LETTRES D'ANGÉLIQUE ARNAULD
virons sont dans une destruction et une désolation incomparables, car tous les blés y sont perdus, les vignes arracliées, les villages brûlés, de sorte que M"' Lauioignon a jugé qu'il fallait secourir ce quartier. Pour cela on y a envoyé de bons prêtres avec 4,000 livres de l'aumône de V. M. C'est ce qui empôcliera de périr ce qui reste du pauvre peuple. Ce secours d'Etarapes était si pressé que, en attendant vos ordres, nous avons cru que V. M. aurait agréable que ce tiers y allât. On nous faisait espérer la paix, et tous les jours elle se rompt. On dit que les affaires sont tellement aigries de tous les côtés, qu'il faut un mvracle singulier pour l'avoir. Pour moi j'en désespère, voyant l'endupcissement des cœurs ; car liors le petit nombre de bonnes âmes qui s'apr pliquent à la charité, les autres sont autant dans le luxe que jamai». Le Cours et les Thuileries sont aussi fréquentés que ci-devant, les colla tions et tout le reste des superfluités vont à l'ordinaire, sans que l'hor rible image de la calamité dont les rues sont pleines , les meurtres si i dinaires dans les rues et aux portes, et la cherté de toutes choses pt •ent toucher les cœurs et faire appréhender la colère de Dieu...
5 juillet. — Le besoin de farine est si grand à Paris, que le pain y vaut déjà, tout le plus noir, dix sols la livre. Nous n'en avons pluà que pour cinq jours... Nous avons du blé, mais on ne peut le faire moudre qu'avec une très-grande peine, à cause des soldats qui volent les moulins. H y a grand sujet de craindre pour l'avenir encore pis.
12 juillet. — Imaginez-vous, madame, que dans tous les maux que V. M. sait que nous souffrons, et dont les particularités ne se peuvent dire sans horreur, on va encore à l'hôtel de Bourgogne (à la Comédie), et tous ceux qui ne sont pas encore dans l'angoisse présente ont si peu de compassion de celle de leur prochain , qu'ils cherchent autant leur divertissement qu'en pleine paix, et ce qui est plus horrible, c'est qu'on ne peut souffrir que les pré'licateurs prêchent la pénitence... Répétons sans cesse cette parole du Saint-Esprit : Les grands et les puissants seront tourmentés puissamment... Nous ne pouvons qu'à grande peine avoir communication avec les Ermites, et souvent les soldats dont nous sommes toutes entourées prennent nos lettres, de sorte qu'on n'ose écrire qu'avec crainte. Si le malheur du temps continue, on croit que nous serons encore mieux à Port-Royal des Champs qu'ici, où on a grande peine à avoir du pain, et à cause des séditions du peuple qui s'émeut k toute heure et qui fait qu'on tue les hommes comme les poulets, et avec la môme facilité. Outre cela on croit que la peste y sera grande par la multitude des pauvres.
16 juillet. — On s'entre-massacre tous les jours avec toute sorte de cruauté et d'inhumanité... Les soldats s'entrc-volcnt après avoir pillé les autres, et comme ils gâtent plus de bien qu'ils n'en pillent, ils ne