CHAPITRE XIX
Saint Vincent de Paul. — Son rôle et son influence. — Assistance publique.
Plus nous étudions l'histoire du paupérisme et de la charité au xvu* siècle, plus nous arrivons à la conviction profonde de l'impoi tance du rôle de Vincent de Paul et de son influence sur la société, influence qu'elle ressentait à son insu : en effet, c'est en lui, pour ainsi dire, que cette société a résumé l'élan admirable de ce siècle de charité laïque par excellence ; elle en a fait le représentant, le type, et cet humble
5éî APPENDICE.
nom s'est t^evé au-dessus de tous les noms les plus puissants; cependant l'historien peut ù peine saisir quelques traces de son passage , de son influence. La raison de ce contraste s'explique facilement. Saint Vincent de Paul n'a jamais lait de la charité bureaucratique, officielle, celle dont les actes restent; mais, dans cette époque de désolation et de détresse universelle, il n'en a pas moins rempli un véritable ministère de charité, il s'est trouvé l'administrateur, « le grand aumônier de la France. » Presque toutes ses créations, presque tous ses établissements, formés en vue des besoins et des nécessités du moment, sont devenus des institutions permanentes. Il fait tout au jour le jour, sans préoccupation sérieuse de fonder une œuvre pour un avenir quelconque. Sa correspondance atteste qu'il ne songe, à la suite des missions dans les villes et les villages, qu'à établir des « charités, » c'est-à-dire des associations secourables aux pauvres, et ces chantés amènent nécessairement la restauration ou le développement du régime hospitalier. Les hôpitaux et les hospices, par suite de la mauvaise gestion du clergé tant régulier que séculier, par suite de l'aflaiblissenient de la foi, des longues et désastreuses guerres civiles, enfin de tous les malheurs du temps, étaient arrivés à la plus complète décadence, à un abandon presque complet. Après le passage de M. Vincent et avec le secours de ses Prêtres de la Mission et de ses Filles de la Charité, tout se relève peu à peu. Seulement les rôles sont remplis par d'autres personnages : les confréries d'hommes vont faire place aux confréries de femmes ', dans le cœur desquelles brûlent la foi et l'amour du prochain éteints chez les hommes par les graves abus d'une longue autorité sans contrôle; alors la société laïque, réveillée par le religieux élan des femmes, comprendra son devoir et créera bientôt l'hôpital général, puis l'assistance publique, et désormais, remplissant elle-même son devoir, apparaîtra toujours par une institution nouvelle partout où un besoin général se fera sentir.
1, On consultera avec fruit et intérêt, potir cette question de la charité des femmes au xvii» siècle, quelques travaux récents : M. H. Babou, les Femmes vertueuses du grand siècle et les amoureux de madame de Sévigne', Didier, 1 vol. in-12, 1862; les Huit vénénibles veuves de l'ordre de In Visitidion, par M. Ch. d'Héricauli, 1860; M. Louis Veuillot, Vie de lu H. Mère de Chuugy; M. G. de Cadoudal, la Mère Acarie^ etc.
A côté des ctlbrts de Vincent de Paul pour venir en aide aux besoins matériels de ses malheureux contemporains, il faudrait pouvoir aussi montrer ses préoccupations pour conserver et augmenter dans les âmes la vie morale, relever les cœurs, détruire l'ignorance et ses redoutables suites. Là encore, c'est par d'humbles commencements, d'imperceptibles efforts, et sans aucune vue d'ensemble, qu'il prélude aux grandes institutions qui s'élèveront après lui pour satisfaire à l'immense désir d'apprendre qui, depuis 1789 et surtout depuis 1 833, semble avoir pénétré la société entière.
Dès lfi38, on voit M. Vincent dans toutes ses chantés essayer d'établir l'école à côté de l'hôpital... On lit dans une lettre à M. Lucas, prêtre de la Mission à Joigny : « Je viens de la chante de Richelieu, qui va fort bien. Les deux sœur» servantes des pauvres que nous avons envoyées y font des merveilles, l'une à l'égard des pauvres, l'autre à l'égard de l'instruction des filles; je ne sais si on pourrait en établir d'autres à Joigny, dont la chanté va mal, ainsi que se plaint M. de Gondy. Toutes les petites filles de la ville vont-elles à l'école aux Filles de Notre-Dame? » La même année, 2 juin, à M. Bécu, prêtre de la Mission à Montmirail : « Je m'informerai d'une maîtresse d'école... il est bien dangereux que les filles elles garçons aillent à l'école ensemble. » C'est la pensée principale de ses dernières années. 12 avril 1658, à M. Coglée, prêtre de la Mission à Sedan : « Je vous prie de donner un ou deux écus par mois, pendant trois ou quatre mois, pour acheter des livres aux enfants pauvres qui vont à l'école; j'espère que ces dames agréeront cette petite dépense, puisque ces enfants ne sauraient étudier sans cela ^.. Les dames de Reims se sont liées pour quantité de bonnes œuvres et s'assemblent toutes les semaines pour prévenir le bien qu'elles peuvent faire et en prendre les moyens. Or, elles ont entrepris le soin des pauvres enfants et avec telle bénédiction qu'en moins de huit mois elles en ont mis près de 120 en métier, sans parler des filles, dont elles ont placé plusieurs. Tâchez de por-
i . C'est probablement à ce même mouvement charitable qu'il faut rattacher l'école que fonde pour les jeunes filles pauvres, en se faisant elle-même maîtresse d'école, Louise de Melval, dame de Neuville, école que le bon et intelligent Fabert favorise de tout son pouvoir, V. noire brochure : Fabert, premier maréchal de France plébéien p. 38
ter vos bourgeoises à faire de môme *. » Les disciples de Vincent de i*aul agissaient partout de môme, ainsi qu'on peut s'en convaincre dans l'excellente Histoire de la ville d'Aumale, par M. Sémichon. Louis Gallon, prêtre de la Mission et ami de Vincent de Paul, par l'établissement de la charité dans celle ville en 1632, devint le restaurateur de l'hospice d'Aumale, et en 1637 établit deux maîtresses d'école dans celte ville où il avait été autrefois curé. Il en fut de même dans toute cette contrée, à Londiniôres, à Neufchâtel, à Vernon '^, etc. Nous reviendrons peut-être sur ce rôle et sur cette influence de Vincent de Paul si nous pouvons achever un travail que nous avons préparé sur l'organisation de la charité dans la seconde moitié du xvii^ siècle, à propos de l'Histoire de l'hôpital général fondé en 1637.
1. Nous sommes heureux de nous rencontrer sur ces points avec M. Rondelet {Revue d'économie chrétienne) ; nous pensons cependant qu'il a dépassé la vraie mesure en faisant un « Saint Vincent de Paul économiste. » — Voir aussi M. Du Cellier, Histoire des classes la/jorieuses en France, ch. X, p. 248, pour le rôle de Vincent de Paul et de la charité religieuse.
2. Histoire de la ville d'Aumale, 2 vol. Didier. — Menlioii Irèshonorable de l'Académie de» Inscriptions et Ijelles-LcUr';.-,
Prérace — « •