‹ La misère doréeChapitre 2 sur 12 · LE BOUQUET DE VIOLETTES · texte numérisé non relu

LE BOUQUET DE VIOLETTES

Etienne, triomphant, s’en allait porter sa capture à l’abbé Savinien, à l’hôtel des Missionnaires.

En chemin, son âme s’apaisait, et même par une réaction nafurelle, après la violente altercation qu’il venait d’avoir et son dénoûment satisfaisant, une sorte de douce joie l’animait.

En sortant des Tuileries, il acheta un bouquet de violettes, et, lorsqu’il s’approcha du pont Royal, une émotion heureuse et profonde vint faire battre délicieusement son cœur.

Là, c'était une influence favorable qui se répandait autour de lui. Au bout de quelques pas, il vit Zéphyrine, accoudée sur le parapet, et regardant partir le bateau à vapeur de Saint- Cloud.

Depuis la belle saison, où la chaleur du soleil et sa lumière venaient en partie pourvoir aux besoins des pauvres, il y avait un peu moins de misère à Paris; mademoiselle Nicole, qui, avec sa mère, formait l’ange du peuple en deux parties, avait ainsi un peu plus de loisirs. Elle avait pris le chemin des écoliers pour se rendre à la halle, où elle allait faire quelques provisions pour la maison.

Le sergent Plumel, qui souvent la suivait de loin, avait osé l'aborder sur le pont, et tous deux regardaient le bateau prêt à partir à pleine vapeur, plein de monde et de gallé.

Etienne, qui approchait, entendit ces paroles échangées entre les deux spectateurs :

—Mademoiselle Zéphyrine, disait le sergent, vous me promettez que, si je puis avoir une permission dimanche, j'aurai l'honneur de vous accompagner, ainsi que madame votre mère, au parc de Saint-Cloud?

—Où nous irons nous promener comme ces heureuses gens que voilà ! dit Zéphyrine,

— Et qui parlent sans nous, hélas 1 ajouta le sergent.

— Nous verrons cela, dit la jeune fille. Du reste, je crois que vous serez enchanté de nous faire cette galanterie.

— Plus enchanté que vous ne pouvez le penser.

— Si; je connais vos sentiments... Et vous, du moins, vous

lesavouuz avec franchise... Voasn’êtes pas comme cet original de Grandjean...

— Olii oui. Je les avoue, mes sentiments I Je les avoue tant qu’on désire! Je vous aime, mademoiselle Zéphyrine... je vous aime comme ce poisson... là en bas... aime le soleil qu’il vient contempler... comme ce canot qui file aime le maître qui le mène... je vous aime comme...

— Oui, oui, je sais.

— Tenez, je ne pense qu'à vous... Toute la caserne est pleine de votre image... Quand je suis de service et que je présente les armes à une décoration qui passe, je crois que c’est à vous... Quand mon capitaine me commande et que je lui réponds, les deux doigts au shakos, je suis prêt à lui dire : Oui, mademoiselle Zéphyrine. Quand je suis à l’exercice, et que je me mets à genoux pour faire feu, parole d’honneur, U me semque je me prosterne devant vous.

— Bon, assez.

— Vous écoutez mes aveux sans colère.

— Je les écoute, mais je n’y réponds rien, ains i qu’une fille honnête doit faire.

—Hélas!

— Il faut se laisser adorer sans chercher à en empêcher, parce qu’une fille honnête ne doit pas se mêler de ce qui se passe dans le cœur des hommes; mais, pour son propre compte, il n'y faut pas participer.

—Et, à ce compte-là, irons-nous dimanche à Saint-Cloud?

— Je ne sais pas.

— C’est qu’autrement j'en mourrai.

—S'il est sûr que vous en mouriez... nous verrons... En attendant, bonsoir.

Et après ces mots gravement prononcés, elle congédia d'un geste le sergent Plumel.

Zéphyrine, en se retournant, venait d’apercevoir Etienne, et désirait causer un peu avec lui.

— Où allez vous donc vite, mademoiselle Zéphyrine, dit avec un malin sourire le jeune ouvrier.

Et elle, sans se déconcerter :

— Je vais à la halle acheter on panier de groseilles pour des confitures... A peine un hiver fini, ma mère pense à l’autre... et la confiture de groseille, ca fait, pour les moutards du quartier, de bons goûters qui ne coûtent rien...

—Qui ne coûtent rien... aux pauvres.

— Tiens.. . vous avez un beau bouquet do violettes, voulezvous me le donner?

— Non.

— Pourquoi ?

—Parce que vous le prendriez.

—Merci... ah! la cloche... voilà le bateau qui part... que c’est joli de courir comme ça sans se sentir marcher... avec une tente sur la tète et la rivière sous les pieds... On s’en va si vite et si loin... c’est juste, quand la fumée vous mène...

— Le voilà disparu.

— Je n’ai jamais été sur l’eau, moi.

— Vous irez dimanche.

— Bah! vous savez...

-Votre cavalier payera le bateau, et c’est bien le moins qu’il baise la main qu’on lui tend pour descendre... II vous donnera un bouquet, et c'est bien le moins qu'il baise la main qu’on tend pour le prendre... Il fait chaud, il offrira à se rafraîchir... et alors, quand on tend les lèvres au verre d'orgeat... c’est bien le moins...

— Oh I pour cela, non !

— Ah I dame... avec les emprunts, les frais augmentent.

— Hum I c’est vrai.

— Et quand cela dure, voyez le compte !

— Taisez- vous... vous ne voulez donc pas me donner vos violettes?

— Tenez, les voilà.

Il les jeta dans la rivière.

— Pourquoi faites-vous cela?

— Pour vous apprendre à ne jamais rien accepter .. rien! Parce que je viens d'un endroit qui m'a fait voir où cela mène.

— Touchez là... Je n'irai pas à Saint-Cloud.

— Non, allez plutôt tous les jours chercher des groseilles à la halle.

— Et le dimanche?

— Vous ferez la confiture.

— Je vous le promets... Au revoir, monsieur Etienne.

— Sans adieu, mademoiselle Zéphyrine,

L'àHIB des MALHBUBEtTX

Le vingt-cinq juillet était un jour attendu avec de cruelles anxiétés dans la petite maison du boulevard noir.

• La justice devait se transporter au domicile du sieur de

Mérand pour y opérer une perquisition tendant à constater les pièces de fausse monnaie qui pourraient s’y trouver, ainsi que les ustensiles nécessaires à la fabrication desdites espèces.

Le trouble de M. de Mérand à son premier interrogatoire, ou plutôt l’espèce de délire qui s’était emparé de son esprit, avait motivé un mandat d’arrêt contre lui. De nombreux indices existaient à sa charge, sans pourtant former un corps de preuves, puisque, jusqu’à un certain point, l’émission de plusieurs pièces fausses de sa part pouvait être l'effet d’un funeste hasard, ùi marche de l’affaire tenait donc en grande partie k la perquisition judiciaire qui allait être faite. Une première visite domiciliaire n’ayant amené aucun résultat, le prévenu devait être conduit sur les lieux pendant les recherches de la justice, dans lesquelles il devrait l’éclairer.

La pensée de revoir son père au milieu de cet appareil repoussant était déchirante pour Emma.

Madame de Flamine lui avait toujours laissé ignorer de quel crime M. de Mérand était accusé. Emma, dans sa foi filiale, n’avait jamais soupçonné que son père pût être pourri- suivi autrement que par erreur, et elle avait au moins la

douceur de maudire l’iniquité des hommes.

M. de Mérand était innocent aux yeux de sa fille, il devait toujours rester tel : à l’issue du procès il serait pour sa fille, ouloyalementacquitté, ou victime de présomptions fatales, mais toujours pur de toute faute. Marie de Flamine avait promis au prisonnier qu’il en serait ainsi.

Retenue par cette obligation, elle n’avait pu engager Emma à faire disparaître du domicile des objets dont la jeune fille ne connaissait pas l’existence, et qu’on ne pouvait lui faire connaître. Mais elle-même avait maintes fois inspecté du regard les moindres parties de la demeure, et, n’y apercevant rien de suspect, elle avait pensé que le prévenu se livrait à sa coupable industrie hors de chez lui, ou avmt eu lui-même le temps d'en effacer toutes les traces.

Celte maison lui offrait seulement les mille superfluités de luxe dont M. de Mérand, depuis son retour de fortune, s’était plu à la parer.

Madame de Flamine pensait que, si elle parvenait à sauver le père d'Emma d’un terrible procte, il serait peut être plus difficile encore de le sauver de lui-même ; il dépenserait peutêtre toujours ses biens en dehors fastueux-, et, atteint d'une maladie très-commune à Paris, se réduirait à la misère pour paraître riche.

La veille de ce jour où devait avoir lieu une descente de justice, madame de Flamine et Emma étaient assises sur ce banc du fond du jardin dont nous avons déjà parlé.

Emma enlaçait de ses deux mains un bras de son amie, et tenait la tête penchée sur son épaule, dans l’attitude qu’elle avait autrefois avec son père.

La dame de charité avait jeté son voile sur la tête nue de la jeune Bile pour la garantir du soleil.

La première, après avoir cruellement souffert elle-même, s’était vue au milieu de tant de souffrances étrangères, que la tristesse sur ses traits avait pris la douce expression d’une ineffable pitié ; la seconde avait toutes les faiblesses et les révoltes des premières douleurs. On eût dit la Vierge Marie, la mère des affligés, fortifiée par sa divinité, consolant une de ses filles de la terre. «

Le jardin était jauni et desséché ; la terre se fendait de chaleur ; les plantes retombaient sur le sol comme des pailles mortes. Depuis l’arrestation de M. de Mérand, pas une goutte d’eau n’avait été donnée au parterre ; le gazon du bord do bassin n'avait plus de fleurs, et son herbe sèche laissait voir la terre. Les couronnes de feuillages étaient tombées, et la statue de Vénus, dépouillée de ses voiles, se montrait presque nue sous un soleil ardmit.

Cette figure de marbre, maintenant fort^immobile, se contentait de se mirer dans cette eau, dont la chronique du quartier, comme on le sait, l’accusait naguère d’aller dans la nuit parcourir les bords.

De l’autre côté du mur d’enceinte, tout était resté dans le même état de propriété ; les jardins potagers et fruitiers étaient en plein rapport. La jardinière veillait toujours à ses pleins vents, couverts de fruits; le gamin du terrain voisin grimpait

toujours contre son mur de séparation, si ce n’était qu'au lieu de convoiter les cerises il guettait les abricots et les prunes.

Emma, appuyée sur sa bienfaisante amie, versait de longues et silencieuses larmes qu’elle interrompait seulement de ces mots : \

— Mon père ! mon père !

— n vous sera rendu, chère Emma, répétait aussi madame de Flamine. Votre situation n’est pas assez désespérée pour permettre cette douleur sans repos.

—Ah I madame...

—Songez à l’avenir... puisqu’à votre âge on ne trouve de force que dans l'espoir.

— Vous pensez donc que mon père sera délivré?

— Je l’espère... et, même pour vous rendre la vie, je serais incapable de vous tromper. Ainsi, voyez, vous aurez encore un grand nombre de belles années...

— Oui, je voudrais avoir beaucoup d’années à aimer mon père.

— Dans la paix de l’âme et une condition honorable.

—Oh! cela m’est indifférent, la pauvreté, la richesse... Au ^ contraire, depuis qu’il avæt fait cet héritage, mon père était plus triste, plus sombre que jamais.

—Oui, cet héritage.,, lui a peut-être été funeste.

— C’est sans doute à cause de cela qu’on le poursuit... qu’il y renonce, mon Dieu, j’en serai bien heureuse.

— Il y renoncera, j’en suis sûre. Mais, à la place, j’espère lui faire obtenir un emploi lucratif, honorable... un emploi ou lee revenus sont fixés, et où l'avenir ne peut être escompté au profit du présent.

— Qu’il revienne d'abord... qu’il revienne I

— Sans doute... et j’y emploierai tous mes soins... Si sa cause n'est pas désespérée, j’ai des amis puissants qui pourront le sauver.

—O madame, madame... que je vous aime!

—La recherche d’une place favorable pour lui viendra après... Mais vous-même, chère Emma, vous ne serez pas sans fortune...

— M<m... je n’ai rien, madame.

— Vous pouvez netrouver des ressources inattendues.

— D’où viendraient-elles?

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— D'ane source si légitime et si sacrée que vous ne pourrez pas les refuser.

—Qui êtes vous donc, pour mieux connaître ma situation que moi-même?... Ohl je ne veux pas le savoir... votre supériorité sur moi, votre grandeur me sont si chères, que J'aime mieux... comme Dieu même... vous adorer sans vous comprendre.

— Chère enfant!... mais voyez quelle douceur! Après de si cruelles épreuves, ne plus se souvenir du passé quo pour trouver le temps meilleur, vivre tranquille, heureuse...

— Près de mon père.

—Oui. Jouir d'une aisance qui donne le bien-être sans permettre de songer au luxe, au luxe qui ne satisfait jamais, qui se montre plus loin à mesure qu'on avance, et qu’on voit toujours briller devant soi... feu follet qu’on n’atteint jamais, et qu’on ne peut poursuivre longtemps sans tomber dans l’abîme.

— Ainsi que nous l’avons éprouvé.

— Chère Emma, promettez-moi que, quand vous rentrerez dans le monde, vous vous défendrez de ces folles vanités, de ces goûts de dépense pour notre demeure qui ne doit que nous abriter, pour nos vêtements qui ne doivent que nous couvrir, de ces passions déréglées qui saisissent une femme à la pensée d'un cachemire, d’une dentelle. Dans les préoccupations continuelles de ces choses, le caractère se dégrade ; tant que le désir dure, on en est abrutie; dans la jouissance, on en devient plus brute et plus sotte encore... On sacrifie tout à la satisfaction de ces misérables rêves... L’industrie vit de luxe, mais l'intelligence et la morale en meurent.

— Oh ! madame, je vous le promets... Et, pourvu que mon père ait tout ce qu'il désire...

— Ce mal, continuait vivement Marie, est plus grand qu’on ne pense. Les besoins de vanité deviennent assez vifs, assez impérieux pour faire oublier les besoins réels ; on souffre le froid et la faim pour se parer; ces meubles de la maison, revêtus de glaces au dehors, ne renferment que la pauvreté. La nécessité de cacher un dénûment, honteux sous de telles apparences, le rend plus cruel encore. Dans des privations continuelles, la santé s'altère, l’humeur s’aigrit, l’irritation d'un mal qu’on ne doit qu’à soi-même envenime le caractère. Le mari souffre dans ses lambris dorés ; la femme souffre dans

aa robe de velours... doublée d’épines... C’est dans la gêne insupportable que naissent les dissensions d’intérieur. Les discordes de famille brisent tous les liens; et alors... comme on le voit souvent... la maison entière s'écroule au milieu de sa misère dorée.

— Madame, dit Emma, vous oubliez la plus grande tristesse de cette mtfére dorée... comme vous l’appelez... c’est de n’avoir jamais, jamais un sou à donner aux pauvres.

— Oui, répondit madame de Fiamine, j’oubliais ce malheur. Et je vois^ chère enfant^ que vous êtes bien faite pour le sentir.

—On a d’élégantes toilettes, continua la jeune fille, et on ne peut en détacher la moindre partie pour la pauvre femme assise sur une borne avec l’enfant qui pleure de faim dans ses bras... On cherche en vain dans la poche de sa robe de soie, il n’y a pas une obole ; on s’éloigne, et on sent que l’indigent vous jette la malédiction due au mauvais riche, quand on pleure intérieurement de ne pouvoir le secourir.

— Vous avez éprouvé cela, ma bonne Emma !

— Oui et ce chagrin même a été si pénible pour moi que je me rappelle d’en avoir souvent rêvé. Mais si jamais je retrouve quelque fortune... il n’en sera plus ainsi.

— J’en suis certaine... et cette seule raison me rassure sur votre avenir.

Emma interrompit madame de Plamine.

— Oh ! madame, dit-elle, écoutez, voilà deux heures qui sonnent.

— Eh bien? dit Marie en lui prenant la main.

C’est demain, à cette heure, qu’on doit amener ici mon père.

— Vous le verrez, pauvre enfant !

— Oh, oui I pauvre enfant !... car je le verrai entre des juges et des gendarmes... Madame, vous viendrez, n’est-ce pas?

— A une condition.

— Vous serez là, près de moi?

— Si vous voulez montrer du courage... Et pour cela il faut commencer dès à présent à sécher vos larmes.

— Eh bien, voyez, me voici assez calme, assez souriante., pour que vous m’embrassiez.

Madame de Fiamine serra la jeune hile dans ses bras en lui promettant de revenir le lendemain.

Elle appela Sophie et remit Emma aux soins de la bonne femme de chambre, qui cherchait sans cesse à consoler sa

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Puis la dame déchanté s’éloigna.

A peine madame de Flamine avait-elle fait quelques pas sur le boulevard noir que son regard rencontra un vieux bonhomme dont l'aspect la toucha.

Quoiqu’il fût très-pauvrement vêtu, sa personne avait une rotondité et une carnation animée qui n’inspirait guère la pitié; mais ce qui parlait pour lui était une expression toute particulière de douceur et d’attendrissement que portait sa ügure.

Adossé contre un arbre, il avait les yeux fixés sur la maison que madame de Flamine venait de quitter.

Il tenait sa casquette à la main ; le soleil dardait sur son vieux crâne chauve, mais il semblait vouloir rester dans une attitude de respect devant cette maison, fermée pourtant dans toute cette façade extérieure.

Madame de Flamine pensa que c’était un mendiant accoutumé à recevoir quelques dons de mademoiselle de Mérand, et que la tristesse de la jeune fille lui faisait en ce moment oublier.

Elle ouvrit sa bourse et tendit une pièce de cinq francs au vieillard.

Celui-ci éloigna la main de la dame de charité par un geste de refus.

Car c’était Antoine Miro, le chiffonnier fort à son aise, comme on le sait, dans sa profession.

Madame de Flamine renferma la pièce avec quelque embarras do s’étre trompée dans son aumône.

— II n’y a pas d’offense, ma bonne dame, dit Antoine. Mais ce que j'oserai's vous demander, au lieu d’une charité pour moi, ce serait d’avoir dé grandes bontés pour la jeune demoiselle de la maison dont vous sortez.

— Pour mademoiselle de Mérand ? dit madame de Flamine en souriant à la vue de ce singulier protecteur.

— Oui. Je vous vois venir souvent chez elle depuis quoique temps, et je pense que vous ôtes une sainte dame de consolation que le bon Dieu a envoyée à son secours.

—Vous la connaissez donc ?

— Que trop I... C’est moi qui, bien innocemment, et seulement pour obéir à la justice, ai indiqué demeure de son

père aax agents qui sont venus l’arrêter... Mais bien malgré moi, je vous jure.

—Je le crois.

— Car je la vénère de toute mon âme, cette belle et bonne demoiselle... Elle a bien un amant, mais n'importe...

— Comment I

— Oh ! Maxime... je sais son nom à présent... Un garçon qui a de bonnes jambes ; il fait des lieues chaque jour en se promenant d’un arbre à l’autre devant cette maison.

— Devant la maison de mademoiselle de Mérand ?

—Mais n’importe, vous dis-je, madame, c’est un ange... Elle chante des duos quelquefois avec lui dans la nuit...

— Emma, est-il possible I

— Mais son honneur n’en est pas moins pur et sans tache... Elle jette bien par la fenêtre, à M. Maxime, quelque nœud de ruban... et quelque billet dedans....

— Mon Dieu... je ne puis croire.

— Mais son âme n’en est pas moins un miroir de vertu et d’innocence... Elle n’a d'autre amour que celui de son malheureux père.

— Je ne comprends pas du tout ce que vous me dites.

— Ni moi non plus, madame... mais il est tant de choses audessus de notre faible intelligence ! Comprenons-nous la fragile semence qui, trop petite pour contenir la forme, le parfum, la couleur de la plante dont elle tombe, donne pourtant tout cela à la plante qu’elle produit? Comprenons-nous la boussole qui, enfermée dans une chambre d’où l’œil de l’homme ne peut rien distinguer au dehors, se tourne pour indiquer le nord ? Comprenons-nous l’électricité qui du charbon, la matière la plus noire du monde, va faire jaillir une lumière plus blanche que celle de la lune, plus resplendissante mille fois que celle des étoiles.

-Non, sans doute, dit madame de Flamine en riant ; et mon entendement ne peut pas saisir davantage comment mademoiselle de Mérand est l’innocence même en ayant un amant. Mais ce que je puis assurer, c’est qu’elle ne m’est pas moins chère qu'avant ces singuliers renseignements. Et je vous promets d’employer toute la tendresse de mon âme, et toutes les ressources de ma raison à la soutenir dans ses tristesses.

— Merci, madame, dit Antoine Miro eu saluant profondément de sa casquette.

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Pendant tout le reste de cette journée, Emma, agitée par l’appréhension du lendemain, peut-être par l'inQuence du temps plein d’orage, était dans un état de surexcitation nerveuse extraordinaire.

Elle ne pouvait tenir en place ; elle dérangeait tout dans sa chambre, et la patiente Sophie avait peine à rétablir l’ordre dans les sièges, les guéridons, les jardinières aussi souvent qu’elle les bouleversait.

A toute minute elle descendait au jardin. Elle marchait alors d’un pas inégal dans les allées, tournant sans cesse dans leurs étroits circuits. Avec une branche flexible et dépouillée de ses feuilles, elle s’était fait une sorte de faulx dont elle frappait des coups secs et précipités, et coupait les fleurs sur tige, sans paraître avoir conscience de ce qu’elle faisait.

Ses traits altérés, son regard vague, le tressaillement de ses nerfs, indiquaient que cette agitation flévreuse était plus vive en elle qu’au dehors.

Sophie avait vu très-souvent sa jeune maîtresse dans cet état; elle savait qu’après une bonne nuit Emma reprenait sa fraîcheur et son calme habituel, et elle ne s’en inquiétait pas.

La bonne gouvernante était bien assez tourmentée de l’arrestation de son maître et des suites de la mise en cause. Cependant, confinée avec mademoiselle de Mérand dans une complète solitude, elle ne savait pas plus qu’elle de quoi il s’agissait.

A l’heure du diner, Sophie servit avec défiance les deux plats délicats accompagnés de dessert dont se composait l’ordinaire de mademoiselle de Mérand ; elle pensait que sa jeune maîtresse, plus bourrelée d’inquiétude que jamais, ne pourrait rien prendre.

Pourtant Emma mangea comme à l’ordinaire, tout en donnant encore quelques larmes à la situation de son père, et en interrogeant sans cesse sur la visite domiciliaire du lendedemain sa gouvernante, qui n’était pas plus instruite qu’elle.

Après le dîner, et pendant tout le reste de la soirée, la jeune fille erra encore dans le jardin de la même marche fébrile, et avec les mêmes mouvements saccadés.

Puis, subitement accablée, elle remonta d'un pas lent et la tête baissée.

— Vous ne pourrez jamais dormir cette nuit, mademoiselle, lui dit Sophie, vous vous êtes trop agitée toute la soirée.

— Au contraire, répondit Emma, j'ai la tête lourde... mes yeux se ferment... je me sens tomber de sommeil.

— Du reste, il est dix heures... Voici votre bougeoir.

— Je serai bientôt au lit.

— ^Bonne nuit, mademoiselle.

— Adieu, Sophie.

Là-dessus, la nuit commença dans la petite maison du boulevard Montparnasse.

La gouvernante, malgré la bonne promesse qu'Emma venait de ,lui faire de bien reposer, craignait beaucoup au contraire que les anxiétés de la jeune fille l'empêchassent de fermer les yeux.

Avant de .so mettre au lit à son tour, elle entra doucement dans la chambre do sa maîtresse.

On sait que les trois petites pièces formant cet étroit logement, et dont deux seulement étaient alors habitées, donnaient dans une entrée, qui s’ouvrait sur l'escalier.

Sophie traversa donc cet espace de quelques pieds, poussa la porte de la chambre d'Emma, et avança d'un pas assourdi vers son lit.

Il faisait une splendide nuit d’été ; le temps, chargé toute la journée do gros nuages, s’était éclairci sous le vent du soir ; les astres avaient tout leur éclat ; cette nuit était presque une seconde journée, plus belle dans sa lueur pâle et vaporeuse que la première.

La lune qui épanchait largement sa clarté sur les vastes terrains répandus derrière le boulevard, par son rcQet seul, remplissait la chambre d’Emma d’une blancheur unie et limpide.

A cette clarté, Sophie considérait sa jeune maltresse.

Emma dormait déjà, et même d’un sommeil si profond qu’il avait quelque chose de léthargique. Son front renversé au bord de l’oreiller était pâle et d’un ton d’ivoire. On n’apercevait aucun souffle soulever sa poitrine , ses bras s'allongeaient à ses côtés, roides et tendus comme dans le trépas.

Sophie eut une larme dans les yeux en contemplant cette figure d’une beauté si suave et si pure, et en songeant que

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cette jeune fille de dix-sept ans avait déjà éprouvé des peines si cruelles qu’elles portaient leur empreinte même dans son sommeil.

Cependant, rassurée sur le repos de sa maîtresse, elle rentra chez elle et se mit au lit.

Les heures s'écoulèrent sans qu'elle pût s’endormir ; elle était inquiète, sans savoir pourquoi.

Un peu apr^ minuit, elle crut entendre quelque bruit dans la chambre de mademoiselle de Mérand ; mais ce son était si faible qu’elle n’eût pu le percevoir endormie, ni même éveillée, si ses sens n’eussent pas été surexcités par une attention inquiète. ’■

Sophie se leva vivement dans l’intention de retourner près de sa jeune maîtresse.

Elle ouvrit la porte de sa chambre à elle.

Là, elle s’arrêta subitement, immobile, frappée de stupeur.

Dans l’espace qui séparait les deu.x pièces, au milieu de la blancheur transparente de l’air, apparaissait une figure plus blanche encore que celte diaphane clarté de la lune. C’était Emma, enveloppée d’un peignoir de mousseline, la figure décolorée sous ses cheveux blonds à demi dénoués, les yeux ouverts, la prunelle dilatée mais éteinte et sans regard, les lèvres aussi pâles que le ton du visage, le corps droit et fixe comme celui d’une statue, et qu’on croyait voir aussi d'une blancheur plus mate sous la transparence de la mousseline.

C’était Emma, mais telle qu’elle devait être après cette vie.

Cependant, cette figure inanimée se mouvait, et elle disparut par la porte de l’escalier.

Sophie retomba assise au pied de son lit, sans avoir la force de la suivre.

Après le sommeil si semblable à la mort dans lequel elle avait trouvé Emmà plongée, elle croyait voir alors dans cette apparition blanche et légère l’âme de sa jeune maîtresse.

La vision, pendant cela, descendait lentement les degrés de l’escalier.

La jeune fille était plongée dans ce sommeil magnétique, où une autre puissance, étrangère à l’existence ordinaire, semble venir prendre possession de ce corps abandonné par ses propres sens et sa propre volonté.

Elle agissait avec une lucidité extraordinaire sans le secours de la pensée, elle se guidait sans la vue ; elle accomplissai

tous les monvements qui lui étaient inspirés sans la volonté ; elle vivait sans la vie.

Ce fut ainsi qu’elle s’avança dans le couloir qui séparait les dépendances du rez-de-chaussée, et tourna du côté du bûcher.

Elle entra dans ce réduit obscur, s’avança entre les anciennes caisses de fleurs, les bois morts des arbustes, les ustensiles de jardinage sans se heurter à rien. Elle alla droit à une caisse de fleurs sous laquelle M. de Mérand cachait dans les derniers temps la clef du caveau ; elle prit cette clef et so dirigea vers le souterrain.

Avec le secours de la même lumière intérieure, elle descendit d’un pas lent, machinal, mais assuré, l’étroit et glissant escalier et elle entra dans le caveau.

Depuis bien longtemps la lampe en était éteinte ; pendant le séjour do M. de Mérand en prison, aucune lueur n’en avait un instant interrompu l’obscurité.

Mais, pour Emma, ce caveau enfoncé sous terrre était plein d’une clarté inconnue des vivants.

Les presses, les creusets, les moules, les marteaux et les limes, se détachaient nettement à leur place ; le livre de magie et ses images fantastiques ; les pièces d’or et d’argent que le malheureux faux-monnayeur avait laissées sur la ^le se montraient comme au grand jour.

Emma, guidée par un instinct que la divinité aux regards occultes peut seule connaître, ramassa les pièces d'or éparses sur la table.

Sa flgure de marbre s’anima d’unéexpression d’avidité joyeuse en les réunissant.

Elle ramassa les plis de son peignoir et jeta les pièces dedans.

Puis elle fit le tour de l’étroit souterrain^ en prenant d’ici et de là quelques piècesdéfectueuses qui étaient tombées parterre comme, la glaneuse cherche les épis dispersés, et les mit avec les autres dans le tablier qu’elle s’était formé.

Ensuite, animée par on ne sait quel mouvement intérieur, la jeune fille sortit du caveau plus rapidement qu’elle n’y étaitentrée.

Revenue dans le bûcher, elle le traversa et reprit le couloir, toujours sans hésiter, en ouvrant et fermant les portes, et sans se tromper dans son chemin.

Elle entra dans le jardin.

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An boni de quelques instants, Sophie, reyenue de l’étonnement qui avait troublé sa raison, comprit enün la vérité. . Elle se dit que sa jeune maîtresse était somnambule.

Alors inquiète pour elle, elle regretta de ne l'avoir pas suivie.

Elle prit la lumière et parcourut le rez-de-chaussée de la ' maison sans la rencontrer. Elle allait remonter, lorsqu’on passant devant la porte du jardin elle tressaillit à la vue d’une ombre blanche glissant au bord du bassin.

Le souvenir de la statue qui marche, de ce miracle dont elle avait tant entendu parler par des témoins oculaires, sans y croire, lui revint à la pensée, et fit courir dans ses veines un rapide frisson de crainte.

Il lui fallut encore rappeler ses esprits pour se dire que les deux phénomènes qui la frappaient si vivement dans cette nuit-là se réduisaient à un seul, que les accès de sommeil magnétique auxquels mademoiselle de Mérand était sans doute sujette sans qu’on le sût l’avaient déjà conduite dans ce jardin, où la blancheur de ses vêtements, sa jeune beauté, sa grâce l’avaient fait prendre dans la nuit pour la statue de marbre descendue de son piédestal.

Sophie s’arrêta à l’entrée du jardin pour surveiller les mouvements de sa jeune maîtresse.

Elle n’eut pas la pensée de l’éveiller ; elle savait qu’elle n’aurait pu y parvenir qu’avec beaucoup de peine, et craignit d’ailleurs que, dans le cas ou elle y réussirait, mademoiselle de Mérand ne fût effrayée de sa propre situation.

Mais elle la tint constamment sous son regard, pour s’assurer qu'elle ne courait aucun danger.

En cemoraent-là, la solitude et le silence de la nuit n’étaient interrompus par aucun être vivant.

Les jardiniers de l'enclos voisin dormaient dans leur maison, ayant 6ni par confier la garde de leurs fruits à un gros chien et la présence du cerbère tenait éloignés les petits et les grands voleurs, qui surgissaient parfois de l’autre côté du mur.

Les oiseaux dormaient paisiblement dans leurs branches.

Le rossignol môme avait fini ia chanson de celte nuit.

, Les insectes d’été, aux tourbillons vaporeux et diaprés, retirés sous leurs feuilles, sous leurs brins d'herbe, laissaient à l’atmosphère toute sa solitude et sa limpidité.

Le vent aussi donnait dans le ciel.

Ce petit coin de terre éclaire par ia lune prenait une mélan- . colique et suave beauté. Au fond du tableau, les masses d'arbustes présentaient les contours harmonieux de leurs légères et gracieuses ombres grises. Dans leur cintre, se détachaient seulement les roses blanches et les autres fleurs aux teintes d’albàtre, les seules qui paraissent dans l'ombre. Puis, la %ure d’Emma, aussi pure, aussi légère, aussi flexible qu'elles.

Emma, dans son sommeil agissant, parcourut une minute le bord du bassin, puis s’arrêta.

Ses lèvres s’entr’ouvrirent et firent entendre les paroles entrecoupées et murmurantes d'un rêve.

Puis on distingua :

— Pauvre femme... oui, tenez... voilà pour acheter du pain à vos enfants.

Elle jeta une poignée de pièces d’or dans le bassin.

— Et vous, reprit-elle, pauvres infirmes... tenez... tenez aussi.

Et les pièces brillantes tombèrent en étincelant dans l’eau, où elles décrivirent alentour mille cercles argentés.

Emma jeta encore l’or, l'argent à poignée, tout ce qu’elle avait apporté du caveau.

Puis elle parut écouter.

— Dieu me le rende l répéta-t-elle. Oui, Dieu me le rendra... je le sens... je serai heureuse !

Dansson rêve en action, elle avait faitd’abondantes aumônes.

Elle parcourut encore quelques minutes le bord du bassin de ce pas mesuré, automatique des somnambules.

Parfois elle se courbait vers la terre et arrachait quelques brins d’herbe qu’elle jetait dans l’eau, croyant encore donner aux pauvres, ainsi que, dans des nuits précédentes, elle avait déjà coupé et rejeté sur ce gazon et dans le bassin des violettes, des marguerites, dont la vue l’étonnait vivement pendant le jour, lorsqu’elle avait entendu parler de la statue qui marche, et que, ne comprenant rien au phénomène qui pouvait se passer au bord de cette eau, elle avait peur d’elle-même.

Une fois, elle s’arrêta, murmura quelques notes à demi-voix, et se mit à chanter.

Elle chantait le Fil de la Vierge, la romance favont.j de son . père, et celle qui revenait le plus souvent à sa pensée dans s^ rêves.

Mais sa voix avait des accents particuliers, d’une puissance,

d’une mélodie bien plus pénétrante que lorsqu’elle chantait éveillée, et d'une inspiration qu’on sentait appartenir à un autre monde.

Et cette douce et pénétrante harmonie se répandait dans l'air plein de parfum, allait vibrer au fond des bosquets, dans les ombres aériennes et mystérieuses des arbustes fleuris.

La gracieuse forme blanche reprit enfln l’allée qui conduisait à la maison.

Elle marchait tenant sa main délicate au-dessus de son front, qu’elle croyait ainsi préserver de l’ardeur du soleil, et semblait à peine effleurer la terre.

Sophie se retira pour la laisser passer.

Mais c’était inutile. La somnambule, qui voyait à la lueur mystérieuse d’une autre existence tous les objets enfermés dans le rayon de son rêve, passait au milieu de la vie réelle sans en rien apercevoir.

Elle retourna d’un pas tranquille se renfermer dans les rideaux de son alcôve.

Et le lendemain, au point du jour, Emma en s’accoudant sur le bord de sa couche, en voyant les rayons du soleil effleurer sa fenêtre, crut avoir paisiblement reposé pendant toute la nuit.

xxn

LES BIENFAITS D’üN RÊVE

Le lendemain était le jour de la visite judiciaire qui allait être faite au domicile de M. de Mérand.

Madame de Flamine s’était rendue de bonne heure auprès d’Emma.

Le premier soin de Sophie avait été de prendre à part la dame de charité et de lui rapporter ce qui«’était passé d’extraordinaire dans la nuit précédente ; révélation aussi importante qu’étrange, qui avait donné beaucoup à penser à madame de Flamine.

Celle-ci, bon génie de la demeure, avec cet art admirable qu’elle possédait pour créer de douces distractions et verser des pensées fortiflantes, parvint à soutenir le courage d’Emma pendant cette cruelle matinée.

A deux heures, on entendit deux voitures s’arrêter devant la maison. Le juge d’instruction et le substitut du procureur du

— Sâ -

roi en descendirent accompagnés d’un greffier, du commissaire de police et de ses agents.

Puis on vit paraître le prévenu entre deux gendarmes.

Le bruit de l'arrestation de M. de Mérand s'était répandu depuis quelque temps dans le quartier; aussi, à l’arrivée des autorités judiciaires, quelques habitants du voisinage se pressaient autour des voitures, attirés par l’aimant qui fait rechercher tout spectacle, et tâchaient de voir et d’entendre ce qui se passait dans la maison.

Parmi les personnes qui se trouvaient là étaient Antoine Miro, attiré par son intérêt pour le prévenu et sa fille, et l’étudiant Maxime qui, ayant élu son domicile autour de l’habitation de mademoiselle de Mérand, saisissait naturellement l’occasion de s’y introduire sans savoir ce qui l’amenait.

Les fonctionnaires publics, ainsi que leurs agents qui entouraient le prévenu, montèrent au premier étage, accompagnés du concierge, qui devait leur indiquer les issues et dépendances de l’appartement.

Mérand était pâle et défait, comme s’il eût subi la torture.

En effet, nul supplice n’eût pu être plus déchirant pour lui que la pensée de ne pouvoir plus soustraire la connaissance de son crime à safille. Elle apprendrait dans celte affreuse journée de quelle infâme industrie il était accusé, et les preuves en seraient sans doute étalées devant elle.

Il baissa les yeux devant Emma, qui était venue se jeter à son cou, et la repoussa doucement de ses bras. 11 ne voulait pas que cette enfant chérie prodiguât ses caresses à un homme bientôt couvert d’opprobre.

Son regard plein d'angoisse se porta sur madame de Flamine en paraissant lui dire :

— Est-ce donc là ce que vous m’aviez promis!

A quoi le regard de celle-ci répondit :

— Le mal n’est pas fait encore.

La perquisition s’accomplissait en silence.

Les agents ouvraient les armoires, les meubles, leurs tiroirs, dont le contenu, objets divers et papiers, était scrupuleusement visité par les magistrats.

Cette opération terminée, le substitut du procureur du roi dé- . Clara n’avoir trouvé dans cette partie du domicile du prévenu aucune pièce fausse, ni instrument ayant pu servir à la fabrication de fausse monnaie.

Ce fat à ce mot seulement que Emma apprit le crime dont on accusait son père.

Un indicible rayon de joie éclaira le visage de la jeune fille.

Elle saisit la main de M. de Mérand et la pressa contre son cœur malgré sa résistance.

— Bon Dieu, le monde est donc fou , dit-elle à voix basse, d’inventer des accusations pareilles! Comment, l'homme le plug pur, le plus loyal du monde, un voleur 1 ... un faussaire!... lui !... mon père !...

— ^Tais toi!...Tais-toi I... dit Mérand d'une voix frémissante.

Mais elle ajouta avec un ineffable sourire :

— Oh I le ciel soit loué qu’on accuse mon père d’une action dont personne ne pourra jamais le croire coupable !

— Emma... laisse-moi I

— Comme lu trembles,., oui, d’indignation de te voir soupçonné ainsi... Mais qu'importe... va. Dieu et ta fille lisent bien dans ton âme I

Mérand exhala encore un gémissement sourd, puis resta immobile et glacé.

En vain sa fille l’enlaçait de ses bras.

Il était comme un mort, que ni la jeunesse, ni la beauté, ni l'amour ne peuvent réchauffer de leurs caresses.

Les magistrats ordonnèrent au concierge de les conduire au rez-de-chaussée de la maison.

fis visitèrent d’abord la cuisine, le cellier, dont ils sortirent bientôt après.

Il ne restait plus qu’à les introduire dans le bûcher.

Le concierge ouvrit la porte de ce local.

Lesagentsde police qui entrèrent les premiers s’étaient munis de ûambeaux. Cet espace obscur, aux lambris chargés de noire poussière, aux toiles d’araignées séculaires, au sol de terre battue, fut frappé peut-être pour la première fois d’une vive lumière. Ce lieu si vulgaire eût paru bien imposant sans doute, si on oût pu voir les passions, terribles par leur violence, épouvantables par leur suite, qui l’avaient souvent traversé.

Les grandes caisses de fleurs et leurs squelettes d’arbres noircis, les vieux bancs du jardin, les tas de bois morts entravèrent quelques instants la marche des hauts personnages que le hasard amenait là ; puis la justice s'installa dans l’enceinte.

M. de Mérand, faisant machinalement quelques pas en

arrière, s’élait retiré contre une muraille où parvenait moins la lumière. A ses côtés se tenaient les deux soldats armés.

Madame de Flamine était à quelques pas soutenant Emma. Ces deux femmes, pâles, émues, toutes deux vêtues de noir, étaient également admirables et louchantes dans leur douleur.

Sophie, belle aussi de la beauté du cœur, se tenait derrière elles.

Lra délégués de la justice étaient réunis au milieu de l’enceinte, tandis que les agents de police, armés de quelques instruments aratoires tombés sous leur main, écartaient les branches sèches, et frappaient les murs en écoutant les sons qu'ils rendaient.

Le vieil Antoine s’était glissé à l’ombre d’un tas de fagots, et, ramenant son bonnet sur son chef, il se disait tous bas :

— Ils n’ont encore rien trouvé... Bernique... Oh! si mes chers magistrats pouvaient se mettre le doigt dans l’œil, et voir blanc quand c’est noir... Nous nous trompons souvent, nous autres gens de justice... l’erreur est la plus belle faculté de l’homme... elle le préserve de l’orgueil... moi d’abord, dans mes rapports, je me trompe toujours... après un coup de trop... Il m’est arrivé de voir un voleur dans mon ombre projetée par le réverbère... pauvre ombre si tranquille du vieil ■ Antoine Miro I

Maxime s’était aussi faufilé de l’autre côté de la porte.

L’étudiant, une main glissée sous son gilet et posée sur son cœur, le front ombragé de son vaste chapeau gris, disait avec les yeux mille choses admirables à mademoiselle de Mérand, et attendait avec son imperturbable suffisance qu’elle y répondit.

Les autres curieux n’osaient que tendre la tète à l’entrée du bûcher.

Le fourreau de sabre avec lequel un des gendarmes sondait la muraille pour aider aux autres agents de l’autorité dans leurs recherches, rencontra une planche de chêne.

Aussitôt les broussailles qui masquaient ce point du mur furent renversées.

La porte du caveau se montra à découvert.

— Où donc est le concierge, dit le commissaire de police avec force, et pourquoi n’a-t-il pas indiqué l’existence de cotte porte?

Le concierge s’avança en répondant :

—Je l’ignorais, monsieur le commissaire.

— Ainsi, vous ne savez pas où elle conduit?

— Nullement.

— Comment ne connaissez-vous pas l’étendue du local que vous louez?

— Le propriétaire de la maison n’habite pas Paris : le concierge qui me précédait ne m’a point dit qu’il y eût ici d’autres dépendances, et, sans doute, il l'ignorait lui-même.

— Mais M. de Mérand doit le savoir, dit le substitut en se tournant vers l’accusé, et, sans dout^, il voudra bien nous remettre la clef de cette porte.

Pour qui eût pu lire dans l’âme du malheureux Mérand, il eût semblé que son dernier moment fût venu; il était si brisé d’angoisse à l’approche de la révélation de son crime, qu’il semblait devoir succomber sous ce coup terrible.

Il resta muet.

— Mon père, donnez cette clef, dit Emma avec son angélique confiance. Il ne peut rien vous en coûter... et vous savez sans doute où elle est.

Mérand, à cette injonction de sa fille, étendit machinalement le doigt vers une ancienne caisse d’oranger.

Emma courut en cet endroit, se baissa et prit sous la caisse une clef qu’elle remit aux magistrats.

La porte s’ouvrit. Les deux premiers fonctionnaires, le greffier et deux agents portant des flambeaux, descendirent seuls dans le caveau.

Mérand s’appuya contre la muraille pour se soutenir. Il était d’une pâleur morbide; on voyait que ses yeux éteints se voilaient d’ombre.

L’apect de ses traits décomposés inspirait des appréhensions terribles à madame de Flaminc et à la pauvre Sophie.

Le bon Antoine Miro soupirait :

— Ahiel ahie I... ça se gâte...

Les spectateurs, dont les têtes montaient les unes sur les autres à l’entrée du bûcher, ouvraient de grands yeux vers cette porte subitement apparue au fond de la muraille. Après les rumeurs répandues peu de temps auparavant sur cette maison, ils pensaient que ces doubles fontjs cachés devaient renfermer de terribles mystères .. La peur qui les agitait était réellement celle de tous les diables...

Cependant, il régnait un profond silence.

Au milieu de cette émotion palpitante, où tout le monde ne

songeait qu'à écouter, un des agents augmenta encore l’anxiété en disant ;

—J’entends du bruit. . . ces messieura opèrent une saisie. *

En ce moment, les pièces fausses que Mérand savait avoir laissées surgirent à ses yeux comme une apparition d’enfer... Son sang se glaga dans ses veines... Il ne se sentait plus vivre que par de terribles battements de cœur.

La lumière reparut sous la voûte abaissée de l’entrée du souterrain.

Les autorités, que précédaientles flambeaux, rentrèrent dans l’enceinte du bûcher.

Le substitut garda d’abord le silence, tandis que le greffier, posant son portefeuille sur un de ses genoux, se disposait à écrire. Puis le magistrat prononça :

— Aucunes pièces fausses, aucune imitation de monnaie d’or ou d’argent n’ont été saisies au domicile du sieur Mérand.

A ces paroles Mérand tressaillit, comme si un doigt divin, en le touchant, l’eût rappelé du sein de la mort ; mais une indicible surprise se faisait sentir encore dans son àme bouleversée.

— Cependant, continua le magistrat, on a trouvé le caveau inspecté rempli d’instruments propres à la fabrication de fausse monnaie, ainsi que des livres de chimie et de magie. Le nom de Carbonnet était inscrit partout sur les murailles.

Le concierge s’avança vivement.

— Carbonnet, messieurs, dit-il, c’est le nom du précédent locataire, qui a quitté ce logement pour la prison et ensuite pour le bagne. Après quoi, la maison ost restée longtemps fermée, avant que le sieur Mérand vint l’iiabiter.

Ces mots rappelèrent à la mémoire des hommes de justice l’affaire du faussaire, jugé à la session précédente, et expliquèrent l’étrangeté de.ee caveau dérobé, où il restait des traces d’habitation de celui qu’un arrêt du tribunal avait condamné.

Pourtant le magistrat s’adressa au prévenu :

— Monsieur de Mérand, dit-il, vous connaissez l’existence de ce caveau ; vous en avez la clef, quel usage en faisiez-vous? et pourquoi ne l’avez-vous pas déclaré?

Mérand, trop bouleversé encore, n’avait pas la force de prononcer une parole ; il allait peut-être se trahir.

La conscience d’Emma lui dicta que c’était à elle à répondre.

— C’est moi'qui ai découvert l’entrée de ce caveau dans les premiers jours de notre habitation ici ; c’est moi qui y suis descendue la première, je le jure. Mon père ne l'a visité qu’une seule fois, pour me défendre de retourner dans ce souterrain où se trouvaient des livres, des instruments de magie... Il a dû en oublier l’existence. Depuis, personne n’y est redescendu. Je le jure sur le seuil de cette porte I je le jure devant Dieu même I

La jeune 611e multipliait les faux serments dans toute l’innocence de son âme.

Sa belle tête blonde et son bras d’une blancheur d’albâtre, qui se découvrait, quand elle levait la main avec une solennité touchante en disant je le jure, se détachaient à la lueur des flambeaux sur le fond obscur de l'enceinte.

Il y avait sur son visage, qu’elle relevait hèrement comme pour permettre de lire au fond de son âme, une telle expression de vérité ; sa voix, douce et harmonieuse, avait en même temps tant de franchise et une force de conviction si communicative qu’elle portail la persuasion autour d'elle.

Tous ceux qui l’entendaient pensaient, et avec raison, que cette jeune fille si candide n’avait jamais proféré un mensonge, et qu’en ce moment si imposant elle ne disait rien que ce que lui dictait sa conscience.

Ce témoignage, sans^ autorité legale, exerçait un entrainement d’esprit irrésistible.

Madame du Flamine avait suivi avec une anxiété palpitante toutes les impressions qui pouvaient se lire sur les traits des fonctionnaires publics.

Elle saisit un instant favorable pour s’approcher de M. de Mérand et lui dire à voix basse :

— Espérez !

A sa voix, le malheureux sortit en6n de la torpeur mortelle où l’avait plongé l’effroi de ce moment et ensuite la surprise d’une joie presque aussi foudroyante. 11 avait senti profondément le danger ; la délivrance, inexplicable pour lui, le laissait encore indécis et tremblant ; mais, k cet accent de sa noble protectrice, il releva la tète, il se sentit instinctivement sauvé de l’héritage du crime.

Il eut la force de s'approcher des magistrats et de répondre avec calme aux dernières questions qui lui furent adressées.

Pour Emma, la présence de ce caveau plein de mystères coupables, qui s’était fatalement trouvé dans leur habitation, expliquait les accusations, si étranges pour elle, portées contre son père. La Providence servait sa bienheureuse erreur.

Le vieux chiffonnier dans son coin se frottait les mains de joie.

— Enfoncés les chers collègues I disait-il. Maintenant le prévenu doit pouvoir s’en tirer... S’il plaît à Dieu, nos rapports à nous autres ne serviront pas à grand'chose... Eh bien, tant mieux... puisque le prévenu est le père de cette bonne chère demoiselle blonde, qu'il aille se faire pendre ailleurs... Antoine Miro, tu avais raison de le dire, l’erreur est la plus belle faculté de l'homme, puisqu’elle apprendra à messieurs de la justice qu’ils peuvent se tromper, et que dans le doute il vaut mieux sauver vingt coupables que punir un innocent... Ainsi soit-il.

La visite domiciliaire était terminée ; les fonctionnaires publics se disposèrent à se retirer.

M. de Mérand leur demanda de rester quelques minutes avec sa fille avant de les suivre.

Il n’y avait pas de raison pour refuser cette faveur au prisonnier.

Les autorités s’éloignèrent, en laissant seulement à l’entrée de la m^son un agent de sûreté, deux gendarmes et la seconde voiture pour ramener, un moment après, le sieur de Mérand dans sa prison.

xxm

LB BEPENTIB

M. de Mérand avait quelques instants à respirer en paix près de sa fille et d’une amie dont l’influence était toute bienfaisante.

Ce hangar obscur, délabré, était un singulier cadre pour le tableau qu’il renfermait en ce moment.

Il y avait là l'amour filial, la vertu, le dévouement sous leurs traits de femme les plus séduisants ; il y avait aussi l’égare-

ment d’an grand coupable, mais rehaussé par le malheur et le repentir.

Madame de Flamine, instruite par Sophie de la scène de la nuit précédente, avait facilement deviné une partie de la vérité. La femme de chambre, de l’entrée du jardin où elle était restée, n’avait pu juger ni du nombre ni de la valeur des pièces jetées par Emma dans le bassin ; mais madame de Flamine avait bien supposé d’où venait ce trésor, que, dans tout autre état de choses, il eût été étrange de voir à la disposition d'une jeune fille.

Elle voulait faire part de ce qui s’était passé à M. de Mérand, mais à lui seul.

Ainsi, en ce moment, elle suivait du regard les gardes du prisonnier qui s’éloignaient, et elle cherchait déjà le moyen d’adresser à celui-ci quelques mots en liberté.

Lorsqu'elle ramena les yeux autour d’elle, elle put voir que le hasard lui avait aussitôt facilité cet entretien.

Sophie, par un sentiment de discrétion, s’était éloignée pour laisser ses maîtres à eux-mêmes.

Madame de Flamine restait donc seule avec M. de Mérand et Emma.

Et, ce qu’il y avait d’étrange, c’est que cette dernière ne pouvait plus l’entendre.

Brisée d'émotions trop violentes pour ses forces, et sujette à des accès de sommeil léthargiques, la jeune fille était tombée tout à coup frappée de cet anéantissement complet de l’être entier (!].

Un flambeau resté dans le bûcher éclairait sa douce figure.

Le sommeil l’avait surprise comme elle tournait la tête vers son père et lui tendait les bras. Ses longues paupières, qui s’étaient fermées à regret, faisaient encore quelques efforts pour s’entr'ouvrir ; ses mains, qui ne pouvaient parvenir jusqu’à son père, s’étaient jointes en adoration devant lui.

Sa pose, dans l’immobilité de son corps, avait encore toute l’expression de la tendre.sse.

Avant que M. de Mérand eût eu le temps de l’apercevoir, Marie de Flamine lui montra sa fille.

(1) Lat •omniinbnl*» natnrellu tombent d’ellM-mimei dans no aommeil profond, aoiaiaobit, aussi impérieux, quo lorsque, chei les autres, il est pro- Toqni par le magnétisme.

— Chère enfant., elle dort) dit-il avec surprise, mais à voix basse.

— Oh! ne craignez pas de l'éveiller, dit madame de Flamine; lors même que vous le voudriez, il vous serait impossible d'y parvenir.

— Que dites-vous, madame ! s’écria vivement le père d’Emma.

— Mais rassurez-vous, continua-t-elle ; Emma sortira d’ellemôme de ce sommeil, et sans en avoir éprouvé aucun mal.

—Mon Dieu, madame... je ne comprends pas...

— Non, vous ne pouvez comprendre... Mais c'est là sans donte le secret de ce qui s’est passé tout à l’heure... le secret de votre salut... peut-être inattendu.

— Oh t oui. . . bien inattendu.

— Monsieur de Mérand, vous aviez dû laisser... dans ce caveau ou ailleurs.... des preuves visibles, irrécusables...

— De l'œuvre infernale à laquelle je me suis longtemps livré... oui, madame.

— Eh bien I monsieur, votre fille les a fait disparaître.

— ^Est-il possible!

— Votre fille... elle me l’a dit elle-même, privée longtemps de répandre des bienfaits, rêvait souvent qu'elle pouvait enfin faire l’aumône selon ses désirs. Cette enfant, monsieur... tout le monde et elle-même l’ignoraient... Cette enfant est somnambule... La nuit dernière, guidée par cette lumière surnatur^le qui remplace l’intelligence humaine, elle a découvert ici ce que vous croyiez bien caché à ses yeux, et elle a jeté ces pièces funestes dans le bassin du jardin... dans cette eau où l'illusion lui montrait des pauvres qu'elle soulageait de ses aumônes.

—Qu'entends-je I s’écria M. de Mérand ; mais c’est Dieu qui l’inspirait.

— Oui, dit madame de Flamine, car elle sauvait son père.

— O mon enfant !

— ^Et elle lo sauvait sans le savoir afin d’ignorer toujours que son père eût des fautes à se faire pardonner.

— Chère Emma... si saintement inspirée, même dans le sommeil... Oh ! quand son esprit l’abandonne, c’est un ange qui le remplace.

—Vous lui devez beaucoup, sans doute.

l’aimais tant... Comment ferai-je ponr l’aimer encore davantage I '

Un souvenir vint frapper l'iraprit de M. de Mérand. Il vit alors quelle avait été l'apparition nocturne du caveau.

Il ratait en silence et regardait sa fille avec idolâtrie.

—'Emma... reprit-il, mais c’est une fille du ciel... Non, ce ne peut être un malheureux comme moi qui ai donné la vie à une créature si parfaite.

— ^Votre fille vous croit pur de toute faute, ditldarie avec douceur ; que l’estime de cette chère enfant vous réhabilite devant vous-inème.

— ^Mais vous, madame, vous..; pourrez-vous oublier...

— Oh! moi, dit la dame de charité eu souriant, j'ai plus de goût pour le repentir que pour la vertu... C’est plus sûr... Le repentir est au lendemain de la faute ; la vertu est souvent à la veillo.

—Ce sont là de généreuses paroles.

— Mais laissons cela... Monsieur de Mérand, je vous ai dit tout à l’heure A'esjiérer, parce que, votre cause ne s’étant pas aggravée aujourd'hui, tout fait croire qu'elle pourra se dénouer heureusement...

— Je l’avais oublié... Il me semblait que je devais rester ici... près de ma fille... Cet endroit rustique, ce sol de terre, ces solives noires qui pendent sur la tète, me faisaient illusion... Je me voyais échappé du monde avec mon Emma, habitant une cabane, avec des sièges de bois et des lits de paille... J’étais heureux... Ab I madame, à présent, la plus extrême pauvreté, avec la paix de l'âme, me semblerait le ciel 1

— Mon Dieu, je le crois ; mais si je vous ôte à cette pensée, c’est que vous pouvez espérer le calme, la liberté dans une condition meilleure... Le dénoûment de votre procès se montre moins sombre, et je vais mettre en œuvre toutes les relations que je puis avoir dans la magistrature pour que le terme en soit bâté.

— Ah I madame, qui ne croirait au salut que vous me promettez, on trouve déjà la consolation divine près de vous t

— Maintenant, embrassez votre fille et éloignez-vous, car on vous attend.

—Embrasser mon Emma... l’embrasser comme ma fille... Oh ! non, je dois lui rendre grâces comme à mon bon génie.

Et, les yenx hmnides de larmes, tremblant d’une émotion suprême, i! s'agenouilla devant Emma endormie.

—Reçois mes actions de grâces, 6 ma fille ! dit-il. Je remercie le ciel que tu ne m’entendes pas, pour pouvoir te dire une fois que tu as sauvé à ton père plus que la vie. Je me prosterne devant ce sommeil, où le repos de l’ange siège sur ton front, où ton àine vit d’inspirations divines... Ma fille, mon Emma, pose tes mains sur ma télé et bénis ton père.

Il prit les deux mains delà jeune fille, les pressa sur son front, les couvrit de baisers et de larmes. Puis, après avoir adressé à madame de Flamine un adieu plein d’une indicible reconnaissance, il alla rejoindre ses gardes qui le ramenèrent dans sa prison.

Marie de Flamine avait accompagné M. de Mérand jusque sur le seuil de la maison, où il était monté en voiture. Comme elle rentrait, elle rencontra Sophie qui réclamait sa présence.

La justice, avec sa majesté suprême, avait tout bouleversé dansla maison ; sous sa main omnipotente, tout le contenu des meubles avait été renversé et embrouillé à ne plus s’y reconnaître. Un gros vent d’été, soufflant par les croisées ouvertes, achevait de faire voler les papiers précieux et autres; en menaçant de les disperser comme un tourbillon de feuilles mortes.

Sophie désirait que la noble amie de la maison vint l’assister dans le soin de remettre en place au moins lés papiers de famille et ceux qui représentaient des valeurs, afin de n’avoir pas absolument seule la responsabilité de cette tâche.

Pendant ce temps-là, Emma s’était éveillée et se tenait soulevée à demi de son banc rustique.

La jeune fille secoua la tète, passa la main sur ses yeux, regarda autour d’elle, et se souvint peu àpeu de la scène, si importante pour elle, qui venait d’avoir lieu.

Après les jours d’angoisse qu'elle venait de traverser, l’issue favorable de cette visite judiciaire qu’elle avait tant redoutée, l’espoir brillant dans les yeux de madame de Flamine, et surtout un pressentiment secret, la ranimaient.

Elle murmura en appuyant la main sur son cœur:

— Ah ) mon Dieu... il me semble que je renais... mon âme s’ouvre au bonheur.

Une voix, qui semblait l’écho de la muraille, répéta :

— Mon âme s’ouvre au bonheur.

Emma tourna vivement la tète.

Dank l'obscurité qu'une seule bougie dissipait à peine, sous un cintre de noires broussailles, elle reconnut, aidée par la vue d’un chapeau gris et d'une cravate bleue, M. l’étudiant Maxime.

Dans tout le mouvement qui avait eu lieu, Maxime n’était sorti de la maison que pour y rentrer; il venait de se glisser de nouveau dans ce rez-de-chaussée, le seul endroit où il put pénétrer. Son unique pensée était Emma ; le pauvre jeune homme était réellement très-amoureux, pendant les scènes qui venaient de se passer, qu’il n’avait pas comprises ni cherché à comprendre, il n'avait rien fait au monde que contempler Emma avec extase.

Pour mademoiselle de Mérand, la vue de l'étudiant ne pouvait . guère la troubler ; l’aspect de M. Maxime était plus pittoresque qu’effrayant, et, dans son extrême jeunesse, sa parfaite innocence, l’amour qu’elle inspirait n’était guère pour elle qu’un jouet un peu plus sérieux que ceux de sa première enfance.

Maxime répéta, d’une voix un peu tremblante sous son assurance :

— Oui, mon âme s’ouvre au bonheur, car c’est la première fois, mademoiselle que j’ai la douceur de vous parler depuis un an que... je dirais que nous nous aimons, s’il n’était plus respectueux de dire que je vous aime.

— Que nous nous aimons / répéta Emma, doutant d'avoir bien entendu.

—Grâce au ciel I puisque l’amour est le plus grand des biens, dit Maxime en se redressant avec orgueil.

— Monsieur, vous êtes fou ou vous rêvez.

— Pardonnez, ni l’un ni l’autre . . et j’ai des preuves du contraire.

—Ah I par exemple I... mais c'est vrai, vous disiez déjà cela dans la lettre...

— Dans la lettre I...

— Que j’ai été forcée d’aller prendre à la gueule du loup.

— Du lion, mademoiselle... à l’entrée de l’allée de l’Observatoire. '

— Elle était fort inintelligible.

— D’abord l’amour parle parfois par énigme... à ce que vous m’avez appris...

— Moil

— Mais ma lettre était fort claire, en rappelant notre passé.

— Notre passé... C’est donc dans une autre planète que nous nous sommes connus?

—Non, c’est sur le quai des Grand-Augustins.

— Je n’y suis plus du tout.

— Mais vous y étiez, quand vous écoutiez mes accents dans la nuit... Vous y étiez quand vous chantiez avec moi le Filée la Vierge... moins beau que le fil de nos jours.

— Le fil de nos jours... dans la nuit?

— Quand vous me faisiez don de ce ruban...

Il tira le bracelet de ruban de son sein.

—Ah I pour ceci, je le reconnais, dit Emma en regardant le ruban chiffonné.

— Mille fois porté à mes lèvrep ! ajouta Maxime d'un air triomphant.

— C’est un de mes braceletsde ruban que j’ai perdu.

— Perdu... pour qu’il fût trouvé sous la fenêtre.

— Monsieur, vous rêvez.

—Mademoiselle, vous affectionnez bien co vilain mot-là: Koms rêvez... Mais, n’importe, toute parole de vous est encore une grâce... Comme je le disais dans ma lettre: J’adore la beauté jusque dans ses rigueurs...

— Il n’y avait pas cela.

— Ah ! vous l’avez donc lue ?

— Pas trop.

— Cependant, pour y répondre...

— J’ai répondu... moi I

— Mais, il me semble...

— Ah I c’est trop fort. . Et j’ai mis ma lettre à la poste au lion peut-être.

— Non, vous me l’avez jetée parla fenêtre.

— Toujours par la fenêtre ?

— Mon Dieu, oui.

— En vérité, vous rêvez.

—Encore I

— Mais... c'est qu’on ii’a pas une idée!...

— Vous ne m’avez pas jeté une lettre... vers le milieu de la nuit... on entr ouvrant une persienne ?... Il n’y avait pas dans cette lettre des feuilles de rose... sans doute effeuillées à votre ceinture !...

— De mieux en mieux !

—Ah! par exemple, les lignes qui les accompagnaient... Je sais que l’amour parle quelquefois par figures... qu'il faut saisir le sens cache... Mais toute mon intelligence n’a pu y suffire... c’était par trop amphibologique.

— Pas plus que votre conversation, à coup sûr... A tout ce que me dites là, il est impossible de deviner la moindre chose.

— Faute de comprendre, je n’ai pt répondre... C’est ainsi qu’a fini la correspondance.

— C’est absolument ma position. Faute de comprendre, je ne puis répondre, et je vais, monsieur, terminer cet entretien.

— Déjà, mon Dieu... déjàl

— C’est plutôt beaucoup trop tard.

Emma, dès les premiers mots de ce colloque, s’était levée et avait déjà fait quelques pas pour sortir ; en ce moment, sans être retenue par l’accent déchirant qui accompagnait le dernier mot de Maxime, elle salua d’un air railleur le trop avantageux étudiant, et reprit l’allée de la maison, d’où elle remonta dans son appartement.

Maxime s’élança sur le boulevard, à la fois heureux et désolé, ne sachant trop s’il devait s’applaudir ou s’attrister de cette entrevue. Dans l’incertitude il s’adossa contre un arbre, et regarda encore une fois ces murs chéris qui renfermaient mademoiselle de Mérand.

Une minute après, la gouvernante de la maison s’approcha de lui.

Sophie, ayant appris demadarne de Flamine le sommeil subit dans lequel était tombée mademoiselle de Mérand, était bientôt après descendue pour s’informer de l’état de sa jeune mattresse. Un bruit de voix, qui partait de l’enceinte obscure, l’avait retenue dans l’allée, d’où elle avait entendu une partie de l’entretien précédent.

Ce qui était fort obscur pour les deux jeunes gens paraissait très-clair à Sophie.

Elle s’approcha de Maxime, l’air moitié souriant, moitié sévère.

— Monsieur, dit-elle, pour dissiper tous vos doutes sur la vertu parfaite de ma jeune maltrçsse, je crois de mon devoir de vous apprendre que, dans la nuit, elle se lève souvent endormie, qu’elle agit, parle et chante en rêvant.

— ^Est-il possible ! s’écria Maxime foudroyé.

—Ainsi, ce que vous avez pu voir, entendre... n’est que l’effet du somnambulisme.

L’étudiant se pressait le front avec désespoir.

— Et c’était moi qu’elle accusait de rêver I dit-il d'une voix sombre. Vous rivez, monsieur, vous rêvez... Ohl lesfemmesl... elles abusent de la permission de prêter leurs torts aux autres!... Mon Dieu! mon Dieu! c’était elle qui ne m’aimait qu’en songe I ‘

LK POUVOIE d’un ANGK

Les dernières chaleurs du mois d’août avaient achevé de brûler la verdure dans le jardin délaissé de mademoiselle de Mérand, lorsqu'un jour madame deFlamine vint trouver Emma sous le berceau de chèvrefeuille jaune, adossé à la muraille rongée de lierre, qui était sa place habituelle.

Sophie venait un instant avant de descendre avertir sa mattresse qu’il était l'heure de s’habiller, et, à ce sujet, une grave discussion s’était élevée.

— Je vous ai préparé une des dernières robes qu’on vous a faites, mademoiselle, disait Sophie; il est temps de quitter notre deuil.

— Non, en vérité, pas encore, disait Emma,

— A Paris, on abrège beaucoup les deuils.

— Mais les regrets ne s'abrégent pas à la volonté... Ce noir est le dernier lien qui m’attache à ma mère, et je veux le garder.

—Contre l’usage. .

— Qu’importe notre deuil... A ton âge, tu ne veux pas porter du rose... et moi, je n’y tiens guère.

— A mon âge !... J’ai vingt-sept ans !

— Et demi.

— Mon âge est le plus beau de la vie, mademoiselle ; il y a plus de roses et de soleil en juin qu’en avril.

Elles en étaient là quand madame de Flamine parut.

Une si vive expression de joie éclairait le visage de celle noble amie qu’Emma courut se précipiter dans ses bras en s’écriant ;

— Mon père!... mon père !

— Chère enfant, du courage, dit madame de Flamine d’une voix palpitante.

Emma détacha ses deux mains qui s’étaient enlacées au cou de sa protectrice et la regarda.

— Du courage I répéta-t-elle. Mo serais-je trompée?... Mais non, c’est impossible.

■—Voyons... rassemblez bien vos forces.

— Comment.

— Car le bonheur aussi... fait mal quelquefois.

— Ah! je savais bien... mon père?...

— Vous le verrez.

— Bientôt?

— Bientôt.

— Pour toujours?

— Pour toujours.

— Madame... madame... Oh I je donnerais ma vie pour vous!... Ce sera cettesemaine, n’est-ce pas?... demain’peut-ètre.

— Je vous le dirai. Là, asseyons-nous sur ce banc... Sophie sur le gazon... et parlons raison... Nous ne sommes pas trop de trois pour cela.

Après qu’elles eurent pris place.

— Vous savez que votre père vous sera rendu, ma bonne Emma, dit madame de Flamine, et vous n’en demandez pas davantage. . . Mais il vous faudra pourtant reprendre votre place dans le monde.

— Je vous écoute, madame, dit Emma par déférence.

— Votre père a été acquitté dans ce procès.

— Que d’infâmes calomnies lui avait suscité.

— Sans doute... Tout parlaitpourM. de Mérand, sanaissance, son rang, sa conduite passée, et j'avais mis en œuvre toutes les influences dont je dispose pour faire valoir ces prérogatives. Le juge d’instruction a rendu une ordonnance de non-lieu.

— Oh ! pouvait-il en être autrement I

— Mais M. de Mérand reste privé de toute sa fortune.

— Je dirai toujours, qu’importol

— Cependant, dans l’espoir qu’il serait rendu à la liberté, j’ai déjà sollicité et obtenu pour lui un emploi honorable, qui lui versera ses revenus année par année, à mesure que se renouvelleront ses besoins. La fortune lui sera donnée avec la régularité inflexiblede l’aiguille du cadran, qui vouslivre chaque heure tour à tour, mais ne permet pas d’en consommer une d’avance. Ainsi, il sera préservé de la ruine où ses dissipations l’ont déjà une fois jeté.

— Tant mieux... car il a bien souffert.

— M. de Morand est nommé inspecteur des domaines royaux à l’étranger. C’est le seul emploi qui pût s’obtenir de suite et par protection. Et, comme le roi possède do nombreuses terres en Allemagne, en Angleterre...

— Mon Dieu... Il devra voyager...

— J’ai pensé qu’en ce moment... ce serait un bonheur pour lui.

— Et il va s’éloigner de moi I

— Pour un temps, ma chère Emma... cela est nécessaire.

— Oh ! rester seule encore, c’est affreux I

Elle jeta ses bras autour du cou de madame de Flamine en s’écriant: *

— Madame, madame! prenez-moi!

— Ma 611e !... mon amiel... dit Mario en répondant à cette étreinte, ma première pensée a été de vous emmener habiter près de moi pendant l’absence de votre père... ainsi que la bonne Sophie.

— Je pensais déjà à aller faire nos malles, dit la jeune gouvernante.

— Mais mon père? mon père? reprit Emma avec une ardente impatience, vous ne m’avez pas dit, madame, quel jour je le reverrai.

— A propos, répondit madame de Flamine en souriant, il faut lui faire préparer à déjeuner.

— Ce matin !... Est-ce vrai?... est-ce vrai?

— Quand je vous dis que le café n’aura pas le temps de refroidir.

— Mon Dieu! mon Dieu I dit Emma tandis que de belles larmes roulaient dans l’azur de ses yeux, qui m'eût dit ce malin en me levant... tout à l’heure encore... qu’un tel bonheur m’attendait aujourd’hui!

Il y eut un moment de silence délicieux. La vie qui se ranimait semblait faire naître dans l’espace un jour nouveau, où le contentement répandait des rayons radieux, où le chant de l’âme semblait s’exhaler de tous les feuillages, où des papillons de joie voltigeaient dans l’air.

— Quelle journée! dit ensuite Emma. Tenez, madame, ajouta-t-elle en prenant entre ses mains sa robe noire, c’était précisément aujourd’hui que Sophie voulait me faire quitter le deuil de ma mère 1

— Par un pressentiment que ce jour serait heureux, dit madame de Flamine,

— Mais je ne l’ai pas voulu... et cela m’a porté bonheur... les souvenirs du cœur sont toujours favorables même dans leur tristesse.

— Sans doute, chère enfant.

— Et je veux toujours penser à ma mère... qui ne peut plus, hélas I penser à moi.

— Vous vous trompez, Emma.

— Je me trompe I

— Elle est loin de vous oublier. Et comme une mère est accoutumée à pourvoir aux besoins matériels de sa fille, elle a songé... au milieu de sa vie céleste... à vous assurer on sort indépendant ici-bas... Elle vous envoie une somme d’uii revenu fixe... et c’est moi qu’elle a chargée de vous la remettre.

Madame de Flamine tira de sa poche un papier qu’elle tendit à Emma.

—Une rente de deux mille francs sur l’Etat I dit en ouvrant ce papier la jeune fille.

— Prenez-les, Emma, dit avec gravité madame de Flamine. Je vous atteste sur l’honneur que c’est votre mère qui vous les donne.

— Mais, madame, au nom du ciel, dit Emma en pâlissant, qu’y a-t-il de vrai dans cela?

— Allons, répondit sa noble amie, je vois que vous êtes trop exaltée pour qu’on vous laisse dans le monde surnaturel, et je reviens a la réalité. Vous vous souvenez qu’un écrin de perles fines, appartenant à votre mère, a été volé l’année dernière. Par des circonstances qu’il est inutile de vous apprendre, le collier de cet écrin, fermé d’un camée d’une grande valeur, a été retrouvé... Rendons grâce à la Providence, ce qui semblait perdu delà plus cruelle manière est, hélas! la seule partie de votre fortune qui ait été sauvée.

On entendit à ces mots les sanglots étoufl’és de quelqu’un qui pleurait.

C’était la bonne Sophie qui, déjà de retour au jardin, avait entendu cette révélation de madame de Flamine, et qui suffoquait de bonheur en apprenant qu’une partie de sa faute avait été réparée.

— En utilisant cette parure pour vous en faire une existence bien humble, bien modeste, mais assurée, indépendante même

des vicissitudes qui pourraient encore atteindre les revenus de M. de Mérand, j’étais sûre de suivre les intentions de votre mère. J'ai converti le prix du collier en cette rente que je vous apporte.

— Vous avez bien fait, madâme, dit Emma en pressant les mains de son amie. Au lieu de bénir ma mère, en baisant parfois ces perles qu’elle avait portées, j’aurais à lui rendre grâce tous les jours, à chaque souffle d’air que je respirerai, de l’ewstence qu’elle m'aura donnée..

—Chère Emma... c’est toujours le cœur qui parle sur vos lèvres.

— Vous avez voulu que je fusse heureuse -, je le suis.

—Il fallait bien y parvenir.

— Madame... oh I quel génie vous avez pour faire le bien I

Les mots de reconnaissance, d’affection, se croisaient sur les lèvres, et plus que jamais le jour était radieux, les voix harmo- ' nieuses chantaient dans le feuillage, les papillons de joie voltigeaient dans l’air.

Mais soudain tout s’arrêta, tout se tut.

Au milieu du silence habituel du boulevard noir, on venait d’entendre s’arrêter devant la porte de la maison la voiture qui ramenait M. de Mérand.

Nous ne parlerons pas du bonheur de cette famille ; le bonheur se sent et ne se raconte pas.

Mais Emma et son père étaient sauvés, sauvés des retours de fortune et d'eux-mômes ; ils ne retomberaient plus dans cette fallacieuse condition semblableàces fruits séduisants qui croissaient autrefoisau bord d’un lac maudit, et dont l’écorce dorée ne cachait que delà cendre, dans cette condition qu’on trouve souvent aux premiers étages des maisons de Paris, où de somptueuses apparences cachent la plus profonde et la plus dégradante misère.

Etcela, parce que la noble dame de charité, parce quel’un des anges de Paris avait rencontré M. de Mérand dans sa prison.

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