CHAPITRE XIV
Mademoiselle s'empare d'Orléans. — Condé quitte la Guienne et Tient prendre le commandement des troupes de la Fronde. — Combat de Bléneau. — Coudé à Paris, accueil des Parlements. — Inquiétudes de la cour. — Misère à Paris. — Condé organise une sorte de terreur.
— Siège d'Etampes — Pamphlets de la Fronde. — Singulier rôle du duc Charles de Lorraine en France. — Désordres de son armée. — Arrêt de surséance pour le payement des dettes des habitants de Champagne et de Picardie donné par le Parlement de Paris. — La misère de la noblesse. — Projet d'union de la noblesse pour y remédier,
— Anarchie complète. — Statistique des registres de l'état civil a Arnay-le-Duc et à Verdun (Bourgogne) ; à Montcombroux et au Dont jon (Bourbonnais); àÉvreux et à Saint-André (Normandie); à Dreut (Orléanais); à Limours et à Forges-les-Baius (lie de France).
Les Mémoires' ont donné une importance intéressée, démesurément grossie par la vanité des écrivains à cette
1. La Fronde politique ne pourra être bien connue que par la publication de la Correspondance des principaux acteur» : déjà M. Louis Paris a donné dans son Cabinet historique les Lettres de Marigny à Lenet, Tfanhile conseiller de Condéj M. Chéruel prépare la Corresportf (lance de Mazarin, et a fait connaître celle des h'ouquet dan» se» Mémoires sur la vie publique et privée de Fouquet, 2 vol. Nous-môme songeons h mettre au jour les Lettres de Fabert à Mazarin. Restera encore la collection aussi précieuse que considérable des Lettres du chancelier Séguier et celle de Pierre Lenet. On ne saurait trop le répéter, c'est dans les correspondances ou les journaux, comme ceux de Dubuisson-Aubenay, qu'il faut étudier rhis»»ire, et non dans \e% Mémoires, plaidoyers d'avocats intéressés, écrits longtemps après les événements et trop sou-
guerres d'escarmouches, de sièges, de combats, qui remplit la période à laquelle nous sommes arrivés : ces faits militaires n'amenèrent aucun résultat sérieux ; aussi nous n'indiquerons la marclie des armées qu'autant qti • cela est nécessaire pour apprécier les événements et 1 . situation économique du pays. Hâtons-nous donc de rejoindre du côté d'Orléans l'armée de la Fronde, commandée par Beaufort et Nemours. Obligée d'arracher de tous côtés des contributions, 4,000 livres de Montfortl'Amaury, autant de Nogent-le-Roi et de Houdan, malgré la désolation de la contrée S elle n'avançait que lentement et n'avait pu arriver à temps pour sauver Angers, d'où l'armée royale, fiére de ce succès s'avançait à grandes journées vers Orléans. La possession de cette ville était d'un grand prix : l'autorité de Gaston ne pouvait être méconnue dans le chef- lieu de son apanage princier, sans que son crédit en reçut une mortelle atteinte ; dès le 18 mars, il envoya, avec 8,000 livres pour s'assurer le bon vouloir de la populace, le comte de Fiesque tenir une assemblée générale où l'on devait arrêter que le l'entrée de la ville serait interdite au cardinal Mazarin. La présence du lieutenant ne suffisant plus, on sollicite l'arrivée du duc d'Orléans ou de Mademoiselle, avec le
•vent arrangés pour les besoins de la cause, où les dates, les faits habilemeut groupés ne servent d'ordinaire qu'à induire en erreur, surtout lorsque les auteurs, comme de Retz et La Rochefoucauld, sont des artistes en style.
1. Dubuisson, 13 mars 1652. — Ce manuscrit renferme, à la date du 18, la copie d'une lettre sans signature, mais qui doit être de Mademoiselle; cette lettre prouve que la question d'argent n'était pa» étrangère à la détermination de la princesse de Moutpensier. « J'attends avec impatience comme M. de Fiesque aura été reçu, et ce qui aura été arrêté à l'assemblée de ville qui assurément s'est tenue à son arrivée. Tout mon bien est quasi aux environs d'Orléaas; l'oa s'intéresse à moins. •
maréchal d'Étampes; Gaston, par les conseils de sa femme et du Coadjuteur, envoie sa fille, qui partit « en habit gris tout couvert d'or, » emportant pour toute instruction d'empêcher, quoi qu'il arrivât, les troupes du duc de passer la Loire, pour aller, ainsi que le désirait Nemours, [ secourir Montrond et fortifier Condé en Guienne. I C'est dans les mémoires de l'époque, et surtout dans 1 ceux de Mademoiselle, qu'il faudrait lire ce curieux épisode : fille hardie d'un père timide. Mademoiselle voulut i avoir sa page héroïque dans cette folle épopée, à côté de \ madame de Longueville et de la princesse de Condé. [ Un autre motif la poussait encore : déjà âgée de 25 ans,
!elle commençait à se fatiguer de sa position de vieille fille, et espérait conquérir un mari à la pointe de son épée. Se souvenant du mot d'Anne d'Autriche au moment de la naissance du roi : t C'est ton petit mari, » elle portait sur Louis XIV ses vues ambitieuses, quoiqu'elle eût onze ans de plus que le jeune monarque. Elle crut d'une bonne politique de commencer par se montrer une adversaire redoutable, comptant bien ainsi imposer son mariage comme une des conditions du futur traité de paix; si par hasard le roi échappait à ses filets, restait Condé, dont la femme, d'une très-mauvaise santé, se remettait difficilement d'une couche faite à Bordeaux. M. le prince ne pouvait payer l'appui qu'on lui prêtait qu'en épousant l'héroïne, si riche d'ailleurs; Mademoiselle avait donc au moins chance d'un mari sur deux. Guidée par ces divers motifs, la grande Mademoiselle avec ses maréchales de camp^ les deux comtesses de Fiesque et de Frontenac toutes trois en amazones, se présentèrent devant Orléans. Au grand étonnement de Mademoiselle, un envoyé vint lui dire qu'on ne pouvait la recevoir, l'armée royale
838 MADEMOISELLE DE MONTPENSIER Vf
étant trop voisine et Mole parlementant au nom de la cour; qu'on l'introduirait volontiers après le départ du roi. La patience n'était pas dans la nature de la princesse; d'ailleurs elle se trouvait excitée par une prédiction d'un marquis de Vilène, qui lui avait annoncé que tout ce qu'elle entreprendrait du 27 mars au vendredi suivant lui réussirait, et que dans cet intervalle de temps elle ferait des choses extraordinaires. Mademoiselle se dirige vers le quai, où se trouvaient un grand nombre de bateliers; ses discours, ses largesses (150 pistoles), lui gagnent ces hommes : aussitôt à l'œuvre, ils démolissent une porte murée et introduisent la princesse par la brèche ♦ pendant que les magistrats à l'hôtel do ville, contents d'avoir la main forcée, s'occupaient à délibérer. L'heureuse aventurière commence sa marche triomphale, soutenue sur une chaise de bois par deux portefaix. Elle était montée au faîte de son orgueil, mais un mot de la reine l'en fit descendre : instruite par son valet de chambre La Porte, qui avait eu un entretien avec Mademoiselle, des prétentions de la fille de Gaston à la main de Louis XIV, Anne d'Autriche répondit par une de ces boutades triviales mais énergiques, que lui suggérait la colère : « Oh f ce n'est pas pour son nez, quoiqu'il soit bien long. »
Si le triomphe de Mademoiselle ne dépassa pas l'enceinte d'Orléans, il y fut du moins complet : amenée par son escorte jusqu'à Thôtel de ville. Mademoiselle se trouva maîtresse absolue dans la ville, à condition de ne pas y introduire de troupes*,
1. « Pour y parvenir, je songeai à prendre le bon chemin; je grimpa j comme un chat; je nie prenais aux ronces et aux épines, et je sautai | toutes les haies.» Mém. de mademoiselle de Montpensier.édil, ChérueU i
S. On comprend que dans une époque chausonuière comme la Fronde,
La cour, obligt^e de passer outre, se dirigea vers Gergeau et Sulli. Pendant que l'armée royale chemine conduite par d'Hocquincourt, Beaufort se met à sa poursuite. S'il eût poussé sa pointe avec énergie, il enlevait la famille royale avec le cardinal, ou du moins les eût mis dans la nécessité de fuir publiquement. Turenne arriva à temps pour protéger cette retraite, et l'armée royale gagna sans accident Gien, où la cour s'arrêta. Heureusement pour Mazarin, la discorde se glissait parmi ses nombreux ennemis, animés par des passions et des intérêts si divers: une querelle, où le sang faillit couler, éclata dans un conseil de guerre entre Nemours, qui voulait qu'on s'emparât de Blois pour marcher au secours du Berri et de la Guienne, et Beaufort, qui, avec plus de raison, soutenait qu'il fallait se rapprocher de Paris et attaquer Montargis. Condé arriva à point pour dominer ces amours-propres par l'autorité de son nom et ces rivalités par son génie militaire. Pressé par ses amis de venir raffermir l'alliance de Gaston, ébranlée par les intrigues du cardinal de Retz, et dégoûté de la guerre de Guienne contre le maréchal d'Harcourt, Condé laissa le
l'événernent d'Orléans n'ait pas dû passer inaperçu. Condé, pour remercier sa généreuse héroïne, lui écrivit « qu'elle avait fait un coup qui n'appartenait qu'à elle. » Il y a de nombreux couplets inspirés par cette «ingulière conquête. Scarron, ami du comte de Fiesque, écrivit à madame de Fiesque et ne tarit pas d'éloges : « Comment diable escalader «ne ville! nos plus déterminés héros n'auraient pas fait plus que votre illustre héroine, et Clorinde et Camille n'auraient pas été à l'assaut plus gaiement que vous et madame de Frontenac. » Voir Loret^ Muse historique, lettre du 7 avril 1652, édition Ravenel, et à la bibliothèque impériale (collection Fontette, cabinet des estampes), une curieuse gravure ; Mademoiselle aveo ses deux maréchales de camp balayant le Mazarin comme une ordure qu'elles chassent d'Orléans. — On peut voir dans les Lettres des rois de France et hauts personnages aux autorités dé Chartres, par M. Lucien Merlet, ce que cette expédition d'Orléana coûta aux villes voisines, àChartres par exemple, p. 284-293.
340 COMBAT DE BLENEAU.
gouvernement de Bordeaux à madame de Longueville el au prince de Conti, aidés de Marsin, do Lenet et du président Viole. Pour ne pas éveiller l'attention, huit compagnons seulement le suivent, et, sans ressources, sans relais préparés, au milieu de pays occupés par les ennemis, il fait un voyage de cent vingt lieues comme domestique du marquis de Lévi. Les preux des romans de chevalerie au moyen âge n'ont pas plus d'aventures, ne font pas plus de rencontres que Condé : à plusieurs reprises il manque d'être pris et court les plus grands dangers; enfin, au bout de sept jours, il arrive à Lorris, dans le Gâtinais, où il prend le commandement de l'armée.
Aux coups qu'elle frappa, on s'aperçut bientôt de la présence de Condé : il s'empare de Montargis, puis, feignant de se diriger sur la Bourgogne, il tombe sur l'armée royale, divisée en deux corps, surprend et bat d'Hocquincourt à Bléneau. A cette nouvelle, la consternation se répand dans la cour: l'on veut retourner à Bourges, sans songer que c'était livrer peut-être sans retour Paris à Condé et à la Fronde. Heureusement Turenne était là : il arrive au secours de son collègue avec ce qu'il peut trouver de troupes sous sa main, rallie les régiments d'Hocquincourt en fuite et parvient à arracher la victoire à Condé. Celui-ci, mécontent de trouver un pareil rival devant lui, quitte l'armée comme il avait abandonné la Guienne, et, sur les instances de Chavigny, courte Paris, qu'il espère entraîner dans son parti, à la suite de Mon? sieur et du Parlement.
C'était à Paris, en effet, que devait se dénouer cette situation si embrouillée. Le roi n'avait plus de relations avec le Parlement depujs qu'on n'avait pas délibéré sur