‹ La misère au temps de la Fronde et Saint Vincent de PaulChapitre 96 sur 503 · INFLUENCE DE LA NOBLESSE · texte numérisé non relu

INFLUENCE DE LA NOBLESSE

roi, et, loin de se laisser entraîner à une fausse démarche, récompensèrent d'une médaille d'or, dont la légende était : « Prœmium fidelitatiSf » l'officier Laserre, qui avait résisté à la trahison de son général Marsin.

Les autres provinces suivirent le mouvement de Paris, séduites soit par leurs gouverneurs, soit par leurs Parlements. Ceux de Bretagne, de Normandie, de Languedoc, de Provence, lancèrent contre Mazarin des arrêts semblables à celui du Parlement de Paris. La lutte éclata de toutes parts : en Poitou, La Trémoille, beau-frère de Bouillon, leva des troupes pour la Fronde et vit l'Anjou s'unir avec lui, pendant que le Mans chassait son évoque, Emmanuel de Lavardin, connu pour ses intelligences avec la cour.

La Provence était depuis longtemps mûre pour les troubles : les empiétements de Richelieu sur ses libertés, la substitution de l'assemblée des communes aux États de la province, l'avaient vivement mécontentée; la création du semestre (1647) mit le comble à l'irritation. On appelait ainsi l'établissement d'un certain nombre de magistrats formant Parlement, qui devaient partager l'exercice de la justice avec les anciens, de manière que chacun restât en fonctions pendant six mois. Ce nouveau semestre était un des moyens détournés dont se servait Mazarin pour arriver à la possession d'un pouvoir sans contrôle; grâce à ces magistrats tout dévoués, il pourrait à son gré faire enregistrer tous ses édits et toutes ses déclarations, établir des impôts. Il ne lui fallait que six mois de patience chaque année; qu'était-ce pour ce rusé politique, dont les maximes favorites étaient : « Le temps est un galant homme; » ou bien,

DANS LES PROVINCES. iO»

dans ses jours de vanité et d'abandon : t Le temps et moi '. »

Le peuple, comprenant peu l'importance de ces nouveautés, ne murmurait que faiblement; la noblesse, jalouse de la magistrature, applaudissait à tout ce qui devait abaisser sa rivale. En vain trente magistrats masqués essayèrent, le jeudi gras, d'organiser un soulèvement, Louis de Valois, comte d'Alais, gouverneur de la province, parvint à maintenir l'ordre. A bout de ressources, on ne recula pas devant un crime. L'avocat de Gueydon, qui s'était mis le premier sur les rangs pour obtenir une des charges créées par le semestre, fut assassiné : on espérait ainsi effrayer ceux qui aspiraient aux nouveaux offices; mais, comme toujours, le calcul des partis fut trompé, et l'on commit un crime inutile. Les charges trouvèrent des acheteurs, et la cour, fière de ce premier succès, enjoignit aux nouveaux magistrats de continuer leurs fonctions, même pendant le second semestre, de juillet 1648 à janvier 1649 : exaspérés de ce coup d'autorité, les anciens magistrats levèrent dans le comtat d'Avignon deux mille hommes pour défendre leurs privilèges; la guerre civile allait éclater. L'archevêque d'Arles ménagea un court accommodement entre les deux partis; la moindre étincelle ralluma l'incendie, couvert plutôt qu'éteint. La mort d'un laquais insolent, qui a refusé de saluer le comte d'Alais, est une occasion de crier : Aux armes ! le tocsin se fait entendre, sonné, dit-on, par

1. La correspondance des traitants prouve que cet établissement da semestre ne donnait surtout « une moisson agréable d'or » qu'aux financiers; c'était de la part de Mazarin encore plus une question de pouvoir que d'argent. — Cabasse, Histoire du Parlement de Provence; Papon, Histoire de Provence, etc.

ilO TROUBLES EN PROVENCE.

la mère du président d'Oppède ; le chanoine de Cormîs, masqué et la pique à la main, comme un sergent-major, range en bataille les plus intrépides; son frère, l'avocat général, les harangue, déguisé par un nez postiche.

Ces précautions des chefs de la révolte anoncent qu'on hésite à s'engager dans cette terrible voie de la guerre civile : aussi parvint-on encore à replâtrer une sorte de réconciliation; mais les mesures que chaque parti croit devoir prendre pour sa sûreté ramènent les soupçons, les calomnies et bientôt l'explosion. Les consuls, nommés par lettres patentes au lieu d'être élus au scrutin, suivant les statuts municipaux, sont insultés; l'un d'eux court les plus grands dangers; l'ancien Parlement, se sentant cette fois soutenu, casse le semestre, révoque les consuls. Le comte d'Alais est obligé de licencier ses troupes et de rester dans son palais comme otage, avec cent cinquante gentilshommes de la province ; les portes d'Aix sont murées pour empêcher qu'on n'introduise des troupes étrangères, et une députation se rend à Paris pour demander secours et protection. (Janvier 1649.)

Les dispositions de la Normandie étaient à peu près semblables : le Parlement était depuis quelques années déjà en lutte avec la cour et avec le gouverneur pour le même motif que celui de Provence, le semestre. En août 1647, la régente, passant en Normandie avec le jeune roi, avait trouvé un accueil si froid qu'après un court séjour à Dieppe, elle avait évité de passer par Rouen, disant avec aigreur « qu'elle ne venait point gauler les pommes de Normandie. » Dès les premiers symptômes des mou- ' vements de Paris, les anciens du Parlement de Rouen •

1. Les historiens qui se sont occupés de la Fronde n'ont pas assez re^ marqué, à propos des arrêts des Parleiûents proyinciaux, quelle était la

TROUBLES EN NORMANDIE. lli

députèrent à. la Chambre de Saint-Louis, et arrêtèrent t que les chambres demeureraient assemblées tous les matins pour délibérer sur les affaires publiques. » De son côté, pour s'attacher les Parlements de Provence et de Normandie, la Chambre de Saint-Louis, par l'article 19, posait en principe : « que l'établissement ancien des compagnies souveraines né pourrait être changé ni altéré. » Les affaires publiques, dont voulait soccuper le parlement de Rouen, étaient en assez mauvais état pour solliciter son attention : d'énormes et iniques abus ruinaient la Normandie; partout des impôts non consentis par le Parlement, des tailles livrées aux financiers et perçues par eux sous les formes les plus brutales. Les États nous montrent en particulier vers Alençon, Orbec et Lisieux,

« des compagnies de soldats, traînant la désolation, faisant an peuple plus de mal qu'il n'en eût reçu de troupes ennemies; ces soldats, rançonnant à discrétion les habitants, contraints la plupart d'abandonner leurs demeures; rompant, brûlant les portes des maisons, démaçonnant les granges, battant les blés, les vendant à Til prix, ainsi que les pailles à demi battues, brûlant les charrues et les charrettes, saisissant les chevaux, enlevant tous les bestiaux d'un village qui, réunis en un seul troupeau et parqués tous ensemble, étaient ensuite vendus en détail. »

Il y avait là matière féconde à discours chaleureux de messieurs les anciens ; malheureusement leur quartier de service cessa au mois de septembre, et, le 6 janvier, le

faction de service, les anciens, attachés au Parlement de Paris, les nouveaux ou semestre, tout dévoués à la cour, ce qui explique bien des contradictions apparentes dans les actes de ces diverses compagnies, comme nous venons de le voir pour la Provence et la Normandie. Les Mémoires de Brienne auraient dû cependant les éclairer : ce fidèle serviteur de Mazarin complimeatant Longueville sur la loyale démonstration du Parlement de Rouen, le duc lui répondit brièvement et comme avec dédain, « ce n'était que ceux du semestre. » Rendons à M. Floquet et à M. Cabasse la justice de reconnaître qu'ils ne se sont pas trompés sur c« point.

Page 1