‹ La Misère au temps de la Fronde et saint Vincent de Paul (volume 3)Chapitre 66 sur 420 · LUTTE POUR LES PRIVILÈGES · texte numérisé non relu

LUTTE POUR LES PRIVILÈGES

de Richelieu, que se dirigent tous les coups; et il n'y aurait rien de plus simple et de plus facile à saisir que la Fronde, si les intérêts divers et multipliés de toute celte noblesse dont les brillantes individualités ne pouvaient et ne savaient former un corps; si les velléités ambitieuses des compagnies souveraines mêlées à quelques désirs de réformes sincères et justes; si les aspirations vagues, mal formulées, des classes bourgeoises, si les passions de ces nombreux acteur:., et surtout les habiles et intéressés Mémoires n'étaient venus brouiller l'aspect général de cette étrange guerre civile et donner le change à la postérité sur le but et l'importance de la dernière échauffourée féodale. La lutte, qu'on ne s'y trompe pas, est entre le pouvoir absolu et les privilèges de toute espèce; quant à la liberté, il n'en est question que par accident, par ricochet. « Le seul cardinal, a dit un juge éclairé, confident de presque tous les partis, la princesse Palatine, le seul cardinal savait ce qu'il voulait : de l'autorité et de l'argent; les autres désiraient en général l'expulser, mais ils se proposaient encore plus de l'embarrasser pour en obtenir quelque avantage. Plusieurs s'agitent sans objet, par un besoin de mouvement et parce que l'intrigue était de bon air. Quelques grains de vengeance, toujours mêlés à beaucoup d'intérêts particuliers, furent la première cause du mouvement général; tel qui déclamait contre le cardinal Mazarin eût fait des vers à sa louange pour mille écus de pension, un autre pour un gouvernement, et ainsi de suite Jusqu'au premier et au plus acharné des frondeurs. » Dans une pareille lutte, on le comprend, l'historien ne peut prendre parti dans l'un ou l'autre camp; il n'a qu'un sentiment de pitié pour les pauvres victimes écrasées dans celte guerre d'intérêts.

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Une des traditions les plus enracinées de la noblesse était de proliter des minorités pour réagir contre les faits accomplis. « Le roi est mineur, soyons majeurs, » semblait, comme en 1614, le mot d'ordre de chacune de ces crises fréquentes dans les monarchies héréditaires; la régence d'Anne offrait une nouvelle occasion. Mais , abaissée par Richelieu, la noblesse n'était plus même ce qu'elle avait été sous la régence de Marie de Médecis : l'établissement des intendants avait déjà porté ses fruits; aussi son mécontentement avorta-t-il dans la disgrâce des Importants, sans pouvoir môme arriver à un nouveau ti-aité de Sainte -Menehould. Les fautes du gouvernement allaient lui rendre ses avantages et lui donner d'utiles alliés.

A un pays, ravagé par de longues et cruelles guerres, sans cesse agité par des dissensions intestines, appauvri par des lois défectueuses , ruiné par une administration rapace et dépensière, il fallait une paix solide qui permît d'exlirpei' toutes ces causes de soutlVances; on crut un instant que les victoires de Condé allaient l'emporter de haute lutte, et le calme semblait renaître, lorsque l'orage qui depuis plusieurs années menaçait, éclata tout d'un coup sur la régente et son ministre. Les tinances, cel écueil contre lequel se heurtent si souvent et parfois se brisent les gouvernemenls, compromirent la position de Mazarin, qui paraissait assurée en ce moment par les brillants succès mili (aires de son général.

Orner Talon, dans ses Mémoires, nous a laissé un tableau de l'administration d'Emery, qui « méprisant toute sorte d'ordre dans les finances, payait quinze pour cent dans les meilleures conditions auxhnanciers... dans Paris, le luxe était fondé sur ces gros intérêts; les marchands

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avaient abandonné le trafic pour mettre leur argent dans ces négociations... l'Etat ne subsistait plus que des re- Irancbements qui se faisaient sur les fonctionnaires de tout grade et de toute nature... les gens de guerre n'étaient point payés; les gardes françaises et suisses étaient en arrière de douze montres (paye mensuelle), les Suisses prêts à quitter... l'armée de Flandre, faute de cent mille livres, perdit l'occasion d'entreprendre quelque chose de grand après la bataille de Lens; celle de Turenne en Allemagne se dispercait; le siège de Crémone fut levé par la même considération. » A bout de retranchements, d'Emery avait trouvé un vieil édit fait au lendemain de la prise de Sainl-Quentin (1537), et lorsqu'on pouvait craindre le siège de Paris: on y faisait défense de prolonger les faubourgs au delà de certaines limites sous peine de démolition et d'amende. Cet édit, promulgué en prévision d'un état de choses qui ne s'était jamais réalisé, avait bientôt été oublié, et peu à peu les bourgeois avaient choisi cette banlieue pour leurs maisons de campagne, et les pauvres gens étaient venus s'y bâtir eux-mêmes des huttes en boue. Tout à coup parut l'èdit du Toisé : ordre à tous de racheter leurs constructions, à prix d'ar- . gent, s'ils ne veulent les voir démolies. Le Parlement, supjilié par ces bourgeois et ces pauvres qui demandent à genoux qu on ne les jette pas à la jue, intervient; de là conilit entre le Conseil du roi et le Parlement. Messieurs des Enquêtes, plus jeunes et, par conséquent, plus ardents dans la défense du droit, moins capables de compromis, tiennent ferme même devant Anne d'Autriche, qui interrompit deux fois leur président Gayant par un impérieux « Taisez-vous, je ne veux pas vous entendre, » et le soir l'envova en exil avec deux autres membres de

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cette chambre et le vieux Barillon à Pignerol, sous la neige et le vent des Alpes*.

Ce commencement d'hostilités était le prélude de la lutle que de part et d'autre on semblait avoir redoutée : au sortir du gouvernement du grand cardinal, le Parlement se trouvait facilement satisfait; aussi, dit de Reiz. « les quatre premières aunées de la régence avaient été emportées par le mouvement de rapidité que Richelieu avait donné à l'aulorité royale. » De son côté, la reine, se souvenant pendant quelque temps que c'était à l'arrêt du Parlement , cassant les dernières volontés de Louis XIII, qu'elle devait son pouvoir, l'avait d'abord ménagé. Un événement peu remarqué vint encore maintenir l'harmonie qui se troublait et enfler les espérances du Parlement: vers la fin de 16i7, le jeune roi tomba dangereusement malade ; chacun alors, reine mère , duc d'Orléans, prince de Condé, dans l'espérance d'une nouvelle régence, se mit à caresser ces rogues magistrats que l'usage érigeait en tuteurs des rois mineurs.

Le besoin d'argent vint susciter de nouveaux troubles : d'Emery, qui avait cependant certaine habileté en matière de finances, pour sortir des voies battues et désormais impossibles de ventes de charges, d'emprunts forcés, établit un droit d'entrée sur pres(iue toutes les denrées alimentaires. Un pareil impôt jeta tout Paris dans le parti de l'émeute et rendit possible une nouvelle journée des barricades : la populace dormait engourdie par la misère; la faim la réveilla, et le Parlement, étant parvenu à faire

l.Voir pour tous les détails de cette lutte préliminaire de la Fronde, M. de Barante, le Parlement et la Fronde. La marche des événements et le rôle de ce grand corps y sont parfaitement indiqués. Voir aussi le Journal d'Olivier Lefèvre d Ormesson (1643-1660), publié par M. Chéruel dans la collection des documents inédits.

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