‹ La Misère au temps de la Fronde et saint Vincent de Paul (volume 3)Chapitre 99 sur 420 · ES PICARDŒ ET EN CHAMPAGNE. J · texte numérisé non relu

ES PICARDŒ ET EN CHAMPAGNE. J

douze francs le setier et le froment dix-huit, et Reims se trouva endetté de près de 600,000 livres'.

Le nom détesté qui revient le plus souvent dans toutes les dépositions ou dans les Mémoires est celui du général Jean-Louis, baron d'Erlach, Suisse de naissance, au service de la France depuis 1638. Son courage lui valut le commandement du Brisgau; à Lens, comme chef du corps de réserve, il eut une grande part à la victoire et s'empara du fameux général espagnol Beck. Au moment de la défection de Turenne, la cour lui donna le commandement de l'armée de ce maréchal, avec ordre de s'opposer à toutes ses manœuvres et même de l'arrêter, si besoin était. Aujourd'hui on a oublié ce qu'il y a d'honorable dans ses états de service pour ne se plus souvenir que des dévastations de son armée; la mémoire en est i-estée si vivace et si poignante que, dans le patois de la Thiérache et à Laon. dit M. Flaury. on insulte du nom de Deiiagne (d'Erlach) un homme qui se montre brutal sans nécessité. Les pamphlets de l'époque le mentionnent souvent dans le même sens; un d'eux le donne comme synonyme de loup-garou-. Aussi M. Fleury et, après lui, l'abbé 3Iaynard. s'élévent-ils avec force contre ce barbare. En présence de ces monstruosités malheureusement trop vraies, nous avons eu la curiosité d'étudier plus attentivement cette ligure d'atroce cannibale, d'après ses lettres publiées par un de ses petits-neveux, Albert d'Erlach de Spietz, sous ce titre : Mémoires historiques concernant M. le général d'Erlach, gouverneur

1. Bibl. imp., ms., coll. Champagne, t. XXXIII; Reims, t. VII; Mém. m?, de Lacourtet de Oudart-Coquault.

2. Voir les papiers de l'époque : la Champagne désolée par Vannée d'Erlach: les Horribles cruautés faites dans les provinces de France par les gens de guerre d'Erlach, etc.; Moreau, Mazarinades.

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de Brisach, et d'après la correspondance de Mazarin'; et grand a élé notre étonncment, en parcourant cette correspondance officielle, de voir que jamais peut-être réputation de férocité ne fut moins méritée. Ce n'est pas ici une réhabilitation paradoxale que nous entreprenons, nous voulons éclairer un fait important pour l'intelligence de l'époque que nous étudions. La conduite barbare des soldats est attestée par d'Erlach lui-même, mais la mémoire du général doit en être justifiée.

L'armée d'Erlach était une de ces armées de la guerre de Trente ans, levées en Allemagne et composées de Suédois, de Polonais et d'Allemands ; Mazarin, qui n'espérait que dans les troupes étrangères pour se maintenir et se défendi'e, permit même aux nombreux prisonniers fails à la bataille de Lens de servir dans le corps d'Erlach. Mal payées, ces armées avaient pris l'habitude du pillage, comme l'atteste une lettre d'Erlach à Mazarin dès qu'il est chargé du commandement de ces troupes :

« C'est un mauvais pli pris de longue main... L'indulgence et le libertinage dans lesquels M. de Turenne les a entretenues sans avoir jamais fait de punition exemplaire parmi elles, les a tellement confira mées dans cette habitude qu'il est impossible de les réprimer, quelque peine qu'on y apporte. »

D'après le code de la guerre à cette époque, l'armée d'Erlach n'était bonne qu'à être employée sur le territoire ennemi pour le ruiner : aussi la dirige-t-on d'abord sur la Flandre; dans la route, la Lorraine, la Champagne et la Picardie sont dévastées. Instruit de celte conduite,

La28 1. Bibl. imp., -— -. Yverdon, 1784. 4 vol. in-S»; Correspondance de

Mazarin, ms., Bibl. Maz., — r— , t. 11.

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le maréchal de 1 Hôpital, gouverneur de ces provinces, écril à d'Erlacli qu'il connaît l'indiscipline de ses soldats, l'impossibilité de la corriger, et qu'il rendrait service à ces malheureuses contrées en conduisant son armée le plus vite possible en Flandre «pour la manger. » D'Erlach n'était pas moins altligé que l'Hôpital des excès de son armée; une lettre qu'il écrit à sa femme nous a semblé fort touchante :

« Nos gens se conduisent fort mal et pis qne l'ennemi, de sorte que nous sommes détestés -de toute la France, tellement que la bonne réputation que je m'étais acquise souffre beaucoup ; mais n'y pouvant rien clianger, je m'en rapporte à Dieu, qui sait que tous ces désordres ne viennent pas de moi. »

Cette bonne réputation dont s'honore d'Erlach en écrivant à sa femme est hautement attestée par la correspondance de Mazarin : le 19 décembre 1643, il félicite Erlach de la bonne discipline de ses troupes; en janvier 1044, l'officier suisse veut quitter le service de la France, et il semble que ce soit à cause de l'indiscipline générale de l'armée; les protestations de bienveillance du ministre, les flatteries de la reine lui sont prodiguées pour le retenir :

« Il n'est plus question de songer à se retirer du service dans un temps où vous êtes le plus nécessaire à cette couronne... Il faut plus que jamais s'appliquer h remeUre les affaires d'Allemagne, à quoi vous êtes une des personnes qui peut davantage contribuer, et pour lesquelles le maréchal de ïurenne a ordre de ne rien résoudre qu'il l'ait concerté avec vous. Toutes nos dépêches sont chargées de vos sentiments, et nous n'avons rien tant à cœur que d'introduire l'ordre et la discipline dans l'armée, et de ne rien épargner pour cette fin ; nous recevrons toujours vos avis là-dessus... Je vous dis derechef que nous préparons pour cela des fondements si solides, et que nous prendrons si bien nos mesures à l'avenir, que j'espère que les accidents que nous avons vus n'arriveront plus... — i février. Semblables assurances sur la future discipline de

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l'armée; mais comme toujours, ce sont de vaii.es promesses, et le désordre se perpétue dans l'armée. »

C'est cette armée, fléau d'un pays ami, à cause de son pesant bagage, des femmes et des valets qui la suivaient (un seul corps,' formé de cinq régiments infanterie et cavalerie, avait environ 1,500 femmes, servantes ou concubines, et 900 valets), que Mazarin fait hiverner en Picardie (province dont elle ignorait la langue, et dont elle ne pratiquait pas la religion, presque tous ceux qui la composaient étant Allemands et luthériens), dans une saison oi^i il n'y avait ni vivres ni fourrages, ce qui faisait naître des prétextes de pillage et de violence. Pour comble d'imprévoyance, le ministre la laisse sans solde : d'Erlnch est d'abord obligé d'engager tout ce qu'il possédait; mais bientôt, ces ressources épuisées, la détresse amène un régiment entier à déserter. Le beau régiment d'Erlacb lui-même, que la cour avait tant admiré précédemment, donna les plus mauvais exemples, chassa ses officiers et reprit la route du Rhin. On le poursuivit : une partie rentra dans le devoir, les autres s'enfuirent ou furent tués.

Ces dégoûts firent qu'Erlach, donnant pour raison le délabrement de sa santé et la détresse de ses finances (il n'avait pas à lui cent pistoles, dit-il), demanda un autre chef pour ses troupes et la permi^sion de se retirer dans son gouvernement. On songea un instant à renvoyer ses soldats aux frontières; mais comment les ramener sans les payer, et surtout comment les conduire à travers des pays déjà ruinés par eux? Aussi Mazarin eut-il une conférence à La Fére avec d'Erlacli et lui donna-t-il cinquante mille écus pour toute son armée.

Une somme aussi minime ne pouvait mener loin; bientôt la situation empira, la cavalerie refusa de mar-

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cher en avant et déclara par écrit qu'elle se joindrait à Turenne si on ne la payait; tous les capitaines signèrent la déclaration; l'artillerie, de son côté, éleva aussi des réclamaiions. La cour envoya M. de Choisy pour traiter avec cette armée en insurrection : grâce à l'inlervenlion d'Erlach, et, vu la difficulté des circonstances, les soldats renoncèrent à la moitié de leurs prétentions, à condition de recevoir l'autre moitié en cinq termes différents, et de pouvoir quitter le service du roi si on ne leur tenait parole. Cet arrangement inespéré valut à d'Erlach les félicitations les plus empressées de la cour; Mazarm lui lit présent sur sa cassette de deux mille pistoles, et Letellier l'assura du payement de ses troupes. Malgré la solennité de l'engagement, les événements, plus forts que les ministres, et la détresse complète des finances empêchèrent de faire honneur aux échéances. On ne peut se faire une idée de celle pénurie : après le siège de Cambrai, dit la correspondance d'Erlach, on n'avait plus d'argent pour faire ferrer les chevaux. Dans une pareille situation, les désordres devaient reparaître, et plus graves encore que parle passé. Le chagrin alors s'empara d'Erlach ; consumé par une fièvre lente, il se fit transporter à Saint-Quentin, puis à Pèronne, et de là gagna son gouvernement de Brisach, où il mourut le 26 janvier 1630, à l'âge de cinquanle-ciualre ans. Trois jours avantsa mort le roi le nommait maréchal de France; mais la nouvelle arriva trop tard, et cette éclatante distinction ne décora que son tombeau. On lui devait, lorsqu'il mourut, pour arriéré de ses grades ou pour avances faites à ses troupes, 200,000 livres; malgré les pressantes réclamalions de la veuve d'Erlach, celle-ci n'avait encore rien reçu le 12 février 1632, ainsi que le témoigne une lellre

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