‹ La misère au temps de la Fronde et Saint Vincent de PaulChapitre 328 sur 503 · SIÈGE D'ANGERS · texte numérisé non relu

SIÈGE D'ANGERS

pour qui que ce soit. » Après le duc, le chef du peuple fut un certain docteur Voisin, boute-feu célèbre qu'on retrouve mêlé à tous les épisodes de la Fronde en Anjou : la noblesse se divisa entre le parli de la cour et la Fronde. Les gens de justice et le clergé s'attachèrent généralement au roi ; aussi, profitant de l'absence que lit l'évêque Arnauld, Rohan lui ferma les portes d'Angers et lui interdit tout retour, puis fit un coup d'État contre la magistrature. Ayant appris que le présidial d'Angers s'était assemblé pour faire acte d'adhésion à Mazarin, il se transporta au palais où il fit arrêter le lieutenant général Boylesve, frère de l'évêque d'Avranches et tout dévoué comme celui-ci à Mazarin.

De pareils faits appelaient nécessairement l'attention de la cour, qui alla s'installer à Saumur, pendant que trois colonnes de troupes commandées par d'Hocquincourt, de Broglie et de Navailles pénétraient en Anjou : le pays eut bientôt à souffrir de ces singuliers protecteurs, recrutés pour la plupart en Allemagne.

« Tout le pays entre Saint-Léonard, Trélazé, Saint-Augustin, Sainte* Gemmes, Saint-Barthéleray, Serges, Saint-Laud , fut dévasté parles anciens vainqueurs de Magdebourg ; toutes les fermes, toutes les maisons de campagne qu'ils rencontrent sur leur chemin sont pillées et brûlées; les amis mômes n'étaient pas épargnés : la maison de plaisance Ënautard, de l'évêque d'Angers, fut saccagée par eux. »

Cependant frondeurs et royalistes avaient les yeux fixés sur Angers. « Il semblait, dit La Rochefoucauld, que toute la France fût en suspens pour attendre l'événement du siège. > Là en effet était le véritable nœud de la situation : le duc d'Orléans empruntait môme aux gens de sa maison, afin de se procurer 100,000 écus, nécessaires à Beaufort pour aller au secours de Rohan : J'

fallait donc que celui-ci tînt assez longtemps pour permettre au roi des Halles de venir se mesurer avec le vrai roi. On ne doutait pas que dans ce cas Mazarin, pressé (if tous côtés, ne fût obligé de renoncer à son plan de marche sur Paris, et dût même quitter la partie; si, nu contraire, Mazarin était vainqueur, fort de ce succès il prendrait l'offensive et poursuivrait à outrance ses ennemis. Le Journal de Dubuisson donne mille détails sur cette préoccupation de la France et surtout de Paris ; la ville était inondée de papiers où les bruits les plus contradictoires couraient au sujet d'Angers *. La vélité était que de nombreux renforts arrivaient de tous côtés à d'Hocquincourt.

A la vue de ces préparatifs et de toutes ces terribles ti oupes que la renommée de leurs excès rendait encore plus redoutables, l'effroi se répandit dansAngers : la terre ur fut au comble lorsqu'on vit que le grand archidiacre fiarande, qui apportait des lettres de pardon et d'amnistie de la part du roi, n'avait pas été écouté par Rohan ; une députation de 800 bourgeois ou dames les plus considérables de la ville, conduite par madame de Leffretière, ne fut pas plus heureuse auprès du duc; l'émeute seule l'intimida, et Angers capitula le 28 février. Le 3 mars, le Pont de Ce, où s'était jeté de Rieux, demandant 100,000 livres pour faire sa soumission, fut pris, et la garnison passée au fil de Tépée par les Polacres de Navailles. Dès lors la province était soumise et n'avait lilus qu'à subir les exigences du vainqueur, et surtout la colère implacable d'Anne : la ville d'Angers fut taxée

4. Pour cette affaire d'Angers, qui ne dura que vingt-trois jour», M. Moreau cite plus de vingt pamphlets différents dans sa Bibliographie des mazarinades.

à une contribution de guerre de 150,000 livres et était menacée du pillage ; l'intervention de son évêque la sauva : un matin que la reine se présentait pour communier dans l'église oii ce prélat officiait: « Recevez, dit-il, en lui présentant l'hostie, recevez votre Dieu, qui est mort sur la croix en pardonnant à ses ennemis. » Cette supplication éloquente et solennelle adoucit la reinemère, et bientôt la contribution fut réduite des deux tiers. A Baugé, une autre intervention, celle de mademoiselle de Melun, princesse d'Épinay, retirée dans cette ville comme sœur hospitalière dans l'hôpital de Saint-Joseph qu'elle y avait fondé, préserva cette ville du pillage; beaucoup d'autres maisons religieuses furent moins heureuses : les unes ne durent leur conservation qu'à des rançons considérables, un grand nombre furent pillées, comme l'abbaye du Perray, le prieuré de l'Eviéres ' ; partout la campagne était ravagée à plusieurs lieues à la ronde des villes oii tout corps de troupes s'était arrêté; aussi les chroniques locales parlent-elles de bandes de 200,000 pauvres qui vinrent solliciter la chanté publique à l'occasion du jubilé. Les désordres étaient si grands qu'on avait été obligé de reculer la publication du jubilé universel accordé par le pape Innocent X en 4650 jusqu'en 1653^. Nous avons trouvé le môme retard pour le diocèse de Paris, où le jubilé ne fut célébré qu'en avril

La cause des princes éprouvait d'autres revers en Guienne : Condé, après avoir fortifié les places de la Dor-

1. M. Berger parle d'un mnnuscrit curieux, l'histoire de ce prieuré, qui renferme les plus tristes détails sur ces scènes de barbarie.

2. Histoire de l'église et du diocèse d'Angers, par l'abbé Tresxaux, ancien vicaire général de Paris, 1858, t. U.

REVERS DE CONDfi. 381

dogne, avait couni en toute hâte au secours de Conti, menacé dans Agen. Sa présence rendit quelque gloire à ses armes; Saint-Luc, lieutenant-général de Guienne, fut obligé de se retirer dans, la ville de Miradoux, dont Condé fit le siège ; l'énergie de cette place la sauva. A bout de résistance, les commandants abattirent les maisons en face de la brèche, et remplirent des fosses profondes de bois et de matières combustibles qu'on devait enflammer à l'approche des assiégeants. Ceux-ci s'arrêtèrent, et bientôt l'arrivée d'Harcourt les obligea de se retirer sur Agen, oîi Condé ne pénétra avec $es troupes que parle secours d'un chanoine, Causse; devant une hostilité qui allait jusqu'à élever des barricades, il dut se retirer. Toutes ces guerres amenaient de nombreuses ruines, les hostilités locales en profitant souvent pour s'exercer impunément : l'histoire de la petite ville de Langon peut en donner une idée. Rivale de Bordeaux pour le commerce de vin, Langon devait se trouver dans le parti contraire, aussi était-elle restée fidèle au roi; les Bordelais, après un rude assaut, s'en emparèrent en 1649, pillèrent la ville , et pour achever de la ruiner, répandirent le vin emmagasiné. Délivrée par d'Épernon, cette petite ville fut repris?, le 15 juillet, par Conti; l s habitants terrifiés fuient au château de Fargues et dans l'abbaye de Rivet. Sous l'administration d'un nommé Galapian, dont le nom est resté dans ces contrées comme un objet d'horreur, ce fut un régime de terreur organisé'; (iifin Marin parvint à s'en emparer de nouveau au nom du roi. Les habitants, en rentrant dans leur ville, firent constater, par une enquête régulière, l'état déplorable où elle se trouvait; c'était la ruine et la désolation :

Il Rue de la Mer, 10 maisons brûlées ou démolies;

« Rue Ronde, 7 maisons brûlées, les autres inhabitables j

« Rue Saint-Gervais, l'église et 10 maisons brûlées , les autres laissées sans portes, ni fenêtres, ni planches; rien que les murs;

« Sur la place f toutes les maisons ruinées, une seule à demi-coa servée;

« Rue Riron, 8 maisons démolies, les autres délabrées;

« Rue Rrioti, 3 maisons démolies, les autres inhabitables;

« Rue Maubec, 6 maisons démolies, les autres en ruines, etc.

« Hors de la ville, dans les faubourgs, l'herbe croît sur les fondements de 24 maisons en ruine; dans la campagne, plus de 12 maisons brûlées; l'église Notre-Dame a été dévastée, les couvents des Carmes et des Capucins, où les habitants s'étaient réfugiés, saccagés, et en face de tous ces désastres , le roi put à peine accorder quelques milliers de livres d'indemnité, et seulement longtemps après * I »

La diversion sur laquelle les princes avaient compté en Provence, grâce aux soldats qu'avait promis l'Espagne, n'aboutit pas , faute de ces secours. Deux partis divisaient, comme partout, ce pays : le parti des princes ou SabreurSy appelé ainsi parce que leur chef, le baron Puget de Saint-Marc, en parlant de ses ennemis, disait toujours: « Je les sabrerai, » et celui de la cour ou des Canivets et des taille-plumes, parce qu'il était en grande partie composé des parlementaires qui, entraînés un moment par l'influence du président d'Oppède, étaient peu à peu revenus à la cour depuis la disgrâce du comte d'Alais. Au commencement, les Sabreurs étaient parvenus à s'emparer de l'hôtel de ville d'Aix, et faisaient ainsi incliner une partie de la Provence vers les princes. Une de ces circonstances imprévues qui se retrouvent à chaque pas dans toutes les révolutions, vint donner un autre tour aux afl"aires : un jour, tout à coup sur la place des Dominicains, où le baron Puget de Saint-Marc et le

i. Le chanoine O'Reilly, Histoire de Bazas.

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