La misère dorée (Anges de Paris)
Laverrière jeta un regard irrité sur Étienne, et lui saisit le bras tandis que le collier pendait encore entre les doigts du ravisseur,
De quel droit prenez-vous cela? dit le gentilhomme, la parole haute et le sourcil froncé.
— Ah! seigneur Dieu, monsieur Laverrière, s’écria Catherine, ne le dites pas à madame.
—Que je ne dise pas à madame que cet homme a enlevé ce bijou précieux,
— Il n’en a besoin qu’une minute.
— Comment cela?
— Il va le rapporter à l’instant, je vous jure.
— Taisez-vous... vous ne savez ce que vous dites.
Étienne, déjà las de mensonges, et saisi d’un frémissement nerveux à la vue de Laverrière, perdit tout à coup la patience nécessaire à ses subterfuges ; la vérité fît explosion en lui, et il s’écria avec violence.
— Eh bien, non, je ne rendrai pas ce collier!
— Ah ! voyez, dit Laverrière.
—Eh bien, non, je ne reviendrai jamais dans cette maison, dit plus haut l’ouvrier. '
Et, se dégageant de l'étreinte de Laverrière, brandissant son poing nerveux, qui tenait renfermé le collier, il ajouta :
— Et, si vous le vou'ez, venez donc, le prendre !
— Quelle audace!... misérable! cria Laverrière.
— Et ce collier n’est pas ce que vous pensez, continua Étienne avec un malin plaisir, ce n’esl pas une vaine parure... c’est presque une fortune... Le camée romain, d’un prix rare, en y joignant la valeur des perles Unes, vaut quarante mille francs. . . • C’est une ressource qui peut suffire k l’existence entière pour
celui qui le possède.
Laverrière poussa un cri qui ressemblait à un rugissement, et voulut s’élancer sur Étienne. Mais il s’arrêta devant l’air assuré, le regard de domination du jeune ouvrier, et plus encore devant la force physique dont il voyait ses membres armés.
Catherine jetait les hauts cris, mais n’approchait pas davantage.
— Voleur! brigand! criait Laverrière, osez-vous bien pren- - dre avec tant d’effronterie...
— On se cache au moins pour voler, n’^t-ce pas ? dit Étienne en riant.
^ —Vous emparer ainsi de ce qui appartient aux autres !
— Eh! pour Dieu! à qui appartient donc ce collier? répliqua Étienne avec une hautaine assurance. Je serais curieux de le savoir. Est-ce à madame de Miroville, qui le tient de vous ? est-ce à vous, qui l'avez volé î est-ce à celui à qui vous l’avez pris, et qui l’avait volé lui-même!
Laverrière était pourpre de honte et de colère; sans comprendre comment cet homme savait de telles choses, il en était étourdi.
Pour s’épargner la peine de répondre il éclata en injures.
— ün homme du peuple, un va-nu-pieds, un misérable, s’écria-t-il, cser parler ainsi )
— Ce n’est pas à moi que vous vous adressez, dit Etienne avec hauteur.
— Vous... Qui êtes-vous donc?
— Je suis un ouvrier.
— Oui... vous ôtes de cette race de soi-disant travailleurs.
— ^Vraiment!
— Tas de paresseux et d’ivrognes.
— Ro)à I messieurs gentilsbomroes, ne nous donnez pas si généreusement vos noms.
— Insolent I
— Je sais ce que je dis. Vos pareils... et d’autres qui ne valent pas mieux... ont la manie de graüQer les hommes du peuple de ces noms de paresseux et d’ivrogne. '
— Il ne s’agit pas de cola.
— Si le forgeron qui a battu le fer depuis le lever du jour, avec un marteau de fer, au milieu de la fournaise ardente, s’endort un moment sur le banc de la rue, paresseux! s’il boit un verre de vin pour rafraîchir son gosier brûlant, ivrogne!...
— Et ne voit-on pas vos hommes en blouse rouler sur le pavé?
— Mais le dandy qui passe tout le jour à fumer sur le boulevard en laissant lécbemeut perdre toutes les forces que la nature lui a données, sans en tirer aucun fruit, n’est- il donc pas un paresseux : c^ui qui s’enivre de champagne, de mesique, de la vue de femmes brillantes, et sans pouvoir se passer un seul jour de cette ivresse, n'est-il donc pas aussi un ivrogne. Chacun s’enivre comme il peut... selon sa fortune. Allez, un grand nombre d’hommes giéritent les noms de paresseux et d’ivrognes ; seulement le monde a l’habitude d’en jeter les titres injurieux à celui qui boit des litres de vin bleu, sans jamais songer à celui dont l’ivresse coûte des millions.
Catherine, épouvantée, courait du balcon à la porte pour savoir si le retour de sa maîtresse ne viendrait point mettre fin à cette scène.
Et Laverrière répondait au jeune ouvrier avec dédain :
— Vous savez très-bien parler à ce que je vois... Où donc avez-vous appris cela ?
— J’ai eu deux maîtres qui ne vous donneront jamais de leçons, dil Etienne : la tête et le cœur.
— Grossier manant I
— Si je suis grossier, répondez donc mieux que je ne parle.
— On sait bien que vos travaux sont mieux faits pour vous développer les bras que l'esprit.
— Vous ne diriez pas cela si vous aviez travaillé. *
— En vérité ! ^
— Si vous aviez travaillé, monsieur, vous auriez une âme. Vous seriez heureux et fier de ne rien devoir à personne, de rendre, par vos produits, 1 air, la lumière, le pain, l’abri, tout ce que vous recevez en ce monde, de n’ètre pas à charge sur
la terre... Si vous aviez travaillé, vous seriez moins bien paré et vous auriez la peau moins blanche, mais le bronze de la fatigue serait cent fois moins laid sur votre front que la moindre des rides amenées par vos vices ; les cicatrices du travail repousseraient raoin.s en vous que cet affaissement d’un visage abruti par la débauche. Si vous aviez travaillé, vous verriez venir les années avec calme, parce que vous n’auriez pas besoin de la beauté de la figure pour en tirer d’ignobles profits. Vous n’auriez pas peur de vieillir, parce que vous seriez honoré dans la vieillesse; vous n’auriez pas peur de mourir, parce que vous seriez récompensé dans l’autre vie.
Laverrière n’écoutait pas... ne voulait pas entendre. Il dardait toujours son œil ardent sur la main d'Etienne, qui enfermait vigoureusement ce collier... ce collier qui valait quarante mille francs.
— Encore une fois, misérable, s’écria-t-il, rendez-moi cet objet de prix qui ne vous appartient pas I
— Encore une fois, dit Etienne le regard allumé, les veines gonflées, le poing levé et menaçant, encore une fois, essayez de le prendre.
— Vil coquin I
— Voleur du beau monde!
— Je vous ferai arrêter.
— Vous le voudriez bien, mais vous ne pouvez pas. Pour justifier la possession de ce collier, direz-vous qu’il vient de la maison de votre père ? C’est fort malheureux, mais la police n’est pas au service des bandits.
— Ils vont se dévorer I criait Catherine éperdue.
— Gueux! brigand!... voulez-vous...
Laverrière ne put achever, il étouffait de rage.
— Ce que je veux, répondit Etienne, ce n’est certainement pas de vous abandonner ce collier, ni de le garder pour moi. Dieu merci ; mais de le rendre à son légitime possesseur. Et j’y vais de ce pas.
11 s’élança au dehors et sortit de cette maison pour n’y plus rentrer.
Catherine le suivait d’un regard désolé en s’écriant :
— 11 l’emporte pour tout de bon !
Laverrière l'accompagnait aussi d’un geste menaçant, et de ce mot des polissons en colère :
—Je te retrouverai , val
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