‹ La misère au temps de la Fronde et Saint Vincent de PaulChapitre 414 sur 503 · CHAPITRE XYin · texte numérisé non relu

CHAPITRE XYin

Condé se fait condottiere et va s'établir en Cnampngne; misère de cette province, de la Picardie. — Détresse de la cour; lettres de Colbert et de Mazarin à ce sujet. — Circulaire imprimée de Condé pour forcer toutes les villes ou les villages de Champagne à lui payer contribution. Autre circulaire de Condé, qui autorise la maraude d'iiorames par ses troupes. — Misère de la Bourgogne; le siège de Seurre est la ruine de la province. — Dettes de la Bourgogne. — La fin de la Fronde à Bordeaux rappelle la fm de la Fronde à Paris. — Complicité de Condé et de Conti avec l'Ormée. — Lettre de Mazarin au duc de Caudale. — Etat misérable de la Guienne, du Languedoc et de tout le Midi. — Réaction parlementaire, bourgeoise et cléricale. — Soumission de Bordeaux (31 juillet 1653).

La lettre de Vincent, à la date du 3 janvier 1653, dont nous parlions dans le chapitre précédent, montre que les environs de Paris n'étaient pas seuls à souffrir :

« J'étais allé chez mademoiselle Legras faire une petite conférence îiscs filles, lorsque madame la duchesse d'Aiguillon et la présidente du llersc m'ont envoyé quérir chez une d'elles où je suis pour aviser aux moyens de secourir la Champagne oii sont les armées, qui laréduiseiit en un pitoyable état. >•

Après la soumission de Paris, Condé ne pouvait plus compter réellement que sur son armée; il résolut d'en faire son refuge, en même temps que son moyen d'action et de puissance. Dans ce siècle de guerre, le rôle de con-

452 CONDÈ DEVENU CONDOTTIERE.

doltiere avait été élevé assez haut par divers personnages qui lui avaient dû leur célébrité et leur force : Mansfeld, Bernard de Saxe- Weiinar,Wallstein, Charles de Lorraine. « Cette façon de vivre libre et indépendante, » ce pouvoir souverain sur ses troupes etsur ses officiers, devaient convenir à l'humeur hautaine, absolue du prince, impatiente de toute contrainte ; aussi pcnsa-t-il qu'avec tous les avantages qu'il avait sur le duc de Lorraine, il ne pouvait manquer de se faire une condition bien supérieure. Décidé à jouer le rôle de chef d'armée mercenaire, il partit avec son émule Charles (15 octobre) vers la Champagne et la Flandre, qui retombèrent dans leur vie d'alarmes et d'inquiétuviei : « le commerce est entièrement interrompu, et rien n'entre plus que par convoi et avec des dépenses excessives *. »

Ln bonne intelligence ne put subsister longtemps entre « les deux aventuriers » qui se séparèrent bientôt, et, tandis que Charles se dirige vers la Lorraine, Condé fait une vaine tentative contre Reims, mais s'empare de Re- Ihel, de Châieau-Porcien et assiège Sainte-MenehoukI. Turenne accourt; de beaucoup inférieur aux forces de Condé et de l'Espagne réunies, il ne peut empêcher la prise de la ville. Heureusement Gaston envoya bientôt redemander ses troupes à Condé, qui fut encore aiTaibli par le départ de Tavannes, et de la plus grande partie des troupes espagnoles , que Fuensaldagne emmena en quartier d'hiver dans le Luxembourg , tout en remettant à Condé, comme compensation, le titre et les insignes de généralissime des armées d'Espagne; désormais l'écharpc rouge de Castille, qui ceignait le premier prince du sang,

1 i;ibl. inip., coll. Champagne, t. XXXIIl, f» 132 à iitS. Ms. L;ioi.utt.

MISÈRK DK LA CHAMPAGNE. 45S

fui. aux yeux de tous, le signe manifeste de sa trahison. Il semble que pour punir Condé, la fortune l'abandonne dès lors complètement. Turenne, dont l'armée s'était grossie en môme temps que celle de Condè se tVtndait, reprit l'offensive, força son rival à passer la frontière du Luxembourg, et, aidé par Mazarin, qui lui aiuenait de nouveaux soldats levés dans le pays de Liège par les soins de Faberl, auprès duquel il s'était réfugié à Sedan, revint menacer les conquêtes du prince. En deux mois (décembre 16o2, janvier 1653), Bar, Ligny, Château- Porcien et autres petites places, furent reprises; mais la mauvaise saison empêcha de faire le siège de Sainte- Mcnehould et de Rethel, dans un terrain naturellement fangeux el détrempé par les pluies, au grand préjudice de la Champagne, qui était perpétuellement ruinée par les courses des commandants des deux villes. On n'était pas en sûreté, si on n'avait un passe-port du marquis de Persan (à Rethel), auquel ce trafic rapporta de grandes sommes, puisque le passe-port n'était valable que pour un mois el coûtait 13 livres. La guerre semble, en effet, n'avoir plus d'autre but que la dévastation et le pillage sur toute l'étendue de nos frontières Nord-Est; et quoique pendant les campagnes de 1633, 1654, 1655, nos armées soient conduites par Turenne, les conquêtes n'avancent que lentement, faute d'argent. La correspondance de Mazarin avec Colbert, alors intendant de la maison du ministre, permet d'entrevoir la situation. En janvier 1653, lors de la présentation à la cour de madame de Mcrcœur, la nièce de Mazarin, celui-ci n'a pas le moyen d'acheter un carrosse neuf, et se sert d'un vieux carrosse en mettant une housse dessus. C'est encore pis à l'époque des campagnes, pendant le printemps et l'été.

4S4 Dl^-TRIÎSSE DES FINANCES.

« 23 juillet. — Le malheureux pain de munition de Champagne nous va accabler par la dépense des mois de mai, juin, juillet, que l'on doit demander dans peu de jours sans avoir moyen d'en fournir... Au nom do Dieu, je conjure V. Em. de me permettre d'écrire à M. de Fabcrt,quele3 gouverneurs des places frontières députent ici pour presser les surintendants de pourvoir à leur pain, pendant les cinq mois qui restent de cette année... Pour les affaires d'argent, l'on vient à bout avec force de tout ce que l'on demande à longs jours ; pour tout ce que l'on demande comptant, l'on vous donne des traites de l'élection d'Issoudun, du sieur Coquerel, et autres de même nature que l'on n'oserait ofTiir au dernier homme du royaume... Il y a ici des lettres de change de M. de Fabert pour 60,000 livres, je déclare à V. Em. que je n'ai pas de quoi les payer; elles seront protestées... »

Dans toutes les lettres de Colbert, c'est le môme refrain : « Pas d'argent. » En voici une de Mazarin à Colbert qui révèle une situation gênée au delà de toute expression :

« De Noyon, le 19 juillet 1653. — Je vous envoyai hier un billet pour les surintendants, et je vous écrivis pressamment afin que, par toutes sortes de moyens, on trouvât la somme de 50,000 écus pour faire sortir Manicamp de La Fère. Celui-ci est pour vous dire que l'affaire est trèsdélicate, à cause du peu de confiance qu'on peut prendre en Manicamp, si le roi s'éloigne une fois de ces quartiers, sans qu'elle soit achevée, d'autant plus que les ennemis ne sont pas loin. Et comme l'avais écrit au niaréclial d'Estrées qu'on ne prétendait pas cela de Manicamp qu'il n'eût sa récompense, soit par le gouvernement de aint-Quentin avec quelque argent, soit en l'équivalent qui serait de 50,000 écus au moins, il a été décidé qu'aujourd'hui on donnerait ici à la personne que Manicamp nommerait, la somme de 50,000 écus en argent comptant, qu'il pourrait entrer dans Chauny s'il voulait, pour j commander dès à présent...

« Je vous mande tout le détail de cette affaire afin que vous en informiez la reine et les surintendants, les conjurant de ma part, le plus pressamment que vous pourrez, de faire un effort pour nous assister en cette rencontre, en quoi vous contribuerez ce qui pourra dépendre de vous, leur donnant même mes pierreries afin qu'ils puissent trouver de l'argent dessus. Vous diriez aussi aux surintendants que j'emploie au payement de la somme qu'on doit donner à Manicamp les 22,000 écus qu'ils ont envoyés par un commis de la B.iziiiière, les 2,000 louis qu'ils firent donner au roi par Girardin, les 1,000 louis que vous me donnâtes en partant avec 500 que j'avais dans ma cassette, et

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