ET CHARITABLE DE VINCENT DE PAUL
nous montre les efforts de Vincent; elle est datée du Mans, le 4 mars 1G49, et adressée à M. Portail, prêtre de la Mission, à Marseille:
« Je vous connais trop attaché au bon plaisir de Dieu pour voui étonner de n'avoir pas reçu de mes lettres depuis deux mois ; c'est bieu malgré moi, car je n'eusse pas discontinué de vous écrire si les postes n'avaient cessé d'aller... Je suis occupé à la visite de toutes nos maisons... Vous savez les pertes que nous souffrons, non-seulemeut des blés que nous avions à Orsigny et à Saint-Lazare, mais par la privation de toutes nos rentes (placées en grande partie sur les coches), ce qui nous a obligés de décharger Saint-Lazare et les Bons-Enfants, où il n'y a plus que sept ou huit prêtres, dix-huit écoliers et quelques frères. Le reste a été envoyé à Richelieu et ailleurs, encore seront-ils obligés de sortir quand il n'y aura plus rien. De si peu qu'il y a de blé, on en distribue tous les jours trois ou quatre setiers aux pauvres, ce qui nous est une très-sensible consolation dans l'extrémité où nous sommes, et qui nous donne espérance que Dieu ne nous abandonnera pas i. »
La communauté elle-même, par suite de toutes ces charités, au rapport du frère boulanger, allait à son tour manquer de blé lorsqu'arriva la paix de Saint-Germain, qui permit, avec un peu d'argent emprunté, de faire quelques provisions pour Saint-Lazare.
Vincent de Paul, étant tombé malade de fatigue et de soucis à Richelieu, ne revint à Paris qu'assez longtemps après la paix de Saint-Germain. Cette longue absence de Paris est sans doute l'explication de son intervention tardive dans l'organisation de l'assistance des misères publiques. Quoi qu'il en soit, les biographes les plus rapprochés de l'époque de Vincent (biographes bien ren-
1. Toutes les lettres de Vincent pendant son voyage s'entretiennent des pauvres; voir celle à Gautier, missionnaire à Richelieu, 25 février, et celle à Aimeras, 8 octobre : « Les pauvres, qui ne savent où aller ni que faire, qui souffrent déjà et qui se multiplient tous les jours, c'est là mon poids et ma douleur. » (^Arcfi. de la Mission, Paris.)
i42 APPARITION DE VINCENT DE PAUL
seignés, puisque l'un, Âbelly, était un des curés de Paris qui aidèrent Vincent dans ses travaux, et l'autre, Collet, appartient à la congrégation de la Mission) ne constatent celte intervention qu'après la levée du siège de Guise, qui eut lieu le 2 juillet 1650, et comme tout à fait accidentelle. Voici leur récit* :
« Après le siège de Guise par les Espagnols, les deux armées, en se retirant^ laissèrent un très-grand nombre de soldats languissants do faim et malades qui mouraient sur les chemins; la nouvelle s'en répandit à Paris : Vincent fut touché de Tétat pitoyable de ces malheureux, et, aidé de la charitable présidente de Herse, il envoya deux missionnaires avec un cheval chargé de vivres, et environ 500 livres en argent. Arrivés sur les lieux, les missionnaires trouvèrent un si grand nombre de ces pauvres gens couchés le long des haies, qu'après avoir épuisé leurs provisions ils coururent en toute hâte aux villes voisines pour acheter d'autres vivres ; mais ils furent bien étonnés d'y voir les mêmes besoins que dans les campagnes, ce qui les obligea d'en écrire promptement à Vincent pour lui faire savoir que la désolation était générale dans tout le pays, et que les remèdes qu'ils avaient portés n'étaient rien en comparaison de ce qui était nécessaire pour y donner quelque remède... A ces nouvelles, Vincent résolut de tout entreprendre pour secourir ses frères. Quelque refroidie que fût la charité par le malheur des temps, il fit de si grands efforts qu'il la ranima et la mit en mouvement. Les dames de la charité, qui, sous sa conduite, étaient prêtes à faire l'impossible, furent les premières à qui il s'adressa, et quelque épuisées qu'elles fussent, soit par les aumônes immenses qu'elles avaient envoyées en Lorraine, soit par la dépense énorme qu'elles faisaient depuis douze ans eu faveur des enfants trouvés, elles crurent que, dans une occasion si urgente, ne pas donner des aliments à une multitude que la faim dévorait, c'était en quelque sorte lui donner la mort. Pour ménager leurs ressources, Vincent pria l'archevêque de Paris de recommander aux fidèles le» besoins de ki Picardie et de la Cliampagne; les chaires retentirent des cris et des gémissements que poussaient ces deux provinces. Les prédicateurs n'avaient pas besoin d'hyperbole, la misère allait bien au delà de leurs expressions. »
1. Ce récit se trouve confirmé par le Journal si exact de Lehault; il parle des Pères de la Mission pour la première fois à l'occasion des maladies qui éclatèrent vers le 15 août 1650»