‹ La Misère au temps de la Fronde et saint Vincent de Paul (volume 3)Chapitre 79 sur 420 · SITUATION MORALE · texte numérisé non relu

SITUATION MORALE

l'origine pour être l'auxiliaire et le très-humble serviteur de la royauté, le Parlement avait peu à peu grandi. Sa longue existence, de mémorables services rendus au pays dans les circonstances difficiles, une indépendance énergique et mesurée, le savoir et les vertus solides de ses niijmbres, telles étaient les sources auxquelles le Parlement avait puisé l'autorité qu'il exerçait sur les esprits aussi bien que sur les affaires de l'Etat. Se regardant comme le successeur et le remplaçant des anciens États généraux de France, il voulut en jouer le rôle : une simple formalité législative, la coutume de l'enregistrement des ordonnances royales, qu'il fallait porter à sa connaissance, puisqu'il était destiné à les appliquer, devint bientôt entre ses mains un droit puissant. Les fautes de l'administration fournirent au Parlement de fréquentes occasions de résister, par ses remontrances, à toutes les mesures iniques, avec l'approbation du pays, dont il défendait ainsi les intérêts.

Toujours obligé de céder, il protestait au nom de la justice, et ses défaites étaient pour lui autant de victoires dans l'opinion publique. Son rôle, au commencement des régences de Marie de Médicis et d'Anne d'Autriche, vint encore ajouter à la haute opinion que le Parlement avait de son pouvoir; aussi un des membres les plus sérieux et les plus modérés, le président de Mesmes, n'hésitait

(le B.irante, le Parlement et la Fronde; L. de Carné, les Fondateurs de l'unilé en France (Richelieu et Mazarin); de Rémiisat (ait. Richelieu), dans Critiques et études littéraires; Chéruel, Histoire de l administration; Institutions de la France, &i Journal d'Orynesson. Nous recommandons le Jourmd d'Ormesson autant pour les savantes noies tirées de tons les documents de l'époque, inédits pour la plupart, que pour le texte lui-même, si important au point de \ue du parti parlementaire.

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pas à déclarer que les Parlements tenaient un rang audessus des États généraux, « étant juges par la vérification de ce qui y était arrêté, et médiateurs entre le peuple et le roi. » Mais au milieu de ses plus hardis projets d'émancipation, de ses rêves les plus ambitieux, le Parlement ne pouvait, ne savait oublier que c'était à la royauté qu'il devait son origine; de là celle obéissance passive dès que le monarque voulait bien prendre la peine de se rendre en personne au Palais, pour y tenir ces séances dictatoriales connues dans l'ancien régime sous le nom de lits de justice.

Toujours à la hauteur de leurs devoirs comme magistrats, les parlementaires étaient bien éloignés d'être des hommes politiques ou des administrateurs. « L'horizon de lagrand'cbambre était encore plus rétréci que celui du Louvre. » Ils ne savaient que substituer l'esprit de corps au véritable esprit national. Leurs privilèges, qui faisaient de ces magistrats l'aristocratie du tiers état, les rendaient inhabiles à traiter et à soutenir des questions théoriques touchant à des intérêts généraux; leur esprit formaliste, nourri par ces longues études de droit, n'osait sortir des us et coutumes pour s'aventurer dans des discussions doctrinales, qui seules pouvaient faire éclore la moderne charte de raffranchissement. Situation illogique et fatale, d'oïi résultaient, par un singulier contraste et une inconséquence non moins fâcheuse qu'inévitable, à la fois de vagues aspirations à l'indépendance et une insolente soumission. La victoire du Parlement était donc difficile, et cet essai de révolte légale allait, après des doulears et des misères infinies, consacrer, et pour un trop grand nombre d'esprits timides, justifier l'absolutisme, dissimulé par une grandeur trompeuse pendant

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les brillantes années de Louis XIV, mais qui devait apparaître avec Louis XV dans toute sa réalité.

Le peuple, ne pouvant soupçonner l'impuissance radicale de ce?, cours souveraines, ne voyait dans leur soumission aux très-exprès commandements du roi qu'une obéissance contrainte par la violence, et dano la victoire royale qu'un inique abus d'autorité; il appelait de ses vœux une organisation meilleure, qui donnât à ceux qu'il regardait comme ses défenseurs un pouvoir presque illimité pour faire le bien, et surtout pour arrêter le mal, dont il souffrait depuis si longtemps et chaque jour davantage. Aussi pour soutenir le Parlement était-il prêt à subir les plus cruelles extrémités. D'ailleurs, malgré l'ignorance générale dans laquelle vivait le pays des événements extérieurs et des accidenls de la vie des autres nations, la révolte heureuse du Portugal, l'insurrection de la Catalogne, celles de Naples et de Sicile étaient trop voisines de la France, pour que quelques échos des cris de liberté ne fussent pas arrivés à ses oreilles. L'exemple de l'Angleterre surtout agitait tous les esprits, remuait toutes les imaginations : là, un Parlement, défenseur des droits publics, avait lutté contre son maître et l'avait vaincu; l'exil avait rejeté sur la terre de France la fille de Henri IV, exemple vivant de la fragilité des couronnes et de la force des peuples.

La Fronde, à l'origine, est donc toute bourgeoise et parlementaire, c'est-à-dire plus défensive qu'agressive; rien ne ressemble moins encore à la lutte que les ordres du Parlement : « Le prévôt des marchands pourvoira aux approvisionnements des iialles et fera retirer à vingt lieues à la ronde de la capitale les troupes cantonnées dans les villes et villages a voisinants, et qui

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déjà commencent, leurs ravages. » Les Polonais, ou Pola- (lues, dit la Harangue à la reine par MM. les curés, se signalent surtout par leurs cruautés dans les villages de Meudon, de Sèvres, etc., « pillant les églises, violant des filles de neuf et dix ans, brûlant, abattant les maisons, tuant, blessant hommes et femmes, volant, emportant ce qui leur semblait bon, et gâtant ce qu'ils ne pouvaient emporter. »

Plus la lutte s'engageait, plus les scrupules du vieux royalisme parlementaire se réveillaient; le Parlement commençait à s'elIVayer de son audace : « Il doit, disait le président de Mesmes, donner des ordres généraux,

mais ne rien faire qui ressemble au conseil des Seize

Puisque nous ordonnons une levée de troupes, il faut, par les remontrances, dire que c'est contre le ministre et non contre le roi, car il ne faut pas tomber dans la rébellion. » Et le premier président de faire voter aussitôt cette conclusion.

L'hôtel de ville n'était pas moins hésitant : il envoya aussi à la cour une députation dont les instances furent si touchantes qu'elle fit pleurer tout le monde, même le jeune roi; M. le prince de Condé et la reine seuls restèrents implacables : « Que le Parlement sorte par une porte, disait-elle, cl nous rentrerons aussitôt pai- l'autre » En même temps, dans le dessein d'affamer Paris, un arrêt du conseil royal défendait aux marchands de Poissy de vendre leur bétail pour l'approvisionnement de la ville.

Toute conciliation avec Anne d'Autriche devenant impossib'e, il fallait songer h la sûreté publique : on s'empare de la Bastille (13 janvier) ; le commandement en est confié à Broussel et à son fils Louviéres; l'arsenal est de même livré à un conseiller au préjudice du comte de

Fiesque, qui le demandait. La milice bourgeoise avait pour chef immédiat le prévôt des marcliands, et pour colonels les plus fameux des parlementaires; une gravure allégorique célèbre cette victoire sur la noblesse militaire par ces mots si connus : Cédant arma togœ. Des désastres publics venaient encore ajouter à la gravité de la situation. La Seine, peu ou mal protégée par des parapets, venait de déborder et causait de grands désastres ^ « ce qui ne nous incommode pas moins, dit le chroniqueur Renaudot dans sa Gazette, que les troupes qui sont logées aux environs d'ici. » Mais le bon ordre règne à Paris, les vivres abondent et sont à bon marché, grâce aux soins de la municipalité et à l'arrivée des paysans, qui fuient devant les troupes roules.

Bientôt cependant le Parlement et l'hôtel de ville allaient se trouver dépassés; les nobles mécontents accouraient en foule dans la ville et demandaient à se joindre au mouvement. Dés le 16 janvier, de Retz, de Beaufort prenaient place, dans le Parlement; les ducs d'Elbeuf, de Longaeville, de Bouillon, les princes de Conti et de Marsillac venaient lui offrir leur épée; fantassins et cavaliers prêtaient serment et recevaient un drapeau où se lisait cette devise : Regem nostrum quœrimus. Des impôts, votés par le Parlement, avaient été fournis avec empressement pour faire face à toutes ces dépenses.

Le 21, un arrêt du Parlement déclarait Mazarin perturbateur du repos public, ennemi du roi et de l'État, lui . enjoignait de sortir avant huit jours du royaume; après

1. Voir Inondations en France, par Champion, ouvrage couronné par l'Institut. — Les détails navrants de cette inondation sont beaucoup trop longs pour que nous puissions les rapporter ici, bien que ce fléau ait ajouté aux misères de la Fronde.

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ce délai, tous les Français ne pourrait^nt lui donner asile et devaient lui courir sus. C'était une véritable déclaration de guerre au roi; il est vrai que pour pallier cet acte de vigueur, messieurs du Parlement priaient le roi de « recevoir cette résolution non comme un acte de rébellion, mais comme un eiïet de leur devoir, ne pouvant sans crime omettre de se défendre et encourir le reproche d'avoir laissé périr leur roi par un faux zèle plein d'ignorance, sous prétexte que leur oppression était revêtue du nom et de l'autorité de Sa Majesté. »

Aucun récit ne donne une im^geplus vive de l'état de Paris à ce moment que les Mémoires de Mole :

« Après ce jour fatal du départ de la cour, tout ordre public fut renversé! L'exercice de la justice cessa'; chaque jour les chambres étaient assemblées, matin et aprt^s-dhier, fêtes et dimauches. Le prétexte était si plausible et le mouvement si rapide, qu'il était nécessca're de s';/ laisser entraîner (lui. Mole, dire cela! Cet aveu peint la situation). Chacun no pensait qu'à conserver sa vie. Le travail cessa parmi tous les artisans, lo trafic et le commerce parmi les marchands. Les désordres de l'armée dans les environs étaient tels qu'ils faisaient horreur. Tout le monde se plaignait en pubhc, chacun proposait ce qui lui venait à l'esprit. On ne laissait sortir ni hommes, ni bagages par les portes. Les bourgeois étaient armés dans les quartiers. Le mouvement était si général que l'on ne voyait aucun espoir de salut. »

La présence de Condé, ce rude soldat, inquiétait singulièrement la révolution; car personne, ni à l'hôtel de ville, ni au Parlement, ne se sentait en état de lui résister. Il fallait nécessairement s'allier à la noblesse : c'est ce que fit promptement comprendre de Retz, ce cadet de grande maison, dont les habitudes ne pouvaient longtemps s'accorder avec ces magistrats austères et ces bour-

1. « Le Parlement, dit Dubuisson, ne recommença le cours de la justice pour les particuliers que le 12 avril, c'est-à-dire après une interruption de plus de trois mois. »

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