ROLE DE LA NOBLESSE
geois méprisés, et qui d'ailleurs ne se sentait aucune racine dans ce sanctuaire des lois où il était implanté de la veille; avec la noblesse, il pourrait intriguer à son aise.
Dés lors les rôles changent, la révolution est détournée de ses voies primitives; par le seul fait de son appel à l'épée de !a noblesse, le Parlement abdique, et avec le prestige de son pouvoir s'évanouit toute espérance de réformes; le peuple s'était levé pour obtenir des garanties, et il allait, à son insu, faire la partie de l'aristocratie.
La noblesse avait dû la haute considération qui l'avait entourée à son courage sur les champs de bataille; hardie jusqu'à la témérité, elle avait su se battre, si l'on peut appeler science la fougue impétueuse qui se signala par les désastres de Grécy, de Poitiers, d'Azincourt et de Pavie. Mais cette vertu militaire, qui lui avait valu richesses, dignités, privilèges, était pour elle un danger dans un pays oîi la valeur fait, en quelque sorte, partie de l'héritage national, à moins qu'elle ne se fît pardonner les avantages que lui procurait cette qualité commune à toutes les classes, par une sage politique, comme par exemple en Angleterre, oii la noblesse s'était montrée si souvent la tutrice de la bourgeoisie el du peuple contre les empiétements de la royauté. Il n'en était malheureusement pas de même pour la France. A quelle époque de son histoire la pensée du bien public a-t-elle dirigé la conduite de l'aristocratie? Quel grand ministre est sorti de cette classe, lorsqu'elle avait en main le pouvoir de tout faire? PrL'nez les noms les plus brillants, les individualités les plus intelligentes, les plus populaires, vous n'en trouverez pas un seul dont l'âme fût animée du véritable amour du pays... Les écrivains les moins hostiles sont forcés
EN FUANCE. in-,
de condamner la noblesse. « L'aristocratie féodale, a dit M. de Barante, resta exclusivement militaire et n'usa jamais de sa supcriorité et de son indépendance ({ue pour ses intérêts propres, particuliers, pas même pour l'intérêt collectif de la noblesse; l'inlelligence politique lui a complètement fait défaut. » — « A-t-on jamais, écrit M. Villemain, prétendu, insinué seulement qu'un de ses membres, le plus grand, le plus honnête, le plus indépendant, ait convoité le pouvoir, désiré la puissance pour réaliser un plan de vaste politique qui fît la France plus grande ou seulement plus heureuse • ? » Quel programme pourrait-on présenter au nom de cet ordre?
S'il en fut ainsi des meilleurs, et aux plus grandes époques, qu'attendre d'un prince d'Elbeuf, « Lorrain ruiné, mal famé, rapace, qui, pendant dix ans, remarque H. Martin, avait appris les armes sous les drapeaux des ennemis de la France; » d'un Conti, petit, bossu, que de Retz, dans son langage malin, appelle « un zéro qui ne multipliait que parce qu'il était prince du sang? » Qu'attendre de Beaufort, « brave et sot, étourdi, bavard, ne sachant couvrir sa nullité de discrétion et de silence, fantôme de chef, fout fier d'avoir présidé autrefois aux conciliabules de qunire ou cinq mélancoliques (jui avaient la mine de songe -creux? » Faut- il nommer ceux qui venaient derrière ce Irio? M. de Longueville, descendant du fameux Dunois, qui espérait devenir par arrêt du Parlement « à demi légitime, » et qui avait déjà été de « quatre ou cinq guerres civiles sans être devenu moins flol-
1. On ne peut que souhaiter vivement la publication du travail que M. Louandre .innonce dans la Reçue nationale sur Vancienne noblesse française. L'érudition sûre et impartiale de l'historien devra éclairer aussi Tivement ce sujet que celui de VAlimrnhifion publique.
lOr. INFLUENCE DE LA NOBLESSE
tanl et moins irrésolu; » le duc de Bouillon, vrai seigneur féodal, pour lequel le patriotisme consistait dans l'intérêt de sa maison ducale, et qui, en échange de sa principauté de Sedan, aurait livré la France entière à l'Espagne; La Rochefoucauld, qui ne faisait la guerre que « pour mériter le cœur et plaire aux beaux yeux » de madame de Longueville; le maréchal de la Molhe-Houdancourl, etc. C'étaient cependant ces hommes auxquels Parlement et bourgeoisie allaient confier leurs destinées. Madame de Longueville et madame do Bouillon scellèrent en quelque sorte l'union de la noblesse et de la Fronde en venant s'établir à l'hôtel de ville avec toute la cour de leurs adorateurs.
Dirigé par le parlement de Paris et par la noblesse, ce mouvement ne pouvait manquer d'avoir un contre-coup dans les provinces, où, depuis la suppression des intendants, les seigneurs recouvraient chaque jour leur autorité féodale, et, comme par le passé, entraînaient ou modéraient à leur gié les passions, L'iiistoire de la Bourgogne, fidèle ou rebelle suivant que son gouverneur Condé prenait parti pour ou conti'c la cour, prouve l'inlluence puissante et encore presque entière de l'aristocratie. Si le duché de Bourgogne avait depuis un siècle donné des preuves de patriotisme en résistant à l'invasion des Suisses poussés par la S:iinte- Ligue contre Louis XII. plus tard, en refusant de reconnaître le traité de Madrid. qui le détachait de la France, et enfin par son héroïque résistance de 1636, oîi de son corps elle avait protégé le cœur du pays, ce patriotisme était encore bien féodal, et le gouverneur, arbitre de toutes les grâces, de toutes le? positions de la province, était, surtout quand il s'appelait le priuce de Condé, plus que le roi de France, peut-être,
DANS LES PROVIiNCES. 107
le vrai successeur des anciens ducs de Bourgogne. Un fait, petit en apparence, avait donné toutefois la mesure de ce qu'il pourrait dans son gouvei'nenient : sur des l)ruits erronés, répandus au sujet de la sûreté des princes, tout le pays avait élc en rumeur, et le Parlement s'en était sérieusement occupé, comme le constatent les délibérations des 29 et 30 décembre 1648.
Lors des premiers troubles de la Fronde, la Bourgogne, imitant la conduite de Condé, s'était montrée attachée à la cause royale. A la nouvelle de la fuite de la cour, le Parlement de Dijon avait ordonné des prières publiques, ia fermeture des spectacles, et une députation au roi pour l'assurer de la fidélité de sa bonne piovince; on avait blâmé « l'excessive entreprise de messieurs de Paris; » on s'était indigné que le premier Parlement du royaume eùl accepté un secours de 20,000 hommes de l'Espagne ', el, quoiqu'il eût été naturel d'imiter les autres Parlements, celui de Dijon avait maintenu le calme dans la province.
La même cause retint dans le devoir le Languedoc, dont le gouverneur était le duc d'Orléans : en vain le Parlement de Toulouse, par opposition aux États de la province, qu'il jalousait, et par esprit de corps, fit étroitement cause commune avec messieurs du Parlement de Paris, qu'ils appelaient « Ijons frères et amis, » et approuva presque tous ses actes contre Mazarin; en vain les protestants des Cévennes et du Vivarais s'agitèrent; les Étals de Languedoc restèrent fermement attachés au
J. \oivV Histoire du Purlement de Bourgogne, T^a.i le président Lacuisine. d'après les registres du Parlement de Dijon, ouvrage récompensé par l'Académie des inscriptions et belles-lettres, et Paillotj Histoire dv. Parlement de Bourgogne.