdent leurs hôtes afin do les faire abandonner, les dépouillent en la rue et en plein jour, violent quantité de filles et femmes, brûlent cinq ou six maisons et plusieurs bâtiments, rançonnent certains habitants pour leur rendre leurs femmes, retiennent un petit enfant à l'âge de six mois un fort long temps sans le rendre à sa mère, quoiqu'il mourût presque d6 faim, et menacent de l'embrocher, si elle ne leur donne ce qu'elle n'avait pouvoir de faire. Et ce qui passe l'ordre naturel, est que quantité de ces enragés, pour ne pouvoir trouver des femmes et filles suffisamment, ont été trouvés

1. C'était en effet la cause de tous ces maux résultant du passage des armées; Fabert l'indique fort bien dans une de ses lettres à Mazarin : « Si on loge les compagnies en corps dans les villages, elles se trouvent bientôt sans aide par l'abandonnement que font les villageois, et alors elles courent et volent partout et forcent les paysans à quitter la campagne, pour se réfugier dans lessouterrraius et dans les bois, où quelquesuns tuent les cavaliers qu'ils peuvent attraper; si on les éparpille, ne se sentant plus redoutables, ils se font aimer du paysan et s'entendent avec eux. » Ms. KK. 1074. Arch. imp.

et aperçus exerçant l'abomination pour laquelle Sodome et Gomorrhe furent réduites en cendres i... Les habitants se plaignent au maréchal et n'ont aucune réponse, sinon qu'il faut que les troupes vivent et qu'on les traite comme il faut ; on lui remontre le pillage, il dit que ce n'est rien et que cl)acua retourne en son logis pour les bien traiter. Les doyens et curés vont aussi faire leurs doléances; pour leur faire la bonne bouche, on leur dit qu'il vaut mieux qu'ils soient mordus du chien de France qu'étranglés de la chienne d'Espagne... En partant il n'y eut ni officiers, ni cavaliers, du moins fort peu des officiers, qui n'emportassent une charge de blé et autres grains, tous sur leurs chevaux, avec tout le vin qu'ils n'avaient pu boire, de sorte qu'en toute la ville il n'y avait point en tout 50 pots de vin en divers côtés; que ceux qui en avaient besoin par extrême nécessité étaient contraints d'acheter 25 ou 30 sous le pot au lieu de 6 ou 7 qu'il valait huit jours auparavant. Étant à noter que toutes ces pertes et ruines ne peuvent être estimées moins que de 150,000 livres, outre les déplaisirs reçus, et que les troupes emportaient les blés et autres grains à Grécy et autres lieux voisins, où ils les vendaient, et non contents de ce, faisaient venir des troupes qui étaient logées à Voyeime, TouUy, etc., auxquelles ils donnaient, vendaient et distribuaient les grains, de sorte que, de la mémoire des vivants, il ne s'est vu en ladite ville une plus grande désolation qui a causé de grandes indispositions et maladies aux habitants , desquels bon nombre des plus aisés sont morts. »

Vervins ayant été pris le 27 janvier, on loge cette ar-

1. Ces faits sont malheureusement dans les mœui's du temps. Les registres des écrons de la Conciergerie et du grand Châtelet (Archives de la préfecture de police) mentionnent de nombreux condamnés pour ce genre d'infamie. On connaît aussi raccusation que La Porte fait peser sur Mazarin à l'égard de Louis XIV; rien, il est vrai, ne prouve l'exactitude du reproche... Madame, mère du régent, dans sa correspondance, dit la même chose de Condé. 5 juin 1716 : « A l'année, lé grand Condé s'habitua à (le jeunes cavaliers, et quand il revint il ne pouvait plus souffrir les dames... » Une chanson du temps, en latin macaronique, contiendrait une sorte d'aveu : mais doit-elle être regardée comme authentique? Le duc d'Ënghien descendant le Rhône, en 1043, avec le marquis de la Moussaye, fut surpris par un violent orage et fit, dit-on, ce couplet :

Carus amicus, Mussœus

Ah! Deus bone, quod tempiis

Landerirette

Imbre sumus perituri

Landeriri.

La .Moussaye riposte ainsi Seeurœ sunt nostrae vitae , Sumus enim Sodomitœ Igné tantum perituri Laaderiri.

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mée dans tout le dôparleraent de l'Aisne, où les ravages que nous venons de lire à Marie, s'exercent avec autant d'impunité; pendant ce temps, le cardinal est à Laon, c'est-à-dire à quelques lieues du théâtre de toutes ces horreurs, se préparant à rentrer dans Paris comme le libérateur de la Picardie et de la Champagne !

A un autre moment, vers le mois d'octobre, c'est l'armée de Turenne qui se répand dans toutes ces contrées, et « empêche les labours et couvrances des blés qui, jusqu'alors, n'avaient encore pu être semés à cause des courses journalières et pillages ordinaires des armées; » pendant ce temps, Condé demeure dans Rocroy' avec forte garnison d'infanterie et de cavalerie, « qui fait des courses journalières dans ce pays, envoie des ordres et mandements aux villes et villages afin de lui contribuer. »

Nous avons rencontré aux Archives des papiers qui , à nos yeux, attachent une éternelle honte au nom de Condé. Ce sont des circulaires imprimées, toutes prêtes pour la désolation de la France, qui constituent, organisent sur une grande échelle le brigandage et la désolation : on conçoit à peu prés que la guerre nourrisse la guerre; on excuse la maraude du troupier affamé; mais un prince du sang qui envoie aux villes un ordre imprimé de contribuer de leur argent pour soutenir sa révolte contre son pays; qui date cet écrit de Rocroy, le premier théâtre de sa gloire, témoin maintenant de son opprobre, en osant faire pré-

1. A Rocroy, Condé trancliait du petit souverain; par un décret du 18 novembre 1653 il y établit des greniers à sel, à la vente et distribution duquel il ne sera pris qu'un petit droit que nous voulons être levé pour le bien de nos affaires par-dessus le juste prix de l'achat, et ordonnance de poursuivre les faux-sauniers et tous ceux qui feront amas de sel. N'est-ce pas curieux de voir ce faux-saunier en grand condamner des malheureux, qui ne font la contrebande que pour vivre ou échapper à un droit très-onéreux! Arch. imp., KK, 1071.

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