CHAPITRE ni
Revenus de la terre, instruction primaire et voies publiques au xvii« siècle.
M. Saint-Marc Girardin, dans la dou'ble étude qu'il accordée à notre livre {Débats, 24 avril et !«' juillet 1862), remarqué avec bienveillance que « nous avons mis ei lumière quelques faits nouveaux qui entreront désornu dans l'histoire de la société en France, par exemple l;i dil
rence du revenu des terres nu milieu du xvi» et du xvii<" siècle tout en faveur du xvi« siècle ; fait considérable et significatif » ajoute-t-il. Nous avons trouvé dans le Bulletin de la Société archéologique et historique de Soissotis (tom. XI et XII etc.) des documents nouveaux qui viennent à l'appui de notre première observation. M. Suin, notaire à Soissons, et vice-président de celte Société, a dépouillé tous les actes que depuis l'ordonnance de Villers-Cotterets (1539) les notaires sont obligés de conserver. Les plus anciens actes conservés dans le minutier de son étude remontent à lo43. A cette époque, ils ne sont signés que par les notaires, probablement par suite de l'ignorance des temps, quoique rien ne l'indique ; jusqu'en 1573, ils ne traitent que des ventes ou des baux entre paysans, ou entre bourgeois et paysans. Dès 4573, on trouve un grand nombre de testaments. Ces testaments, même ceux des vignerons et compagnons, contiennent des legs pieux assez considérables, des dispositions, des cérémonies qui entraînaient à de grands frais et prouvent une certaine aisance. Dès 1580, beaucoup de laboureurs, vignerons et ouvriers signent au bas des actes; ceux qui ne savent pas signer font des marques fort bizarres, qui souvent se rapportent à leur profession ; on trouve aussi à la môme époque des procurations données par des Soissonnais pour soutenir des procès à Paris. 610 actes reçus en 1579 et 1380 ne concernent que des paysans ; il en est de môme pour un registre assez gros tenu de t589 à 1595. Presque tous les actes de 1587 sont des constitutions ou reconnaissances de rentes entre particuliers. Les inventaires faits chez les marchands de Soissons prouvent qu'ils étaient généralement fort à leur aise ; on voit entre autres, d'après un inventaire de 1587 chez un chapelier, que son mobilier était d'une assez grande valeur et sa garde-robe très-bien montée.
En 1588, la dame de Vaulbuinloue la chasse sur ce village à un cordonnier de Buzancy; en 1592, Pierre Levôque, marchand à Soissons, cède à Guillaume Gazon, garranier, pour huit années, le droit de chasse aux lapins de la môme seigneurie de Vaulbuin que lui avait concédé Mgr d'Estrées, moyennant 6 écus par an <. On voit souvent dans ces actes des gens de divers états, des laboureurs, des vignerons , ayant
1. Ne serait-ce pas une simple affaire de métier et non une preuve d'aifance î
dos noms précédés de la parlicule de séparée : de la Neufville, de Saint-Léger, d'Arragon, etc.
En 1592, l'intérêt stipulé dans les actes est au denier douze. A cette époque, presque tous les vignerons savent signer; les vignerons et les laboureurs louent des biens ou en achètent sans cesse ; divers actes indiquent que , m<^me sous la Ligue, on s'occupait de ventes et d'affaires le dimanche. — On y trouve aussi une assez grande quantité de contrats d'après lesquels l'évoque de Soissons ou les abbés des principaux couvents louent à des vignerons, petits cultivateurs ou artisans, la mairie des villages avec haute justice, moyenne et basse, au prix de redevances peu considérables.
Un fait important et curieux à noter, c'est que les familles des vignerons et petits cultivateurs de ces pays se sont succédé sans interruption pendant trois cents ans. On les retrouve encore aujourd'hui. Les habitants de Soissons et les gros cultivateurs, au contraire, sont complètement changés. Les familles très-riches qui tiennent aujourd'hui ces fermes ne se rencontrent pas dans le Soissonnais à la fin du xvi* siècle.
M. Suin croit que l'émigration des campagnes versles villes ne peut qu'augmenter. « Les lois fiscales sont tellement dures contre lespaysans qu'elles l'empêchent aujourd'hui d'acquérir; or, dit-il, il n'y a que la possession de la terre qui puisse retenir l'habitant des campagnes. Au lieu de favoriser l'accession du paysan pauvre à la propriété, à l'acquisition successive de petites parcelles de terre, la loi fiscale empêche ces minimes acquisitions par l'élévation des frais. Depuis la loi de 1855 sur la transcription, la vente d'une pièce de terre de 100 fr. coûte, pour être régulière, de 20 k 25 fr. »
Nous enregistrons avec empressement tous les faits curieux consignés par M. Suin; nous ferons toutefois une réserve sur les conséquences un peu trop absolues, à notre avis, qu'il tire de ce grand nombre de contrats dans les campagnes. M. Pellat, le savant doyen de la Faculté de droit, et M. Ch. Lucas, ont fait remarquer, dans d'intéressantes discussions à l'Académie des Sciences morales, que la nature de la fortune, presque toujours immobilière dans les campagnes, explique la nécessité des contrats et des actes pour régler les partages, constater les droits; dans les villes au contraire, la fortune, plus souvent mobilière, permet plus facilement lesarran-emenls à l'amiable et diminue ainsi le nombre des
actes à la grande aisance des contractants , qui quelquefois ne constatent qu'un simple apport des bardes.
Un travail excellent, publié par M. Boutlot : Histoire de Vinstrudion "publique et •populairi; à Troyes pendant les quatre derniers siècles (brocb. in-8°, 1865), prouve que la prospérité d'un pays marche parallèlement à son instruction publique, s'élùve, descend et reste stafionnaire avec elle; il y a toujours entre ces deux faits une connexité incontestable qui porte le caractère authentique de cause et d'effet. M. Boutlot a fait pour l'instruction populaire à Troyes des recherches aussi consciencieuses que celles de M. Lallier pour le revenu des terres à Sens, et il arrive à des conclusions presque identiques: « Création d'une instruction populaire et publique au XV" siècle, apogée au xvi*, déclin au xvii*, renaissance pénible au xvin*. Telles sont, en peu de mois, les phases par lesquelles passe l'instruction populaire pendant les quatre derniers siècles de notre monarchie. » Ce rapprochement, naturel du reste, a trop d'importance pour ne pas être signalé.
Un autre fait économique qui a aussi une grande influence sur la fortune publique d'une nation, c'est l'étal des routes. Depuis la publication de notre première édition, M. Yignon, ingénieur en chef des ponts et chaussées et directeur des Archives au ministère des travaux publics, a publié un travail important et capital sur cette question : Études historiques sur l'administration des voies publiques en France au xvii* et au xvine siècle, 3 vol. in-8'. Sauf un court effort, lorsqu'on to99 Henri IV créa pour Sully la charge de grand voyer de France, supprimée en 1627, on ne fit rien pour la viabilité de notre pays jusqu'à l'administration de Colbert, en 1661. Ses créations de trois contrôleurs généraux des ponts et chaussées par chaque généralité n'indiquent , dit très-bien M. Vignon, aucune idée d'organisation ni d'amélioration du service, mais seulement des moyens fiscaux, fondés sur la vénalité de ces charges, pour subvenir aux dépenses causées par la guerre civile et la guerre étrangère, comme le préambule des édits en fait foi avec une entière naïveté (1626, 1633). î.es édits postérieurs dictés par des motifs d'un ordre plus élevé ne sont pas plus efficaces pour le bien du service et restent seulement comme un témoignage des réformes qu'il eût été nécessaire d'y introduire. Les diverses ressources de péages suffisaient à peine aux dépenses des ponts et chausséo-s qui formaient, ù travers les rivières et en certains
passages difficiles, aux abords et dans Tintérieur d'un grand nombre de villes, les traits d'union des roules. « Hors de là et en rase campagne, sauf de rares exceptions, aucun travail de main d'homme n'avait été appliqui'; aux grands chemins. Sans tracé régulier,sans largeur normale uniforme, déterminés et protégés seulementpar les coutumes diverses desprovinces, livrés à des juridictions multiples qui souvent se contrecarrent, ils sont restés exposés aux anticipations des riverains et à toute espèce de dégradation. Tel riverain laboure les parties voisines de sa propriété ; tel autre y fouille la bonne terre qu'il transporte dans ses vignes, et y entasse en place les pierres qu'il retire de celles-ci; d'autres ont planté des haies et des arbres pour masquer et fixer leurs usurpations. Il y en a môme qui ont entièrement intercepté les chemins et les ont rejelcs par des sentiers et des voies presque inaccessibles. Aussi les chemins sont-ils presque tous obliques , sinueux, remplis de trous, de fondrières et de tas de pierres. » Vignon, t. 1, p. 74.