‹ La misère au temps de la Fronde et Saint Vincent de PaulChapitre 484 sur 503 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

Statistique des registres de l'état-civil.

Les nouvelles statistiques extraites des registres de l'étatcivil que nous avons pu nous procurer confiraient pleinement celles que nous avons déjà données. A Tonnay-Charenle, le registre des décès n'a pas été conservé ; celui des naissances ne commence qu'en 165% et donne pour cette année le chiffre de 43, tandis que de 1634 à 16G0 la moyenne est de 94, probablement celle qui existait avant la Fronde; pour les mariages, en 1645, on en comptait 43 ; à partir de 1648, le cbill're baisse considérablement, tombe à 18, et à 10 en 1652; de 1653 jusqu'en 1660, il se relève un peu, mais n'arrive qu'à une moyenne de 23. A la Rochelle, les paroisses de Saint-Sauveur et de Saint-Nicolas n'ont conservé de registre qu'à partir de 1655 et de 1658. Voici le résumé des autres paroisses, Saint-Barthélémy, Notre-Dame et Saint- Jean: Avant la Fronde jusqu'en 1648, la moyenne des naissances est de 397; en 1651, on tombe à 319, à 217 en 1653, et on 1660 on n'avait encore retrouvé qu'une moyenne de 343. Pour les mariages, du chiffre de 112, obtenu en 1643, on descend à une moyenne de 70 pendant la Fronde, et on ne retrouve le chiffre de 112 qu'en 1657. Pour les décès, 280 en 1645, 412 en 1650, 898 en 1652; la moyenne est encore de 420 vers 1658. AÉtampes, nous n'avons rencontréde complet que le registre des naissances dans les cinq paroisses de Notre- Dame, Saint-Pierre, Saint-Basile, Saint-Âlarlin, Saint-Gilles. Le total, qui est de 301 et de 333 en 1646 et 1647, ne compte plus que 169 et 159 en 1651 et 1652, 90 en 1633, et n'atteint encore que 289 en 1656. Pour les mariages, un seul registre, celui de la paroisse de Saint-Pierre, au lieu d'une moyenne de 16 avant la Fronde, tombe à une moyenne de 10 à partir de 1650. Le registre des sépultures pour la même paroisse.

1. Le beau livre de M. Roussel sur Louvois, deux fois couronné par r.\cad(!mie française, en fournit mille preuves. 4 vol. Didier.

le sonl que nous ayons trouvé, est encore plus significatif et confirme parfaitement un passap^c de mamiscrit que nous cJonuerons dans une note suivante. Avant la Fronde, la moyenne des décès est de 47; en I(ii9, elle s'élève à 70^ à S8 en teï^I ; pour lGo2, les registres constatent 120 décès jusqu'au 13 mars d'abord, puis une lacune jusqu'au 17 juillet par suite de la maladie du curé, et reprennent depuis cetle époque jusqu'à la fin de l'année : la mortalité a donc triplé conmie chiffre en huit mois seulement ; notons encore que les quatre mois dont on n'a pas tenu compte ont été les plus meurtriers, puisqu'ils correspondent à la terrible période du siège d'Étampes. Pour ne pas trop multiplier les chitlres, nous dirons que nous avons rencontré les mômes résultats à Saintes, à Niort, à Angoulûme, autant du moins que le permettaient d'en juger des registres quelquefois incomplets. C'est peut-être à la Fronde qu'il faut attribuer le mariage de Françoise d'Aubigné, plus tard marquise de Maintenon, avec le poêle Scarrôn (1652). Elle venait de perdre sa mère et était pressée de près par la pauvreté; ne pouvant alors trou- . ver d'asile dans les couvents, elle se décida à épouser le pauvre cul-de-jatte perclus de tous ses membres, qui au moins la tirait de la misère et lui ouvrait un monde où elle saura bien faire son chemin.

il est impossible aujourd'hui de se figurer l'immense dépopulation qui devait résulter pour la France de ce grand nombre de décès, et du petit nombre de naissances et de mariages, surtout à une époque où, d'après les savantes observations de MM. Hipp. Passy et Wolowski à l'Académie des Sciences morales, il fallait, rien que pour maintenir la population à son chiffra sans augmentation aucune, une moyenne de cAnq enfants par ménage. Alors, en effet, sur 100 enfants qui naissaient dans la même année, il n'en restait plus que yO au bout de 14 ans, tandis qu'aujourd'hui ce n'est qu'après 30 ou 32 ans que la moitié des enfants a disparu. Il est impossible aussi de pouvoir compter le capital financier qui se perdait par suite du décès prématuré de tous ces enfants; toutes les dépenses faites pour eux demeurent inproductives, puisque la moitié n'atteignent pas l'ûge où ils pourraient rendre quelques services à la société. Ces considérations importantes, et trop peu appréciées parles historiens, expliquent la faiblesse de la France sous l'ancien régime, comme celle

de la Russie à notre époque. C'est là le secret du peu de puissance réelle de cet empire, malgré la grande étendue de son leiritoire. Cette mortalité excessive des enfants est un des pieds d'argile du prétendu colosse du Nord. — Voir aussi Doniol, Hist. des dusses rurales, p. 3SG : Béiresse rurale sous Mazann; et pour l'induslrio, Em. Lcvasscur, Hist. des classes ouvrières en France avant 1789, t. Il, p. 163 et suiv,

CHAPITl^F. XVI.

La mortalité à Ètampes,

Le F'gistre conservé et donné par la famille Geoffroy Suint- Hilaire à la municipalité d'Éfampes renferme, entre autres faits curieux, un passage important qui montre que la mort attaquait aussi bien les classes élevées que les malheureux. L'auteur, M. Plisi>on, qui appartenait à la magistrature de la ville d'Élampes, a retracé soigneusement le sort des magistrats dnns cette catastrophe. On peut deviner par là quelle devait être la mortalité dans les classes pauvres.

« Eu cette mesme année 16o3, la mort commença à n'esire plus si carnaciére. Elle avait en lO.'î'i, après le siège levé et le décampement des armées, qui fut au mois de juin, trop exercé sa fureur le reste de cette année. Au mois d'aoust, Françoise, masœur aisnée, fille d'une grande vertu et austérité de vie, âgée de 42 ans, mourut. Honorable homme Nicolas Plisson, mon père, âgé de 70 ans, mourut au mois de septembre, et ma mère, de C3 ans, au mois d'octobre de la mesmeannée 1652, qui, sans cette funeste guerre, semblaient estre de constitution à vivre plus d'un siècle. Tout cela un mois de l'un de l'autre. Elle ne trouva point, en diverses rechutes d'une fiebvre qui m'incommodait assez, de quoy faire sa curée. Elle fut aux autres officiers du bailliage, et n'ayant trouvé le sieur lieutenant général qui s'estait réfugié à Paris à cause du mauvais air qui estait icy, ny le sieur Migault assesseur qui s'estait pareillement réfugié à Dourdan ou autre maison de campagne, elle entra chez le sieur Bouttevillain sieur de la Coudraye, lieutenant particulier, qu'elle enleva dans ce mesme temps-là, luy, la damoiselle sa fommc et six enfants en deux mois de temps.

« De là, elle passa en prévosté, visita et enleva le sieur Pierre Bredet, lieutenant de la prévosté, jeune homme d'environ

30 ans, noi» marié, nouvellement receu en sa dite cliaige depuis Irois ou quatre mois avant ledit siège; passa au parquet, enleva M. Louis Lovassor, substitut en l'absence du sieur Hourdon, procureur du roy, qui pour le mauvais air s'estait aussy resfugié en sa maison de Boissy-sous-Saint-Yon. Elle fut au bureau des advocats, et n'en fit aucun rebut, car elle les enleva tous : les sieurs Pierre Guyot, Esprit Legendre, Jacques l'etit, sieur de Landreville, Provensal et Coulombeau antiens advocats. De quinze ou dix-huit procureurs, elle en enleva au moins douze.

« Et bien autant et plus à la barrière des huissiers et sergents, et sans qu'il soit resté de greffiers qui en ayent pu délivrer les actes. Le sieur Bourdon, procureur du roy, revenu un peu trop tost dans le mauvais air, mourut un peu avant le 12 aoust 1634. J'obmets les autres juridictions, élection, gabelle, mareschaussée, nobles, bourgeois, marchands, artisans et autres, où cette mort a moissonné. »

Les traces de tous ces malheurs furent longtemps à s'effacer. En 1663, la Fontaine, allant dans le Limousin, faisait encore d'Etampes la description suivante : « Nous regardâmes avec pitié ses faubourgs. Imaginez-vous une suite de maisons sans toits, sans fenô'res, percées de tous côtés; il n'y a rien de plus laid et de plus hideux. Cela me remet en mémoire les ruines de Troie la Grande. » Le manuscrit de Plisson nous apprend que la situation ne fut un peu meilleure qu'en 1669; ce fut seulement le 10 avril de cette année que la ville put payer la somme de six vingts douze livres (132 livres) dont elle était redevable depuis 1652 à Louis Charron, administrateur de THôtel-Dieu, et dont le compte avait été réglé le 1 5 janvier 1639.

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