‹ La misère doréeChapitre 12 sur 12 · L’AVOCAT DU PEUPLE · texte numérisé non relu

L’AVOCAT DU PEUPLE

LA r.UE DU puits-de-l’eemitb.

Par une froide soirée de l’un des premiers jours d’avril, madame de Flamine et la jeune Emma de Mérand qui, ainsi qu'on le .sait, habitait alors la maison de sa noble amie, enveloppées de fourrures et dans une voiture bien fermée, se rendaient dans l’un des quartiers déserts qui avoisinent le jardin des plantes.

Le temps était sombre et plombé. La dame de charité, af- •

faiblie par une récente maladie et par les fatigues de sa vie habituellej pâlissait et frissonnait par instants sous la bise glacée que bravaient impunément la fraîcheur et la belle santé d’Emma, alors dans tout l’épanouissement de son âge.

Mademoiselle de Mérand était bien changée depuis l'année précédente où nous l’avons laissée. Tranquille maintenant sur le sort de son père qui voyageait à l’étranger, guérie de ses accès de somnambulisme dont il ne lui restait qu’une légère exaltation d’esprit, le cœur plein des plus douces affections près de l’amie qui l’avait recueillie, ayant passé près d'elle une partie de l’été à la campagne, le bonheur et l’air pur des champs s’étaient réunis pour la rendre fraîche et belle à rayir.

Au moment même de retourner au château de Lussy. sa résidence habituelle d’été, madame de Flamine voulait avant son départ faire encore quelques visites de charité, et c'était dans ce but qu’elle parcourait cos rues étroites, escarpées et perdues aux confins de la ville.

Cependant, quelque livrée qu’elle fût à ses pensées de bienfaisance, madame de Flamine, à travers les plis de son voile, portait souvent sur sa jeune compagne de ces regards de mère interrogeant le cœur de sa fille.

Et, tandis que la voiture avançait, elle disait :

— Ma chère Emma, je vous ai vu tenir des journaux ce matin Avez- vous lu l’article qui rend compte du magnifique

succès obtenu à l’audience d’hier par notre ami l'avocat Béranger.

— Oui, répondit Emma , et cela ne m’a nullement étonnée.

— Sans doute... avec son talent reconnu...

— Non, par un autre motif.

— Ah I vous aviez des motifs de prévoir ce succèst

— Oui... l’autre nuit j’avais rêvé...

— Encore des rêves I

— Mais puisqu’ils me viennent ainsi.

— Ma chère enfant , vous avez toujours beaucoup abusé de la faculté de rêver... Mais voyons cette fois.

— Eh bien, reprit Emma, je voyais sur une grande place..., qui devait être celle du Palais-de-Jus(ice une foule popu-

laire, au milieu de laquelle un homme était porté en triomphe. Les voix qui l'acclamaient le nommaient le défenseur du peuple et celui qui recevait ces honneurs, autant que je

pouvais distinguer ses traite , me paraissait être M' Béranger.

— D’abord, ma chère, on ne l’eût pas appelé le défenseur du

peuple pour le procès qu’il vient de gagner car c’est celui

d’un homme très-riche, de M. de Courmont, député de la Haute-Saône .. et l’enthousiasme de la foule n’avait rien à faire là.

—Non.., dans mon rêve il ne s’agissait point de cette cause... et le tableau que j’ai vu devait se rapporter à quelque succès plus éclatant encore qui aura lieu dans l’avenir.

—Quand cela serait, on ne porterait pas l’orateur en triomphe.

— Pourquoi donc?

—Parce que cela ne se fait plus, même pour les honanes les plus iUuatres... et vous ne prétendez pas, je pense, qu’on cueille des lauriers dans les rues de Paris où il a’en pousse point , ni qu’on promène pour votre fêle triomphale un char dont le modèle est perdu depuis mille ans.

—Qu’importent les accessoires, si l’ovation est la même.

—Le siècle présent a bien autre chose à faire qu’à ressusciter d’antiques nsages pour donner raison au rêve d’une petite 611e.

— Ne raillez pas, ma chère Marie.

— Oh I je connais votre prédilection passionnée pour la justice...

— Oui, la justice, mélange d’autorité et de vertu, me semble par-dessus tout montrer une des faces de Dieu sur la terre.

—Et il appartient à la profession d’avocat de la faire rendre à tous... Mais n’est-il pas vrai que vous admirez surtout cette profession lorsqu’elle se montra sous une belle 6^re, avec des formes charmantes et une voix harmoniauae? ajouta an souriant madame de Flamine.

—Je n’en sais rien, répondit Emma en rougissant.

—Oh I je ne vous en blâme pas, se hâta de dire Marie, car la vertu peut bien se trouver aussi au milieu de tels avantages.

—Tout ce que je puis dire, répondit Emma qm avait déjà repris sou habituel sourire, c’est que, de tous vœ protégés, votre filleul qui a passé l’automne dernier avec noos à la campagne est maintenant le plus favorablement placé.

—Chut t dit madame oe Flamme, ne parlons jamais de ce grand secret.

VT

.Vî

Ët là jenne fémme resta après ces mots dans nn pensif silence.

La voitore avait quitté les rues populeuses de Paris et roulait sur un pavé encadré d’herbe, entre des bicoques aux murs tapissés de vignes, aux toits chargés de mousse.

— On croirait qu’en une minute nous avons passé de Paris au village , dit Emma, et ce n’est pas tout à fait une illusion, car an delà de ces maisons si basses on aperçoit de tous côtés la campagne.

— Nous voici dans la rue du Puits-de-l’Ermite, dit madame de Flamine. Le cocher cherche le n<* 2... C’est là que demeure Ursule Landry.

— Cette pauvre femme que vous avez rencontrée chez Hélène Poncelet.

—Oui, Hélène a peu à peu recouvré la raison ; elle s’est re- ‘

trouvée en possession de sa modeste fortune, et son Gis Etienne, toujours protégé par l’abbé Savinien, vient de se mettre à la tête d’une fabrique d’ébénisterie. Si le malheureux Poncelet a bientôt succombé au bagne, cette mort est encore providentielle, puisque la tache imprimée à celte famille s’efface... Et, quand j’allais me féliciter près d'Hélène du calme, f ’

du bien-être relatif qui lui étaient rendus, j’ai rencontré chez elle une pauvre créature abandonnée du ciel, et cent fois plus à plaindre que ne le fut jamais la femme du galérien.

— Plus à plaindre... est.-ce possible?

— ^Vous allez ta voir.

A cet instant, la voiture s’arrêta, et les deux dames descendirent.

En même temps, arrivait à pas lents dans cette me un vieux bonhomme qui fredonnait dans sa barbe une gaie chanson, et qui s’arrêta subitement a la vue de mademoiselle de Mérand.

A ses couplets succédèrent les réflexions suivantes ;

— Mon idéale est bien grandie et embellie! Le premier

jour que je l’ai vue sur le quai des Grands-Augustins, je suis resté immobile comme ma hotte devant elle.... et ensuite.

Dieu me pardonne, devant la place où elle m’était apparue...

C’est à présent qu il ferait bon s’extasier ainsi ! vrai, moi

qui vois tant de choses dans la nuit par les yeux de ma lanterne, qui connais tant de choses par mes fonctions politiques, je l’ai jugée comme une perle Bne dans l’océan des rues Maintenant, pour achever de la rendre accomplie la

voilà près de cette dame de charité... nn ange de ce monde... Elles vont sans doute visiter la pauvre locataire de ce logis... Voyons, c’est de mon devoir de savoir ce qui s’y passe comme

agent de surveillance Mais non, mon vieil Antoine, ne dis

pas cela, c’est par pur intérêt pour cette malheureuse femme... et, cette fois, c’est ton cœur qui va se mettre à espionner.

On a reconnu le père Miro, le chiffonnier.

Le vieux rôdeur de nuit était chez lui dans ce faubourg; il avait rang de bourgeoisie dans la cité des chiffons, et s’y trouvait en connaissance avec tout le monde.

Il alla donc s’asseoir sur un banc, au-dessus duquel s’ouvrait la fenêtre du cordonnier Cauchin qui occupait le rez-dechaussée de la maison, et il n’eut qu'à tourner la tète pour rencontrer à travers une guirlande de vieux souliers la figure épanouie du vieil artisan qui lui sourit cordialement.

L’entretien fut bientôt lié entre eux.

Pendant cela, madame de Flamine et Emma entraient dans la maison, une pauvre masure de deux fenêtres de façade, à un seul étage, tombant en ruine. On y entrait par une petite cour, l’ermite dont la rue portait le nom y avait sans doute laissé la tradition des puits, car on en voyait un au fond de cette étroite enceinte. La margelle de ce puits, sa toiture et sa poulie paraissaient en bon état, mais il était couvert de planches, et devant était plantée une grossière croix de bois qui semblait en défendre l’approche.

A droite était l’entrée du mauvais escalier conduisant à un logement de deux pièces, situé au-dessus de la boutique du cordonnier.

Ce fut là que la dame de charité et sa compagne trouvèrent Ursule Landry.

Dans les jours de printemps, cette grande chambre semblait avoir conservé l’hiver dans son sein. Les murs, en l'absence de tous meubles, de tous ustensiles de ménage, étaient sombres, dépouillés ; la lumière se répandait à peine à travers les vitres troubles ; un petit poêle de fer était allumé dans le fond.

Ursule Landry offrait aussi en elle-même ce morne aspect de l'hiver. A quarante ans, il y avait sur son visage quelque chose d'éteint et de dévasté ; des bandeaux de cheveux blancs pâlissaient encore ses traits blêmes et maigres ; des douleurs rhumatismales engourdissaient ses membres d’un froid continuel.

Elle se souleva avec peine à l’entrée des deux dames de charité.

— Madame Ursule, loi dit madame de Flamine, je ne viens point vous offrir des secours en argent que vous avez déjà refusés, préférant vous borner à vos propres ressources; je viens seulement vous dire que si ces ressources, bien faibles, je crois... devenaient insuffisantes, vous me trouveriez toujours heureuse de subvenir à ce qu’elles vous laisseraient à désirer.

— Je vous rends grâce, madame, dit Ursule, et la bonté que vous mettez à m’offrir ces dons est déjà pour moi un bienfait.

— Mais vous n’en voulez point d’autres ?

Ursule baissa les yeux, croisa les mains sur son tablier et dit d’une voix basse et lente :

— Voici ma position, madame. Pendant vingt ans que j’ai passés près de mon mari, ma vie n’a été qu’un long martyre; je n’ai connu que la misère, les privations, les larmes et surtout la honte d’étre la femme de Guillaume Landry. Depuis que je me suis enfuie... enfuie de chez moi avec ma fille.. . je vais de maison en maison sans avoir une minute de repos, tourmentée par la crainte horrible d’être découverte par mon mari.

Pourtant la pauvre femme releva la tête, son regard se ranima, un sourire effleura ses lèvres.

— Mais, si j’ai été bien malheureuse de ce côté, continua-telle, Dieu m’avait ménagé une consolation. J’ai un frère, madame; et, grâce à lui, je serai peut-être dédommagée de tout ce que j’ai souffert. Mon frère se nomme Claude Ferrand et demeure à Saint-Maur. J’irai habiter près de lui ; et dans sa maison je trouverai tout ce qui me manque : un digne et bon cœur pour m’aimer, un bras fort pour me défendre, et, plus que tout cela, un père pour ma fille.

— Mais, comment se fait-il, dit madame de Flamine, que vous ne soyez pas encore près de lui ?

— Mon frère, répondit Ursule, demeure à la campagne, dans nu petit domaine qui lui appartient. Mais, pour qu’il puisse m’y recevoir, il faut que la maison et les terres dont on lui dispute encore la propriété lui soient définitivement acquises, et il attend la fin du procès qui doit en décider pour m’y appeler.

— Mon Dieu !... et s’il allait perdre ce procès.

— Oh ! non, madame, tons les droits sont pour lui.

—Si l’affaire n prolongeait... la jastice a parfois bien des lenteurs.

—C’est impossible, j'ai entendu dire qu’elle serait jugée ces jours-ci mômes.

— Alors, il n'est rien de mieux.

Emma ajouta encore aux instances faites par madame de Flamine.

— Mais, en attendant votre réunion à votre frère, il faut vous soutenir ici, vous et votre fille... et dans l’état de faiblesse où vous êtes...

—11 m’est impossible de travailler... c’est trop vrai, dit Ursule.

— Et vous avez sans doute bien peu de chose ?

— ^Tenez, mesdames, dit Ursule, qui venait de jeter un regard vers la fenêtre et dont les traits s’étaient ranimés, tenez, voici ma fortune !

Elle retrouva sa force pour faire quelques pas vers la croisée, et d'un signe engagea les deux dames à regarder dans la rue.

Celles-ci virent venir une jeune fille de dix-huit ans à peu près, d’un extérieur délicat et frêle, vêtue d’une robe d'indienne, d’une petite pointe de madras, coiffée d’une cornette blanche et des bandeaux de ses cheveux blonds. Un énorme paquet, formé d’une toile nouée par les quatre coins, était passé à son bras et rejeté sur son épaule.

Elle venait vers la maison ; mais avant d’entrer elle s’arrêta à la porte et fit un signe d’amitié à un bon vieux assis sur le banc de pierre.

Puis les deux dames, penchées à la fenêtre, entendirent ces mots échangés entre eux :

— Bonjour, père Miro.

— Vous voilà bien chargée, mademoiselle Geneviève.

—Non... pas trop... la mousse, ça n’est pas lourd.

— Et vous venez de la chercher ?...

— Au bois de Boulogne... c'est encore là qu’on trouve le mieux.

— Il y a loin de ce quartier.

— Je ne trouve pas... le chemin est beau.

— Et vous allez vendre ça à Paris ?

—Chez les fleuristes.

— Pour combien y en a-t-il dans ce paquet-là?

— Pour vingt sons... et peut-être un peu plus.

— D vous faut vivre denx là-dessus 7

— Eh bien I pour des femmes la vie n’est pas chère.

— Vous avez bon courage, ma petite Geneviève ?

— Et bonne amitié pour vous, père Antoine.

Elle lui ht un joli petit sourire et entra dans la maison.

Madame de Flamine et Emma savaient alors d’où venait la subsistance des deux pauvres fugitives.

La première, après avoir fait un gracieux accueil à Geneviève, qui entrait, dit à madame Landry qu’elle voulait du moins lui laisser un souvenir de sa visite, et que, à défaut d'autres dons, elle espérait lui faire accepter quelques simples objets d’utilité pour elle et pour sa ûlle.

Après ces mots, la dame de charité fit monter par un domestique un carton qui était déposé dans la voiture et qui contenait de simples et chauds vêtements de femme.

Puis madame de Flamine renouvela ses offres de service et se retira avec sa jeune compagne.

Ursule ot sa fille, déposant un moment la fierté de leur misère, les comblèrent d’actions de grâces en les accompagnant et les suivirent encore du regard jusqu’à ce que leur voiture disparut au détour de la rue.

Puis toutes deux se retrouvèrent seules dans leur triste demeure.

Le jour baissait. Cette première ombre pâle du soir, ou bien la réaction du rapide moment de sensations douces qu’elle venait d’avoir, répandait une teinte plus morne sur les traits de la pauvre Ursule.

Elle reçut le baiser de sa fille, puis l’engagea à venir prendre son dîner.

— Un moment, ma mère, dit Geneviève, la mousse se flétrirait... II faut la mettre en bottes.... et mouiller d’eau fraîche.

— Je vais t'aider pour que tu puisses dîner plus vite, reprit Ursule. Approche la table c’est cela nous voilà à l'ou-

vrage.

— 11 faut faire les bottes bien égales et les lier solidement avec du jonc.

— C’est qu’elle est superbe ta mousse, ma fille.

— Oh I vous ne voyez rien, dit Geneviève avec ,un sourire d’ange qu'elle eût voulu faire passer sur les traits de sa mère. Et un bouquet de violettes qui est au fond.

—Un bouquet de violettes... tuas eu le temps de le cueillir?

— C’est pour nous, cela.

— Sans doute, dit Ursule en égayant ses traits pour répondre à l'intention de sa fille; il faut bien songer un peu à soi.

— Aux choses d'agrément... Le voici, ce petit bouquet; il va parfumer toute notre chambre... Ma mère, nous sommes donc au printemps?

— Sans doute, enfant ; les violettes te le disent.

— Elles étaient encore sous les feuilles mortes c’est leur

bonne senteur qui me les a fait découvrir... Je pensais une chose... ,

— Dis.

—Dans les champs, les plantes qui ont un bon parfum le répandent autour d’elles, et celles qui ont une mauvaise odeur

ne la font pas sentir qu’on n'y touche Pourquoi n’en est-il

pas de même parmi les personnes de ce monde? Les bonnes âmes ne se font guère connaître, et les autres répandent bien cruellement leur méchanceté autour d’elles.

— Pauvre enfanti tu es bien payée pour le direl... Depuis que tu es au monde, tu vois ce que les méchants font souffrir... car, hélas! c’était dans ton père même que tu en trouvais l’exemple.

— Oh! j’ai eu tort de dire cela.

—Mais il faut penser que les bons répandent aussi leur bienfaisante nature sur ce qui les entoure; car ton oncle Claude Ferrand a toujours été plein de cœur pour nous; et à présent encore il n’aspire qu’à nous sauver.

— Oui, Je suis sûre qu’il viendra bientôt nous chercher.

—Dès que son procès sera fini.

— Maudit procès, qui nous fait attendre depuis si longtemps!...

La jeune fille s’interrompit en regardant Ursule, puis reprit avec inquiétude :

— Mon Dieu, ma mère, qu’avez-vous?... vous voilà toute tremblante?

—Rien, dit Ursule. Ce temps gris rend tout triste... N’y prends pas garde.

— Si... Je suis sûre que vous souffrez.

— C’est cette chambre lugubre qui m’effraie Je sois

folle... Mais aussi pourquoi sommes-nous venues demeurer ici?

— Que voulez-vous ? ces deux chambres, si bon marché...

— Je le crois bien, personne n’en voulait... une maison dans laquelle il vient do se commettre un crime?

— Il y a plus d’un an.

— Mais, depuis, le logement n’a pas été habité, et la dernière locataire est toujours cette pauvre femme qui, une nuit, descendait tranquillement à la voix de son amant qui l’appelait dans la cour. . . lorsqu’il l’a étranglée de ses mains et précipitée dans le puits...

— Nous ignorions cela, lorsque nous avons loué ici.

— Et lui... ce nommé Revel... ce monstre, il n’a jamais été découvert.

— C’est sans doute une vengeance particulière... qui ne '

regarde que le meurtrier et la victime... et qu’il faudrait oublier.

— Je ne peux pas. . Et cette croix placée devant le puits pour empêcher qu’on ne touche à son eau maudite.

— Mais, bonne mère, ne sortant jamais... vous ne la voyez pas.

— N’importe, je ne puis empêcher que l’image de cette '

femme ne soit toujours devant moi... Il me semble parfois que ]

cette porte s’ouvre sous sa main, et qu’elle passe là, comme quand elle allait rejoindre Revel dans la cour. Ohl pourquoi sommes-nous venues ici! répéta Ursule avec une colère douloureuse.

Mais elle vit une larme dans les yeux de sa fille, elle reprit vivement :

— Oh! que je m’en veux!... Ma pauvre enfant... te voilà pâle de fatigue, de faim, et je t’attriste encore!... Tiens, laisse-moi finir cet ouvrage et va prendre ton repos... Je t’en prie, Geneviève.

La jeune fille, pour obéir à sa mère, alla s’asseoir près du poêle et mangea son petit dîner frugal et solitaire.

Lorsqu’elle eut fini, Ursule reprit :

— Maintenant, lu vas remettre nos deux couverts d’argent et notre timbale à leur place. . . C’est tout ce qui nous reste pour un besoin pressant.

—Oui, à leur place... dans la paillasse du lit, dit en souriant Geneviève. 11 faut toujours prendre ses précautions, ajouta la jeune fille en arrangeant l’argenterie; cependant

nouB n’avons rien à craindre... Mon père ne sait pas même où nous demeurons.

— Il peut le savoir d’un moment à l'autre.

— Que nous sommes ici... c’est impossible.

—Pauvre enfant! on n’est pas caché au fond des bois pour demeurer rue du Puits-de-l’Ermite.

— Enfin, il ne connaît sûrement pas notre demeure, et avant qu’il l’apprenne, bonne mère, nous serons parties d’ici.

— Le ciel t’entende !

Geneviève revint s’asseoir sur une escabelle aux pieds de sa mère et prit ses mains dans les siennes.

— Chez mon oncle Ferrand, dit-elle avec une joie communicative, nous n’aurons plus de ces inquiétndes-!à... Ohl songez donc, ma mère, quel bonheur de se lever sans craindre ce qui peut arriver dans la journée, de se coucher sans craindre les ombres de la nuit, de n’avoir plus jamais peur de personne!...

—Et d’être près de ceux qu’on aime !

— Puis, à la campagne, vous vous porterez bien mieux... lê bon air, la bonne nourriture, le repos...

— Ohl c’est un paradis qu’un petit domaine... On peut sortir, aller, venir... et on est toujours chez soi!,., seul et tout à son aise... On est entouré de l’eau, de la verdure... C’est si bon !

—Oui, dit Geneviève en pressant les mains d’Ursule, mais c’est meilleur encore de voir les joues de sa mère qui reprennent leurs couleurs, ses yeux qui se raniment... la paix, le contentement qui lui rendent toutes ses forces.

— Chère petite !

' — Ensuite, mon oncle, sa femme et moi, nous travaillerons avec courage, nous gagnerons la petite somme qu’il vous faut pour votre séparation.

— Cinq cents francs au moins.

— Vous, ma mère, vous pourrez bien fournir les preuves d’outrages, de mauvais traitements.

—Ohl oui, ce ne sontqueles cinq cents franesqui manquent.

— Nous les aurons, et une fois la séparation prononcée, liberté entière! oh! c’est comme si on nous signait un billet de bonheur pour l’éternité ! *

—Je ne demande pas autre chose au ciel.

—Ça viendra. Je crois, ma mère, que vous aurez une fin

d’existence bien heureuse. Le sialheur, ça doit être pour nous comme l’hiver, dont on dit : S'il n'est d'm côté, il est de l'autre. Quand on a eu bien des souffrances au commencement de la vie, c’est une raison d'en être délivré à la fin,

—Ma petite Geneviève, je veux te croire.

— Nous serons sauvées, paisibles, heureuses, et tout cela grâce à mon oncle Ferrand!

— Que le ciel soit béni de nous avoir au moins laissé cet appui I

Ursule venait de prononcer ces mots avec ferveur, lorsqu’elle tressaillit vivement et jeta un cri étouffé.

Geneviève se leva à l’instant en interrogeant sa mère du regard.

Le jour était tout à fait tombé.

La pauvre femme, en tournant la tête, avait cru voir la porte se mouvoir sous la main de ce fantôme qui, selon son esprit troublé, venait encore l'ouvrir comme à l’approche de ce Rével, son amant, son assassin.

Ce n’était pas tout à fait une illusion; Geneviève, en suivant le regard de sa mère, aperçut aussi ce mouvement de la porte d’entrée.

Mais il u’y avait rien là de surnaturel ; il était arrivé seulement que, le jour venant depuis peu de tomber, les deux locataires de cette chambre n’avaient pas encore retiré la clef et qu’on pouvait entrer du dehors.

L’espace était déjà sombre, et, lorsque la porte se fut ouverte, on ne vit que la forme vague d’un homme sur le seuil.

Mais la terreur qu’il apportait était bien plus grande que celle de toute vision fantastique. La malheureuse Ursule reconnut son mari qui entrait.

En effet, Guillaume Landry s’avança.

UN BOUBBEAU LéaiTIHB

Lorsque Landry, le mari d’Ursule, approcha, sa figure était si pâle que la teinte blafarde s’en détachait dans^ l’ombre ; une certaine brusquerie de mouvement trahissait aussi en lui une sourde colère.

Son visage flétri, ses cheveux gris hérissés, son attitude, ses habits, tout en lui avait l’aspect usé, vieilli, cassé, de

l’homme qui arrive au terme et fera mauvaise fin. Cependant,’ sur son front ridé, il restait encore empreint une énergie puissante pour lutter contre l’adversité.

En ce moment il paraissait saisi d’une violente impatience.

— Pourquoi diable êtes-vous venues vous loger ici? demanda-t-il d’une voix frémissante.

Puis il premena un coup d’œil hagard dans la chambre où il se trouvait et reprit en frappant du pied.

— Répondrjz-vous!... Pourquoi donc avez-vous choisi cette maison?

Ursule s’arma de courage; elle voulut dominer sa terreur qui eût donné trop de force contre elle à son mari.

— Puisque nous vivons maintenant séparées de vous, et par votre faute, répondit-elle, il doit vous être bien indifférent que nous habitions ici ou ailleurs.

— El vous pensiez que je ne vous y découvrirais pas, reprit Landry, /Il aurait fallu alors ne pas prendre de commissionnaires pour votre déménagement ; ces gens-là disent tout. .. Ils m’ont indiqué la rue... la maison... et j’y suis venu... malgré tout!

Geneviève avait tendu une chaise à son père ; elle se hasarda à dire :

— Noos n’avions pas le choix d’un logement il nous fallait prendre le meilleur marché possible ; et le prix de ces deux chambres est le moindre (|e tout ce que nous avons trouvé.

Guillaume demanda avec hésitation et d’une voix moins impérieuse.

— Et n’avez-vous point de relations dans cette maison!... point d’anciens locataires avec lesquels vous soyez liées?

— Tl n’y a point d’anciens locataires, répondit la jeune fille, les gens qui occupent le rez-de-chaussée sont venus après nous, et le reste de la maison est vide.

Landry seulement alors s’assit sur la chaise que lui avait présentée sa fille.

Il resta une minute en silence.

Ursule les lèvres sèches, la poitrine oppressée, mais la voix ferme, demanda à son mari :

— Enfin, Landry, pourquoi êtes-vous venu chez nous? que voulez-vous?

— Ce que je voulais ! dit Guillaume qui s’arrêta et passa la main sur son front, comme pour en rappeler le souvenir.

Mais il reprit :

— Ah ! je voulais vous demander de me prêter un peu d’argent... Je vous le rendrai.

— Vraiment I dit Ursule avec im rire amer, nous en avons beaucoup pour en prêter !... '

— Il vous reste bien quelque pièce d’argenterie... quelques vêtements dont on puisse faire de l’argent.

— Non, rien.

— Il m’en faut.

- — Travaillez.

— Je n’ai travaillé de ma vie ; je ne veux pas commencer à quarante-huit ans.

— Quand le besoin l’exige.

— Et que saurais-je faire?... J’ai passé ma jeunesse à tenir une queue de billard dans le café de mon père... Plus tard je n’en ai pas fait davantage... Cela n’est pas un état avec lequel on puisse vivre.

— C’est ce qui vous a perdu.

—Je n’avais pas besoin de gagner, je n’avais qu’à attendre pour être riche... riche comme je le serai bientôt.

— Encore votre folie qui vous reprend, dit tristement Ursule.

— Oh I si c’est là ma folie, je ne la donnerais pas pour toutes les réalités du monde I

Et on air de joie et de puissance étrange illumina son visage.

Puis son front se rabaissa, ses rides se reformèrent, il retomba dans sa vieillesse abrutie.

— Mais il faut attendre I dit-il, et je n’ai plus rien... Ecoutez donc ce que je vous dis, Ursule; ce n’est pas des comseils que je vous demande, c’est de l’argent I

Sa femme détourna la tête sans répondre.

— Je vous dis que j’en ai besoin.' reprit Landry avec emportement.

• Et il ajouta d’une voix plus sourde :

— Besoin pour manger... du pain!

A cette parole de son père, le cœur de Geneviève se serra de pitié. ''

—Mon Dieu I murmura-t-elle en tournant un peu la tête du côté du lit.

— ^Tu as regardé là 1 dit violemment Landry à sa fille. Il y a de l’argent... et tu sais où il est l

—Au nom du ciel, Guillaume, dit Ursule effrayée, comment

voulez-voDS que nous ayons quelque argent de reste, lorsque ma pauvre enfant ne peut, en se tuant de fatigue à aUar ramasser de la mousse dans les champs, gagner que vingt sous par jour, avec lesquels nous vivons toutes deux.

— Geneviève..., dit Landry avec une nuance de bonté, je ne ' veux pas qu'elle fasse de trop rudes ouvrages.

— Elle fera toujours ce qui sera nécessaire pour vivre honorablement, dit Ursule; que vous importe !

— Il m’importe beaucoup I dit Landry, je ne veux pas qu’on perde sa santé... ni sa jolie figure... Geneviève n’est pas destinée à travailler.

— Vous êtes fou!

— D’ailleurs, j’ai des projets sur eUe.

Ursule fit entendre une exclamaftion sourde qui, toute faible qu'eUe était, avait quelque chose de terrible.

En même temps, par un mouvement instinctif, elle se jeta devant sa fille.

Landry se leva brusquement.

— Vous venez d’avoir un soupçon horrible, Ursule, dit-il. Mais, songez-y, si vous pouviez avoir la pensée que je veux perdre ma fille... cette pensée je rétoufibrsûa en vous avec vous-même I

Et il brandit son poing crispé sur la tête de sa femme.

La terreur d’Ursule s’effaça ; elle sourit, rassurée par cet élan de colère qui ne menaçait plus que sa vie.

— J’aime mieux vous dire tout de suite ce dont il s’agit, reprit Landry en laissant retomber son bras. Il s’agit d’un mariage que j’ai en vue pour Geneviève.

— Ma fille m’appartient, dit avec fermeté Ursule.

— Qu’entendez-vous, par là ? demanda Landry.

— Quelle ne se mariera qu’à son gré, réponditUrsulaiÿ ei que ce ne sera pas avec un de vos indignes amis.

— Et, quand je l’ordonnerai , je voudrais bien savoir qui s’y opposera.

— Moi.

~Vou8l... Mais d’un souffle je vous renverserais!

— Je saurai bien vous soustraire ma fille.

— ^Vous vous cacherez... comme ici... où au bout de doux mois je vous ai retrouvées.

— Nous retrouver n’est pas nous commander ; et ce n’e^ pas ici que vous dicterez des ordres.

— Mais, quand il me plaira^ je peux vous faire réintégrer à mon domicile. Je n’ai qu’à dire un mot, et la gendarmerie me servira.

— Oui, c’est vrai, dit Ursule avec fermeté.

— Et je marierai ma fille à mon gré ; la loi est pour moi.

— Oui, répéta Ursule avec la même assurance ; la force, la loi, tout est pour vous à présent... mais, dans peu, nous verrons !

— Et que verrons-nous ? demanda Landry.

— Que je ne suis pas seule au monde ; et que si dans ma faiblesse je ne peux pas me soustraire à votre affreuse autorité, un autre la brisera.

— Ah I vous comptez toujours sur votre frère, sur votre cher Claude Ferrand... Mais vous ne savez donc rien? ajouta Landry avec surprise.

Ursule le regarda en commençant à trembler d’épouvante.

— Eh bien.aliez le chercher pour vous protéger, à présent ! dit Landry avec un rire féroce ; il en est bien capable I

— Mon frère I s’écria la malheureuse femme frémissant de tout son être.

— Il parait que je suis le premier à vous en donner la nouvelle, dit Landry. Ce fameux procès dont Ferrand attendait le terme a été jugé hier. Il l’a perdu ; et se voyant ruiné, chassé de chez lui, il s’est jeté dans la rivière qui coule au pied de sa maison.

Ursule jeta un cri déchirant et devint pâle comme la mort.

— Oh! mais, soyez tranquille! ajouta l’infernal Landry, on Fa retiré de là ; et il va reposer bien paisiblement au cimetière.

Ursule tomba roide et froide sur le carreau.

Geneviève éperdue se précipita vers elle pour la relever dans ses bras.

Mais^ son père la retint violemment par le bras en disant :

— Tu sais où il y a de l’argent, dis-le moi ?

La jeune fille contint un instant son atroce douleur. Elle se redressa, jeta sur son père un regard d’écrasant mépris, et, étendant la main par un geste plein de hauteur et de dédain :

— Là ! dit-elle en indiquant le lit où était caché le rouleau d’argenterie.

Puis elle courut au secours de sa mère.

Guillaume fondit vers l’endroit qui lui était désigné, fouilla

le Ht, saisit le petit rouleau de deux couverts , et s’élança sur l’escalier et dans la rue.

Une minute après, l’artisan du rez-de-chaussée et sa femme, avertis par le bruit qu’avait fait le corps d’Ursule en tombant et par la sortie précipitée de celui qui s’enfuyait, montèrent apporter du secours à leur voisine.

Ursule, placée dans un vieux fauteuil de tapisserie, était soutenue dans les bras de sa fille qui couvrait son front de baisers et de larmes.

Cauchin et sa femme, penchés vers la pauvre victime, frottaient ses tempes et ses mains de vinaigre. Et, quoiqu'elle ne pût les entendre, ils lui adressaient tout ce que leur simple imagination pouvait fournir de paroles consolantes pour la raffermir et la calmer.

— Oh t ue cherchez pas à la faire revenir à elle-même ! dit Geneviève. A présent, du moins, elle ne souffre pas ; tandis qu'en revenant à la vie ma pauvre mère n’y trouvera plus qu’un éternel supplice.

—C’est son affreux mari... votre père, ma pauvre enfant... qui la martyrise ainsi, dit la femme Cauchin ; mais de ce côté, du moins, son malheur va finir.

— Comment le sauriez-vous ? demanda Geneviève.

—Le père Antoine Miro, répondit la voisine, est le plus savant et le plus habile des anciens du quartier ; il connaît si bien le passé, le présent, qu’on peut dire qu’il sait aussi l’avenir. Eh bien, lui qui vous aime tant, vous et votre mère, en voyant sortir ce méchant homme de chez vous, il a d’abord juré dans sa barbe ; puis il a ajouté qu’au moins l’affreuse visite qu'il venait de vous faire serait la dernière... et là-dessus il est parti.

En effet, le vieux chiffonnier, qui connaissait toute la vie d’Ursule par ses pérégrinations dans les divers quartiers, n’avait pas plus tôt vu descendre de chez elle Landry, effaré et pressant le pas, qu’il s’était mis sur sa trace.

— Je suis bien aise de t’avoir retrouvé, mon gaillard I disaitil. Tu as mis de la complaisance avenir de toi-même te brûler à la chandelle ; et, puisque je te tiens, je vais faire ton affaire !

Il chemina rapidement vers Landry.

Au détour de la rue Copeau, quelques boutiques ouvertes

donnaient de la lumière ; à ces clartés on distinguait l’allure toujours rapide et le pas égajé de Landry.

En cet endroit, Miro s arrêta, et fil entendre un sifflement particulier.

Un, deux, trois, quatre agents de police se trouvèrent aussitôt près de lui.

— Vous n’entendez donc pas, leur dit Miro, qu’on crie à toute force ou voleur?

— Ah I c’est toi, numéro 132 !... Nous n’entendons rien du tout.

— Si fait !... au voleur !... au voleur I...

— Mais c’est toi qui cries.

— Cet homme... là-bas... devant la boutique de l’épicier... il vient de faire un mauvais coup,... arrêtez !... arrêtez I

— Arrêtez !... arrêtez !... répétèrent les agents de police.

A ce n^ot, les habitants de la rue Copeau se trouvèrent subitement répandus dans la rue et répétant à l’envi : Arrêtez !... arrêtez !

Landry fut ainsi tout à coup entouré, cerné, .«ans passage d’aucun côté, et, quoique personne no portât la main sur lui, il fut forcé de s’arrêter de lui-même.

Les agents de police le saisirent, le fouillèrent. Les couverts, la timbale trouvés sur lui, joints à sa mauvaise mine et à sa tenue débraillée, étaient plus qu’il n’en fallait pour donner raison à celui qui l’avait dénoncé. 11 fut conduit au poste pour être dirigé de là en prison.

Miro le regarda s’éloigner.

— Ouf I dit le bon Antoine, nous y voilà !... Il aurait mieux valu le faire pincer avant qu’après sa visite à Ursule... la pauvre femme !... Mais l’homme ne fuit rien de parfait. Ilsufflt qu’il soit là...

Une fois enfermé à la Conciergerie , j’en aurai tant à dire sur son compte que je l'y feiai retenir à volonié... Je mènerai les choses peu à peu... une affaire après l'autre... pour tirer en longueur... et le faire garder avec autant d’habileté que je je l’ai fait prendre... Ah ! .Miro-Talleyrand ! tu connais toutes ces rubriques-là !... Cependant voila un homme qui pour le moment n’a pas volé, et que je fais coffrer comme voleur .. Oui, mais j'en ai sauvé tant d’autres, vrais gibiers de potence, que ma conscience peut être bien tranquille.

Et, sur ce, je vais faire mon rapport.

l’avocat a la mode

L’avocat Béranger, l'ami de madame de Flamine, était ce matin-là seul encore dans son cabinet de travail, tandis que, dans le salon qui précédait cette pièce, de nombreux elients attendaient le moment où il serait vieible.

Béranger avait trente-six ans. Sa figure, distinguée et séduisante, conservait encore tout battrait de la Jeunesse, et avait déjà l’imposante puissance d’expression qui appartient à un autre âge. Les trace» du travail de I intelligence, en creusant quelques sillons sur son front et pâlissant sra traits, loin de nuire aux charmes de son visage, lui donnaient un caractère de beauté plus noble, plus élevé.

Son regard fier et puissant, la vibration harmonieuse de sa voix, une dignité inexprimable de geste, de mmntien, avaient peut-être parfois aidé à la force du raisonnement pour faire triompher sa parole. Mais ces succès, tout de séduction^ avaient seulement ajouté à ceux que devinent légitim«Beat lui conquérir une grande supériorité d’esprit et de connaissances réelles.

Sa renommée au barreau, à la ville, était éclatante, et il s'y mêlait cet indispensable engouement par lequel la monde se plaît à donner aux grands talents encore plus qu’ils ne méritent.

L’amour était venu compléter cette belle destinée.

Béranger était profondément touché de la haute vertu de madame de Flamine ; et, en trouvant dans l’atmosphère de celte femme sublime une fleur de jeunesse et de beauté, il avait porté l’amour dans son admiration et son entbouâû^e; il s’était épris d'Emma de Mérand, sur laquelle il voyait se refléter la belle anréole de la dame do charité.

Du reste, en présence de la grâce, de la beauté, un homme jeune, ardent, ne demande qu’un prétexte pour aimer, et Béranger l’avait surabondamment trouvé dans mademoiseUe de Mérand.

Ainsi, en ce moment où on le croyail occupé des grandes affaires du Palais, il songeait à se rapprocher, le plus souvent possible de madame de Flamine et de sa fille adoptive, parUes de la veille au soir pour la campagne.

11 projetait d’aller le jour môme arrêter les réparations à

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faire à un pavillon qu’il venait d’acheter près du château de Lussy, où étaient les deux dames. El c’était là qu’il comptait passer, pendant l’été, toutes les journées qu’il pourrait dérober aux affaires. /

Dans le cabinet de l’avocat Béranger, tout portait l’empreinte de la distinction et du goût le plus élevé. .

Les lambris étaient recouverts de riches bibliothèques, surmontées de bustes en marbre de grands légistes ; des tableaux d’histoire, des bronzes précieux complétaient ce luxe fait pour le sanctuaire de l’étude.

D’un côté, une porte ouverte communiquait dans une petite pièce d’étude, où l’on voyait deux jeunes secrétaires occupés è dépouiller les dossiers qui encombraient le cabinet du célèbre jurisconsulte.

Une autre porte donnait dans un salon orné pour le monde de tableaux de genre, de statuettes, d’instruments de musique, de tontes les riches superfluités des demeures à la mode.

C'était là qu’attendaient les clients de M* Béranger et ces nombreux amis qu’amènent toujours à leur suite les faveurs de la fortune.

Un des plus agités, des plus bruyants de ces visiteurs, était M. Alexandre de Courmont, homme riche, influent, député de la Haute-Saône, siégeant au centre de la chambre. Il se promenait de long en large dans le salon, d’un pas retentissant et parlant à voix haute, comme tons les richards qui m^ent grand bruit du geste et de la voix.

Ces jours-là mêmes, un succès obtenu au palais par M* Béranger avait eu un certain retentissement; la cause qu’il avait plaidée et gagnée était celle de M. de Courmont.

Le député venait, ce matin-là, remercier de nouveau son heureux défenseur. 11 prétendait aussi l’enlever pour quelques instants aux affaires et l’emmener dans son hôtel, où noadame de Courmont venait d’improviser une matinée en son honneur.

En attendant, tout le monde félicitait le député de l'heureuse issue de son procès.

— Oh ! disait-il en se rengorgeant, je ne tenais guère aux vingt ou vingt-cinq mille francs que peut valoir la bicoque qu’on m'a fait allouer; mais j'avais des créances, et il faut soutenir la force des contrats.

—Oui, l’intérêt de la société entière y est engagé.

—Et il faut montrer qu’il y a toujours des juges en France, ajoutèrent les assistants.

— Enfin, mon cher Courmoiit, dit l’un d’eux, votre cause était bonne.

— Bonne!... bumi... pas excellente, répondit-il en souriant, et je crois un peu que M' Béranger l’a gagnée... par habitude.

— Pourtant, dit un des assistants, d’après la valeur des sommes prêtées par vous sur celte maison de cultivateur et les terres qui l’entouraient, vous pouviez revendiquer la prise de possession.

— Sans doute, répondit Courmont, mais la question, trèssimple en elle-même, s’était à la longue hérissée d’une foule de difficultés qui rendaient mes droits contestables... Encore une fois, la valeur de ce domaine n’était rien. Mais une scène très-vive, qui s’était passée l’année dernière entre mon débiteur et moi, et qui avait ameuté le village, avait donné de la publicité et une importance particulière à ce procès. Il me fallait à tout prix avoir le dessus avec ces manants-là.

— Ah ! cela se conçoit.

— Le reste ne vaut pas la peine qu’on s’en occupe... Aussi, le jugement rendu, nous avons envoyé des hommes d’affaires sur les lieux pour opérer la saisie, et mon avocat et moi nous ne nous sommes informés de rien autre ; nous ne savons encore si ces formalités ont été remplies. Je vous le dis, il ne s'agissait pour lui, comme pour moi, que d’un succès d’amour- -propre... et démontrer que le député de Courmont aurait raison du paysan Claude Ferrand.

Ainsi, le domaine qui venait d’être vendu par autorité de justice était celui de Saint-Maur ; le plaideur vaincu dans la lutte était Claude Ferrand.

Un moment après, les portes du cabinet de l’avocat s’ouvrirent, Béranger donna audience aux plus importants de ses clients ; après quoi, toutes affaires cessantes, il monta dans la voiture de M. de Courmont, et tous deux se rendirent à l’hôtel du député.

Cette maison était réellement la demeure de l'hon.me riche qui met toute sa grandeur dans sa fortune et qui a besoin de l'arborer de toutes parts, comme les seigneurs d’autrefois multipliaient partout leur écusson.

L’or, les glaces, les dorures éblouissaient les regards ; de

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l’or partout, sur les corniches, les tentures, les meubles, où

de riches moulures encadraient des tapisseries mervciileusus. '

Des fleurs arrivant depuis le grand escalier, se répandant à pleines corbeilles dans l’embrasure des fenêtres, sur les cheminées, montant jusqu au plafond et allant se suspendre aux lustres d’été.

Des cristaux et des glaces, dans lesquels venait jouer un léger soleil de printemps, remplissaient l’espace d’étincelles frisées.

Les parures des femmes se détachaient dans ce merveilleux cadre. On voyait les dames groupées dans le salon, sur les divans, autour des guéridons couverts d’albums, de keapsccks; mais partout la femme disparaissait sous les atours, sous les fleurs, les plumes, les joyaux, les dentelles. Ce n’étaient plus que des ornements vivants, des parures animées.

Au milieu de tout ce luxe trônait M. de Courmont.

Le député de la Haute-Saône appartenait au type le plus '

commun de l’homme riche et vulgaire. Il pensait naïvement que la fortune constituait la seule supériorité d’un homme sur un autre, et il s’enorgueillissait de la sienne dans les justes proportions d’un million.

Il avait la figure la plus épanouie qui se pût voir; ses yeux brillaient sans cesse comme lorsqu'une pointe de vin y jette son diamant ; ses joues pleines, à chaque mouvement de tête, jetaient à bas de l’un ou l’autre côté le col montant de sa chemise; le sourire habitait ses lèvres, ses gestes, son pas léger et empressé. Le teint fleuri d'un embonpoint passable, en parfait état de santé, tout en lui comme autour de lui révélait la prospérité.

Cependant, disons-Ie tout de suite, cette face radieuse n’était qu’un des aspects de M. de Courmont : ce soleil avait des éclipses.

Le député approchait de la cinquantaine. Il avait toute sa vie laissé voir qu’il redoutait cette date fatale, non par le regret de vieillir, car à ses yeux un homme riche était toujours beau, mais par un autre motif connu de lui seul. Tout ce qui rappelait le chiffre de son âge ou celui de l’année le faisait frissonner; il restait quelque temp.s sous le poids d’une inquiétude sombre, d’une sorte de terreur froide et morne, qu’il fallait un repas, un spectacle, un concert, une ivresse quelconque pour dissiper.

De môme que le misérable Landry montrait parfois sur sa fi-

giire cave et sombre des lueurs de joie insensée, le bienheureux Courmont avait par instants le front obscurci d'une sorte de désespoir, qui ne paraissait pas moins dépourvu de raison.

Madame Espérance de Courmont, qui faisait en ce moment les honneurs d’une brillante matinée, était beaucoup plus jeune que son mari. Sa figure était assez régulière et d'une fraîcheur assez éclatante pour qu’elle pût se trouver charmante en se regardant au miroir, où le manque d'expression ne parait pas, mais elle n’en était pas moins dépourvue d'animation et de charme.

Elle parcourait son salon en entraînant après elle un tourbillon de chiffons. Des fleurs, des pompons, des rubans étaient jetés à pleines mains dans ses cheveux, sur son corsage, partout où il y avait eu place; elle nageait dans les falbalas et les dentelles, et le haut de son corps sortait tout nu de ces flots d’étoffes brillantes, qu’elle semblait près de quitter tout à fait comme Vénus sortant de l’écume des ondes.

Lorsque Béranger était entré, il y avait eu dans tous les groupes du salon un mouvement de tète pour le voir, et une expression de curiosité flatteuse.

Madame de Courmont quitta le prince allemand de Noderstad, avec lequel elle causait pour faire quelques pas au-devant du célèbre avocat.

— Madame, lui dit Béranger, après l’avoir saluée, quelque accoutumé que l’on soit à l’éclat de vos réceptions, il me semble que celle-ci est encore plus brillante.

— C’est tout simple, monsieur Béranger, répondit gracieusement la maîtresse de la maison, puisque nous voulions qu’elle eût Heu en votre honneur.

— Ah I madame... tant de bonté...

— Et puis, cette matinée est improvisée ; elle est sortie de la première pensée, qui, vous le savez, est toujours la meilleure.

— Mais, vous avez créé cette fête comme par enchantement.

— Mon Dieu, que faut-il pour une réunion f D’abord du monde : tous nos amis étaient empressés de vous connaître, je leur ai fait dire que vous seriez ici. De la musique : les artistes sont toujours charmés de se fhire entendre des personnes de goût. Des fleurs, Paris est le jardin du monde où il s’en trouve le plus... Pour la danse, elle vient d’elte-môme quand on est réuni et disposé au plaisir.

— C’est parfaitement vrai, madame.

•~-Vous voy«z donc qo’il n’est pas difficile d'improviser une petite fête.

—Quand on a d’avance diez soi l’imagination , le goût et l’élégaace.

Après ce compliment, qu’il adressa à madame de Coumont eu s’inclinant légèrement, Béranger alla se mêler aux groupes des hommes.

Le concert commença , suspendu par instant par des quadrilles et de nombreux rafratehissements.

L’harmonie se répandait au milieu de ces lambris étincelants : les parfums flottaient dans l’espace lumineux émaillé de plantes vives ; c’t tsieat le soleil et les charmes de la nature attirés dans l’intérieur des murailles, c’était partout la puissance magique qui transforme la fortune en luxe et la vie matérielle en aensationa délicieuses.

En voyant cette foule légère, radieuse, exhalant le plaisir par tous les pores, et dont les sourires, les murmures de joie étaient le seul langage, cm respirant cette atmosphère embaumée, resplendissante, cm oubliait tout le resto de la terre ; il semblait que le monde fût ainsi fait, que la créature humaine ne fût formée que pour vivre dans les splendeurs et les voluptés.

Cependant , au milieu de tous ces enivrements, e» que Béranger regardait le plus souvent et avec l’émotion la plus vive, c'était la pendule.

Madame de Courmont avait repris sa place au fond du salon.

Béranger se tenait debout à ses côtés, accoudé sur une console. Le prince de Noderstad était derrière elle, et parfois se penchait sur le dossier de son fauteuil, effleurant de sa main et de son haleine les dentelles qui flottaient sur les épaules de la belle dame. Une grande jeune fille, qui commençait à dépouiller sa chrysalide du pensionnaire pour déployer ses ailes de grande personne, était assise sur une chaise basse devant la maîtresse do la maison.

Pandaot les morceaux de musique, cee mots s’écbangeaient h voix basse :

-Oserais-je vous demander, madame, disait Béranger à madame Espérance, quels sont vos projets pour la saison?

—Nous quittons Paris à la fin d’avril, répondit-elle. Le docteur veut m’envoyer aux bains de mer... Mais, avant c^a, je dois aller passer un mois chez la marquise de Brikas... et la vie

de château est si agréable qu’on peut s’y oublier longtemps.

— La marquise de Brikas est à la campagne ? demanda le prince de Noderstad.

— Oui, dit madame de Courmont. Son mari a eu des embarras de fortune..., une mauvaise affaire sur les bras..., il est en prison..., mais, comme ils sont séparés de biens, la marquise n’a rien changé à son train de maison.

— Vous m’emmenez avec vous, ma chère Espérance, dit la jeune demoiselle, c’est décidé. J’adore la campagne, quand il y a beaucoup de monde, des réunions agréables, et qu’on ne sort pas du salon.

— Vous devriez y venir, dit madame de Courmont en s’adressant à Béranger ; la marquise serait vraiment heureuse de vous posséder quelques jours.

— Je vous rends grâce, madame, répondit-il, mais les devoirs de ma profession me retiennent à Paris.

— Vous allez pourtant souvent dans les environs... sur les bords de la Marne... il me semble.

— J’ai acheté un pavillon à Ormesson, où je compte prendre l’air un ou deux jours par semaine.

— Mais la campagne est fort triste de ces côtés-là, à ce que je crois.

— On ne peut plus pittoresque... entre le cours de la rivière et les bois.

— C’est loin de toute les grandes maisons... personne n’y va.

— C'est ce qui l’embellit peut-être.

— Je n’ai entendu parler dans ces environs-là que du château de Lussy, appartenant à madame de Flamine, qui l'habite quelques mois d’été.

— Une masure, dit le prince allemand, un manoir de deux cents ans qui n’a reçu aucun embellissement.

—Qui n’a jamais été gâté par des décorations neuves, dit en souriant Béranger.

— Du reste, reprit madame Espérance, cette madame de Flamine a une singulière existence. Sa fortune est immense, et elle ne jouit de rien.... on ne sait où passent ses biens....

—Les malheureux le savent peut-être.

— Alors... c’est pour se singulariser.

— C’est la faute du monde, madame, si les sentiments humains, généreux, si la divine charité y deviennent des singularités.

— Sia —

—H est naturel que vous défendiez madame de Flamine... Vous ia voyez souvent, je crois.

— J’ai ce bonheur.

—Mais c’est un genre de vie par trop sauvage, dit la jeune fille, de s'enfermer ainsi dans ces vieux murs, sans sortir ni recevoir personne.

— Mademoiselle de Mérand est là pour partager celte solitude, dit madame de Courmont.

— Oh I pour elle, dit la pensionnaire émancipée, il ne lui faut que son habit d'amazone, son cheval blanc et son page.

— Son page ! interrompit Béranger avec une vive surprise, je ne lui en connais pas.

— Un beau chasseur, qui pendant l'automne dernier galopait à ses côtés dans les bois.

— En vérité, je no comprends pas...

— Si, dit madame Espérance. C’est un filleul de madame de Flamine qu’elle donnait pour l’accompagner à mademoiselle de Mérand... car pour elle... une espèce de sainte... elle ne pouvait en conscience aller à la chasse.

— C’est étrange, dit Béranger à part lui, je n’ai jamais vu ce jeune homme au château de Lussy.

Puis, s’adressant à madame de Courmont :

— Et vous connaissez tous ces détails d’une manière positive, madame, demanda-t-il. •

‘ — Eït-ce qu’on ne sait pas tout dans le monde, dit madame Espérance?

—Et vous concluez de là!

— Mais... je dirais que cette solitude est bien triste, si vous n’alliez souvent la partager.

— C’est trop d’honneur, madame.

— Moi, je concluerais, dit la jeune demoiselle, que les femmes doivent prendre la vie qui leur est faite et les plaisirs qu’on leur donne.

— Et vous avez raison, ma chère, dit madame Espérance; car s’isoler du monde est faire supposer qu'on y serait peu goûtée.

— Il est heureux que vous soyez dans ces sentimonts-là, madame, dit le prince de Noderstad , car le monde perdrait trop à votre absence; et, en supposant qu’il sache apprécier la beauté et ses charmes , vous rendez justice à l’ompressemeut qu’il montre pour vous.

Après avoir répondu à ces paroles par un sourire, madame de Courmont imposa silence autour d'elle du bout do son éventail, jugeant qu'il était temps d’écouter un peu la musique.

Béranger d'ailleurs n’était plus guère à ce qui se disait et regardait plus souvent que jamais la pendule.

Quelques instants après , pendant le mouvement qui se faisait dans le salon où on prenait le thé, il se fraya habilement passage au milieu de ces flots pressés de soie et de dentelles , il franchit rapidement les degrés du grand ^calier et s’élança dans sa voiture.

apbjSis la pbsts d’om procès

Il était cinq heures du soir et la voiture de Béranger l'emportait sur la route de Yincennes.

Jamais un rapide attelage n’entralna dans son cours des rêves plus éblouissants ; jamais les coussins d’une calèche ne bercèrent sur leur moelleux satin d'illusions plus douces.

Béranger possédait tout ce que peut réunir la destinée : beauté d'âme et d’intelligence, fortune, renommée. Pour la première fois , il sentait profondément la valeur de ces dons , parce qu'il pouvait en faire jouir un être aimé.

Il était libre : son alliance eût comblé les vœux des femmes du monde les plus ambitieuses, et il se sentait plus sûr encore de la voir agréer par mademoiselle de Mérand, appuyé sur cet instinct du cœur, qui ne se trompe pas sur les sentiments quil inwire.

fl n’aurait donc su où apercevoir des obstacles pour se créer des doutes et des craintes.

Un instant, il avait été légèrement troublé en entendant parler de ce page, de ce beau jeune homme qui, l’année précédente, accompagnait Emma dans ses courses champêtres; mais le soupçon, avant de naître, s’était évanoui dans l’estime sans borne qu’il avait pour les nobles dames du château de Lussy.

En ce moment, il ne se souvenait pas même d’avoir senti peser sur lui ce nuage. Il allait passer un jour à Ormesson ; de là, dans une visite au château de Lussy, il demanderait la main d'Emma à madame de Flamine ; et il ne songeait qu'à son bonheur lorsqu’une parole, aussi douce que sacrée, accueilienât sa demande.

Béranger voyagea ainsi près de denx heares ; sa voiture roulait rapidement sur le sable fin de la route, et son esprit s’élançait d’un essor aussi doux et aussi facile dans les champs de l'avenir. v

La campagne était encore dépouillée, mais les tapis de gazon se parsemaient de fleurs dans le bois de Vinc«nnes; plus loin, les haies vives qui serpentaient dans les champs épanouissaient leurs branches d’aubépines ; des arbres fruitiers déployaient dans les airs leurs cimes blanches. Un vent du nord assez vif apportait encore de légers tourbillons de neige, mais les rayons obliques du couchant répandaient de belles nuances d'opale dans l’atmosphère. Et on voyait tournoyer ensemble dans l’espace les dernières glaces de l’hiver et les premiers pétales des fleurs printanières.

Cette perspective, riante et voilée, s’harmonisait aux dispositions d'âme de Béranger ; elle était douce et prestigieuse, avec cette empreinte austère qui règne toujours dans l’amour véritable.

La voiture avait déjà dépaæé le canal et le petit village de Saint-Maur ; elle suivait la roule de traverse qui passe à vingt pas du bord de la Marne, et que bordent encore quelques maisons à de plus rares distances.

Béranger fut éveillé de ses délicieux rêves par on ^ubrosaut qui rejeta la calèche en arrière.

Les chevaux s’étaient trouvés subitement arrêtés par un encombrement qui barrait la route.

Le voyageur baissa la glace pourreoonnaltre ce qui ^ep^^sait.

A droite, au bord de la route, était une petite maison blai»che à deux étages. Ses portes , ses fenêtres , largement ouvertes, laissaient pénétrer le regard dans tout l'intérieur, qu’on voyait entièrement dévasté et abandonné de ses habitants.

Le mobilier de cette maison venait d’être vendu à l’enchère et acheté par les revendeurs de Paris , qui en avaient déposé les divers objets sur le chemin où arrivaient en même temps les chariots et les brancards sur lesquels on allait les charger.

C’était ce déménagement qui barrait le passage.

Le cocher de la calèche et le valetmonté derrière étaient descendus de leur siège et se querellaient à grand bruit avec les marehxnds sur le plus ou moins de droit que ceux-ci avaient d’encombrer la voie publique.

Béranger mit pied à terre. Il dit à ses gens de faire retourner la voiture, de prendre la grande route qui passe sur la hauteur, et d’aller l’attendre à une demi-lieue de là, dans un endroit qu’il indiqua.

11 n'avait qu’un assez court trajet à faire pour rejoindre, par la route de traverse, le point qu’il désignait, et, la neige ayant cessé , il ne lui était qu’agréable de suivre à pied les bords de la rivière.

Lorsque Béranger fut seul , il put suivre sa route devant la maison qu’on venait de démeubier.

Le spectacle d’une vente est toujours triste, mais d’un aspect bien plus pénible encore, lorsqu’elle emporte le mobilier d une famille du peuple. La pauvreté des objets les fait paraître en ce moment-là bien plus précieux ; car on sait que les humbles meubles sont plus chers à ceux qui les possèdent que les objets vingt fois plus luxueux ne le sont au riche.

En voyant cette armoire antique, on pense qu’elle était dans la famille depuis des siècles, connue, aimée de tous les générations.

Ce vieux lit de campagne a vu la naissance et la mort des habitants qui se sont succédé dans la demeure; il a assisté aux moments les plus solennels de leur existence.

Cette vaisselle de grossière faïence a servi souvent à des fêtes, à des mariages et, toute ébréchée et presque hors de service qu’elle était, on l’admirait encore avec les heureux souvenirs qui y étaient gravés.

Dans tous ces objets qui durent éternellement, l’histoire d’une famille a le temps de s’incrire ; on les aime, on les vénère comme les annales, comme le livre d’or de la maison; et ils 'ont bien plus de prix que ces splendides ameublements qu’on change avant qu’un souvenir ait le temps de s’y fixer et qui n’ont pas une idée, pas un sentiment.

Aussi, lo'-squ’on voit tous ces objets subitement arrachés de leur place par une vente, rompus, dispersés, jetés au vent, rien ne peint mieux le désastre et la ruine de ceux que la nécessité chasse en même temps de leur asile.

Béranger faisait ces réflexions pénibles, lorsqu’un tableau plus triste encore attira son attention.

A quelques pas de la maison était une femme pâle, les yeux hagards, les cheveux et les vêtements en désordre, assise sur la terre humide. Un petit enfant, accroupi devant elle, se

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suspendait à un pan de sa robe et sanglotait. Des paysannes Ventouraient en picorant de pitié sur elle.

C’était l'exilée de la maison vendue : c'était le malheur vivant, dont le mobilier dispersé portait les tristes reflets.

Béranger continua sa route à pas lents et l’esprit péniblement absorbé.

Le jour baissait alors; et, après les rapides rayons de soleil d’avril qui venaient do disparaître, il ne restait plus qu’une soirée d’hiver. La teinte sombre des arbres encore desséchés, de la terre dépouillée, rendait les ombres plus hâtives; le froid était devenu plus vif ; les gros nuages chargés de neige roulaient sur la lune qui se levait sur la hauteur : de l’autre , côté, le cours de la Marne n’était plus qu’une ombre épaisse et murmurante.

Béranger ne savait si c’était ce changement d’horizon ou le tableau de détresse qu’il venait do voir qui influait sur lui, mais tout était triste dans son âme comme dans l’atmosphère.

11 n’avait plus la même impatience heureuse d’arriver dans le voisinage du château de Lussy } ses projets enchanteurs ne bouillonnaient plus dans son esprit; sans qu’il sût pourquoi, plus rien ne souriait, ne chantait, n’espérait dans son âme.

Il avait fait un quart de lieue sur le rivage, et les dernières maisons du village de Saint-Maur avaient depuis un instant disparu derrière lui, lorsqu'il aperçut un rassemblement de quelques paysans sur le bord de l’eau.

En approchant, il vit que c’était un convoi mortuaire, formé seulement du prêtre et de quelques assistants; mais il ne s’expliquait pas comment un enterrement se faisait à cette heure, et pourquoi sa marche s’arrêtait en chemin.

Quelques pas encore, et il distingua mieux.

Le cercueil était déposé sur le sable de la grève; le prêtre y jetait l’eau bénite ; les paysans étaient agenouillés alentour et priaient à voix haute.

Cependant, deux ou trois des assistants restés en arrière, sans avoir l'air moins recueilli, se tenaient adossés contre des troncs d’arbres. •»

Béranger s’approcha de l’un d’eux,et lui demanda comment il SC faisailque, dans ce convoi, on donnâtla bénédiction en chemin.

Le villageois ne répondit rien, et son air semblait dire au beau monsieur qui l’interrogeait qu’il ferait mieux de passer son chemin sans s’occuper de leurs affaires.

Mais Béranger, poussé par une sorte de triste curiosité, renouvela sa demande.

— Eh bien, dit sècliement le paysan, c’est ici la place où nous avons retiré de l'eau le corps de celui qu’on enterre... et on fait un acte d'expiation, à c«tle place, pour que Dieu lui pardonne. ’

—Cet homme, demanda encore Béranger, s’est donc suicidé?

Le paysan , qui semblait éprouver quelque honte, dit seulement :

— M. le curé a bien voulu permettre qu’on l’enterrût tout de même en terre sainte ; mais on a attendu jusqu au soir pour que ce fût moins connu dans le pays et qu'il n’y eût plus personne sur le chemin.

— El quelle cause l’a poussé à cet acte de désespoir? demanda Béranger.

—On a vendu sa maison et tout ce qu’il avait... il s’est vu ruiné, perdu... Voilà.

— Alors, c’est sa maison qu’on voit maintena,nt ouverte et vide, sur la route qui amène ici ?

— Oui.

— Il laisse de la famille?

-T-Une femme, un enfant...

—Ah I je les ai aperçus. ^

— Qui deviendropt ce qu’il plaira à Pieu 1

— Les malheureux !

— Ce n’est pas tout... il avait une sœur qui est la plus malheureuse des femmes avec son mari, et qu'il allait prendre chez lui ainsi que sa fille... Mais voilà, plus rien !

— Mais sa ruine était donc sans ressource?

— Oh I c’étaient des gens bien honorables et bien estimés dans le pays... on leur croyait de bons biens... mais ils devaient... les frais sont venus... et puis, un procès qui a duré longtemps... enün, le pauvre homme l'a perdu, et ça lui a enlevé tout ce qu’il possédait.

Le bruit de l’eau et du vent dans les. arbres grondait plus haut en ce moment ; un étourdissement subit rendait aussi un bourdonnement étrange dans le cerveau de Béranger ; son coeur battait douloureusement, ses jambes néchissaient, et il avait eu peine à eulendre ce qu’on venait de lui dire.

La béuédiction était finie ; le convoi mortuaire se remit en marche.

Béranger retint le paysan qui lui avait parlé.

— Je vous en prie, dit-il d’une voix brève, altérée, ditesmoi comment se nommait cet homme.

— Eh bien quoi, dit le paysan, c'est Claude Ferrand.

Et le convoi mortuaire s’éloigna.

Claude Ferrand l

Quelle puissance cruelle ce nom n’avait-il pas sur Béranger.

Une douleur poignante lui brisait le cœur. Cet affreux désastre, où se montrait la ruine, le désespoir, le suicide, la perte d’une famille entière, c’était lui qui l’avait causé.

Le remords le saisit avec une puissance terrible. Pâle, glacé, il fît quelques pas en arrière, et s’adossa contre un arbre.

Il ne pouvait se tromper lui-même ; il savait bien que c’était à lui, à son habileté oratoire que M. de Courmont avait dû le gain de son procès. ,

Il faisait alors un rapprochement cruel. Le luxe somptueux que, quelques heures auparavant, il avait vu étalé dans la maison du député, était encorg présent à ses yeux, et le tableau d’affreuse détresse était à quelques pas derrière lui.

Sa parole avait enlevé une valeur de vingt mille francs à une famille dont elle était toute l’existence, pour l’envoyer se perdre au sein d'une fortune immense, où elle ne s’apercevait pas, où elle n’était rien I

C’était comme s’il eût arraché un morceau de pain aux lèvres d’un enfant affamé pour le jeter dans la rivière qui coulait à ses pieds.

Etcela pour un misérable succès d’amour-propre, pour s’entendre adresser ces louanges froides, sans âme, que le monde jette à la vanité.

Oh! mon Dieu I mon Dieu I... et dans tout cela où était la justice? la justice dont il arborait les augustes insignes, et qu'il trahissait odieusement I

Béranger avait entendu pendant quelques minutes passer dans le bruit du vent les chants bas et lamentables qui accompagnaient le convoi funèbre.

Sans se rendre compte de ce qu’il faisait, mais sans doute dans un sentiment qui le poussait à rendre hommage à sa victime, il se mit à marcher dans la direction où le conduisaient ces chanUs.

Le convoi avançait lentement ; Béranger put bientôt le rejoindre et se plaça au dernier rang des assistants.

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l’avocat du peuple

La naît était presque tombée.

La croix de fer qui marchait en tête du convoi mortuaire se confondait avec les branches sèches des arbres ; la forme brune des assistants se mêlait avec les masses d’ombre du chemin ; mais comme si Béranger eût reçu une puissance de perception plus grande, il distinguait au milieu du cortège le cercueil de Claude Ferrand, pour le contempler avec une indicible tristesse.

Il avait mis le chapeau à la main et suivait les paysans sur le chemin du cimetière.

A ce pauvre convoi, il y avait seulement un enfant de chœur, portant la croix, un vieux prêtre en surplis de toile, les cultivateurs amis de Claude Ferrand, ces mornes assistants qui recevaient la froide humidité de la nuit sur leurs têtes nues, et quelques enfants du pays, qui ayant rejoint le cortège, marchaient nus pieds, à peine vêtus, mais gardant un religieux silence.

Puis le chien du mort qui, la tête basse, le poil hérisse, se tenait derrière la bière sans s’en éloigner d’un pas.

Au lieu des insignes de deuil, des emblèmes mortuaires, il y avait là la misère, ce deuil le plus profond de tous, et qui ne finit jamais.

Les paysans qui portaient le brancard marchaient avec peine sur le sentier tortueux, détrempé de neige, et pliaient sous leur fardeau.

L’obscurité toujours croissante, la biume épaisse et froide, remplissaient l’étendue. Les rafales de la bise, le craquement aigu des rameaux agités, le grondement lointain de la rivière, confondaient leur lugubre murmure.

Par instants, le prêtre faisait entendre un verset du chant des morts; les assistants)’ répondaient d’une voix sourde, où on sentait trembler les larmes.

En même temps, en avant du convoi, la cloche de la petite église tintait à coups lents et tristes, en appelant le suicidé qui ne trouverait pas même l’égalité de la tombe dans sa demeure éternelle.

On arriva ainsi au cimetière.

Béranger, étourdi, accablé d'une douleur qu’il ressentait

poar la première fois de sa vie, suivait toujours le cortège d’un mouvement machinal.

Le cercueil fut déposé dans la fosse préparée par le gardien de l’enclos; les prières, l’eau bénite, puis la terre éternelle retombèrent sur lui.

Les paysans avaient 1e cœur serré d’une tristesse inconnue, accablante.

Ils étaient toujours venus avec sérénité dans ce champ funèbre en accompagnant un des leurs, eux, les simples habitants de la campagne, qui, dans leur pénible existence, craignent si peu la mort ! mais cette fois ce n'était pas la maladie, la vieillesse, qui avaient ouvert cette fosse, c’était le désespoir I

Il avait fallu attendre la nuit, se cacher, pour donner la sépulture à un des habitants du pays, et la honte de son crime, si rare dans les campagnes, faisait tristement pencher la tète des paysans, assombrissait d’une manière cruelle les adieux qu’ils disaient à Claude Ferrand.

Après une dernière prière, le petit cortège se dispersa et disparut dans l'ombre.

chien de Ferrand tourna son œil sombre vers ceux qui abandonnaient ainsi la fosse; puis il se coucha au pied delà terre fraîchement remuée, la tête entre ses pattes étendues, et il resta immobile.

Béranger demeura encore quelques minutes à marcher à pas lents dans le cimetière.

Trop de pensées le préoccupaient au milieu de la révolution qui s’opérait en lui pour qu'il se demandât ce qu’il faisait là, à cette heure et dans un lieu semblable.

— Paiivre Claude Ferrand I... disait-il, qu’ai-je faitl... Je savais bien que cet adversaire que je combattais avait le droit pour lui ; et par légèreté, par orgueil, j’ai voulu gagner la cause de l’autre partie ; puis je me suis glorifié d’un odieux triomphe; Ferrand a été ruiné, il s'est tué... Et je suis là maintenant, près de lui, sans qu'il puisse m’adresser un reproche... Car ceux qui ont souffert jusqu’à mourir se taisent... .la tombe ferme leur bouche... Les voilà !... Oui, les amis de Ferrand se sont déjà éloignés... Ce chien va mourir à cette place... et tout sera fini.

Oh 1 moi, du moins, moi, qui ai tant à expier, je reviendrai souvent demander mon pardon, à cette tombe... La reconnaîtrai-je seulement? il fait si sombre que je ne retrouverai

pas l'endroit du cimetière où je suis venu ce soir... et on ne mettra point de nom, point de croix, sur la tombe du suicidé.

En songeant à cela, Béranger arracha deux branches aux cyprès de l’enclos, en ôta les feuilles, les lia en croix avec un ro.^eau, et planta ce symbole pieux, et cette indication pour lui, sur la fosse de Qaude Ferrand.

Le regret, le remords, avaient en un instant éveillé mille idées nouvelles dans l’esprit de Béranger.

Dans le silence de la nuit et du cimetière, il se disait :

— Et qui sait si, dans cette carrière que je croyais si belle, je n'ai pas causé d'autres maux irréparables et fait d'autres victimes ?

Défenseur des intérêts et de l'honneur des hommes I quel titre plus sacré s'il était toujours vrai !...

Plus on est élevé dans la carrière, plus on est sujet à errer; le talent, la réputation attirent à nous, avocats célèbres, les hommes opulents, qui peuvent rétribuer largement ces avantages. Le pauvre est défendu par l'éloquence à bon marché du débutant inhabile, ou de Vavocat d'office, soutenant avec froideur une cause forcée.

Ainsi, mon Dieu, la science qu’on a puisée des années dans les archives des lois, l’étude qu'on a faite pour embellir son geste, son langage, pour rendre sa parole forte et séduisante, tout cela sert parfois... trop souvent peut-être à consacrer l’iniquité !

Oh I périssent ces dons funestes, cette éloquence menteuse, ce génie aveugle et trop facilement pervers qui a pu me conduire à de brillantes infamies I J'abdique cette carrière qui n'a servi qu'à mon égoïste avantage, et jamais an bien... je déchire la robe du prétoire que j'ai profanée... je ne sois plus avocat I je ne veux plus rien être 1

Oui, je le jure ici, ajoute Béranger d’une voix vibrante de larmes, le malheureux qui dort sous cette tombe sera le dernier perdu par moi.

Il fit quelques pas rapides pour se diriger vers la sortie du cimetière; mais, comme si quelque chose do surnaturel lui eût défendu de s'éloigner encore, l'eût retenu à cette place, à celte terre, il s'arrêta subitement.

Une idée venait de le saisir, il pressa son front de ses mains.

—Oh I quelle pensée 1 dit-il. Je suis avocat. Si, an lieu d'abjurer cette profession, je la relevais de l'orgueilleux égoïsme

où je l’avais placée pour la consacrer réellement âux faibles, aux opprimés, pour en faire un sacerdoce !

Alors, les dons que la nature et l’éducation ont mis en moi, je ne les vendrais plus, je les donnerais aux malheureux. Comme le soldat donne son sang pour son pays, je verserais mon intelligence dans les combats judiciaires pour le seul amour de Ihumanité.

" Désormais le faible, le déshérité, aura réellement un défenseur.

Béranger était appuyé sur la pierre d’une tombe rustique ; il respira largement l’air qui depuis quelques moments manquait à sa poitrine, et leva vers le ciel son regard inspiré.

La nuit s’était avancée depuis que Béranger errait dans cette enceinte. Cependant en ce moment les ombres qui l’enveloppaient devinrent plus limpides, les croix rustiques, les arbres harmonieusement groupés se détachèrent peu à peu sur une teinte de blancheur azurée; un retour de douce lumière vint éclairer le cimetière.

C’était la lune qui arrivait au-dessus du rideau d’arbres dont était bordé l’enclos ; sa clarté calme, unie, se répandait largement sur le champ de croix, de cyprès, de l’enceinte consacrée. Les brumes du soir n'étaient plus qu’une blanche vapeur flottant doucement au-dessus des tombes.

Béranger voyait la fosse de Claude Ferrand, il voyait la terre nouvellement soulevée, et la croix formée de deux branches de cyprès qu’il y avait plantée.

— Oh ! toi que j’ai perdu; dit-il, si tu peux m’entendre en ce moment, tu seras consolé. Tu sais que sur la terre toute noble pensée pour arriver à régner demande ses martyrs; tu pardonneras à ta triste destinée en voyant qu’elle va servir à sauver quelques-uns des pauvres opprimés que tu laisses en ce monde.

Et je jure par cette croix de dévouer ma vie à la sainte cause que j’embrasse.

Je suis jeune, riche, honoré, déjà célèbre; tous ces avantages, tout ce que je sois, tout ce que je possède sera mis au service d’une seule pensée, sera voué à la carrière où je vais marcher.

Je consacrerai tout ce que le ciel ma donnée à une œuvre sacrée; je serai réellement le défenseur du faible.

Je serai \' avocat du peuple.

Après ce serment Béranger sortit du cimetière de campagne. Il avait alors l’esprit calme pour la réflexion, et en même temps plein de vigueur et d’énergie.

Il fut éveillé de ses pensées par la voix de ses domestiques, qui depuis une heure le cherchaient avec inquiétude de tous côtés. Il remonta en voilure ; mais comme le cocher, poursuivant la roule commencée, allait se diriger vers Ormesson, Béranger se rappela seulement alors les projets enchanteurs qui l’avaient bercé jusqu’à ce point de son voyage ; il tressaillit, se pressa vivement le front, et, faisant retourner la voiture, il dit à ses gens :

—A Paris.

LES DEUX SECBéTAIBES

Dans la petite pièce d’étude située à côté du cabinet de l’avocat Béranger, ses deux jeunes secrétaires étaient assis devant leurs pupitres de travail auprès d’une fenêtre ouverte.

L’un d’eux, Avenel, avait dix-neuf ans, une figure charmante, une taille délice et élégante.

Sa physionomie vive, intelligente, pleine d’une assurance hautaine, se nuançait parfois d'une teinte de sensibilité. Mais celle dernière expression ne semblait qu’en germe, tandis que les autres étaient lar.gement développées. Il y avait aussi dans son maintien, dans sa frêle stature un aplomb parfait, des poses merveilleuses, et, lorsqu’il passait sa main blanche et fine dans scs beaux cheveux blonds en rejetant sa tête en arrière et en regardant les gens du haut en bas, c’était un petit modèle d’orgueil et de suffisance, plein, en même temps, de grâce et de charme.

L’autre, nommé Placide, humble copiste, d'une année plus âgé que son collègue, par la simplicité et la modestie de son caractère était en réalité beaucoup plus jeune.

Gros, épais, taillé sur le galbe d’une borne, sa figure était lourde et sans grâce comme le reste de sa personne. Son front disparaissait à demi sous' une chevelure plate et brune, qui tendait toujours à venir l'ombrager ; ses yeux étaient petits et insignifiants ; le bas de son visage rond et épaté.

Mais sa bouche avait parfois un sourire charmant, lorsque l’excellent cœur du brave garçon venait y répandre sa douceur et sa bienveillante aménité.

La position des denx jeunes gens était ë peu près égale dans la maison de M* Béranger ; l’espèce de dislance qui s’était établie entre eux ne venait pas de leurs attributions respectives, mais do la nature aristocratique d’Avenel, et de la condescendance de Placide qui lui passait tous ses airs de supériorité.

Ainsi, en ce moment, le dernier taillait la plume de son compagnon, tandis que celui-ci se balançait sur sa chaise en regardant par la fenêtre les équipages aller et venir dans la cour de l’hôtel.

— Monsieur Béranger devrait bien nous acheter des plumes de métal, dit Placide, tout en faisant jouer son canif.

— Du tout, mon cher, dit son collègue, tandis que tu tailles ma plume et que je t'attends, nous pouvons ne point travailler, sans nous en faire de reproche.

— Mais il faut que je travaille, moi, reprit Placide, afin de commencer mon droit cette année... de me faire un état... dont vous n’avez pas besoin, vous, monsieur Avenel.

— Qu’en sais-tu î

—C’est vrai que je n’en sais rien !... j’y songe à présent... Moi, je me nomme Placide Barigot, et je suis fils d’un ancien huissier de chef-lieu d’arrondissement... Mais vous, on ne connaît que votre nom d’ Avenel, et on ne sait rien du reste.

— C’est parfaitement juste. Placide.

— Ce qui ne m’empêche pas... sans que je sache pourquoi... de vous croire riche et d’une grande maison.

— Voilà des sentiments qui t’honorent, mon cher collègue.

— Mais, moi, j’ai perdu mes parents... il faut que je me crée un sort... et je voudrais être avocat.

— C’est un bel état, n’est-ce pas ? dit Avenel en glissant un regard malin à son compagnon.

— Je crois bien, dit gravement Placide ; le défenseur de la veuve et de l’orphelin.

— Ah 1 je t’y prends, brave garçon 1 ... J’ai voulu te faire dire cela pour savoir si ton innocence ne se démentirait pas.

— Comment, monsieur Avenel?

— Mais oui, mon gros collègue. S’il y a un avocat qui défend la veuve et l'orphelin, il y en a nécessairement un autre qui plaide contre eux et veut les opprimer. Il serait donc aussi exact de dire que l’avocat est V oppresseur de la veuve et de l’orphelin. ^ ,

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— Tiens, c’est vrai... je n’y avais pas pensé.

— Console-toi, Placide, il y en a bien d’autres que toi f... Voilà des siècles que le monde se passe cette bêtise de main en main sans songer à y regarder une fois... Seulement toi, Placide, tu es plus lieu-commun qu’un autre... tu es le lieucommun incarné, mon garçon... Mais il ne faut pas t’en désoler... je ne t’aime pas moins pour cela.

—Voici votre plume, monsieur Avenel.

— Bon... travaille à présent.

— C’est que j aurais quelque chose à vous dire.

— Dis, alors.

—Ne trouvez-vous pas que depuis quinze jours... trois semaines... tout est bien changé ici? M. Béranger a l’air, non pas sévère, mais grave, sérieux... Il reste longtemps en silence et s’enferme presque toujours seul dans son cabinet.

— C'est possible, Placido.

— Ensuite, il fait refuser sa porte à presque tous ses clients... gens considérables et titrés... Il m’a même chargé de reporter les dossiers de plusieurs affaires dont, à ce qu’il paraît, il ne veut plus se charger.

— Il venait tous les matins une cinquantaine de clients à Pheure de réception de maître Béranger tandis que maintenant on n’y admet presque personne, et tu t’es aperçu de cela !... Dieu ! quelle perspicacité t

— Puis M. Béranger, qui ne sort presque plus dans Paris, va très-souvent à la campagne... dans un endroit très-rapproché à ce qu’il parait, car au bout de quelques heures il est de retour... Mais vous devez savoir où cela est... car la semaine dernière il vous a emmené avec lui.

— Encore une observation !... En vérité. Placide, tu as une sàgacité d’esprit admirable.

— Ah ! c'est que j’aime tant M. Béranger que, lorsqu’il s’agit de lui, j’aperçois tout, je découvre tout ce qui se passe !

— Pauvre bon garçon !

-Et vous, monsieur Avenel, que dites-vous de tout ceci?

— Tiens, dit le jeune secrétaire sans répondre et en se penchant à la fenêtre, voici un client qui va faire exception aux autres, car certainement il sera reçu.

— Oh !... qui est-ce donc?... un duc ?... un pair de France?

— Oui... c'est tout à fait ancien régime... regarde sa barbe blanche.

—Tiens, dit Placide en regardant à son tour, le père Antoine Miro, le chiffonnier... Qu’est-ce qu’il vient encore faire ici ?... '

Le savez- vous, monsieur Avenel ?

— Oui... sa lanterne plaide contre le soleil... elle revendique i

l’adjudication complète de la lumière.

— Vous ne voulez pas me répondre ? I

— Va lui demander.

— Oui... il entre chez M. Béranger, .j'entends ouvrir l’anti- '

chambre... un drôle de client pourtant... Ainsi, vous ne savez pas ce qui a amené tous bes changements-là dans la maiison de !

monsieur ?

— Tout ce que je puis t’affirmer, Placide, c’est qu’il ne m’a 1

rien dit.

— Et vous n’avez rien deviné ?

— ^Eh bien... tu ne songes plus à travailler?

— Si fait... si fait... dit le jeune copiste en remuant tous les papiers de son pupi’re, il faut que je mette en ordre les pièces *

du procès relatif à la propriété de Saint-Maur... M. deCoto'mont est déjà venu les demander.

— Le gros député ?

— Comme monsieur n’a pas voulu le recevoir, il est entré ici. i

— C’était amusant.

— Mais, pour ne pas fâcher un si riche client, je lui ai dit que monsieur était parti pour Ormesson.

— Si matin ?

— Ça ne fait rien... Là-dessus M. de Courmont s’est mis à sourire d’un air fin, et il a parlé des dames du château de Lussy... de madame de Flamine.

— -\h!.. El que disait-il de cette dame ? demanda Avenel, j

qui, en ce moment , s’occupait à lancer en l’air un paquet de ♦

plumes el à le rattraper en retournant la main.

— 11 disait que madame de Flamine faisait bien peu de toilette pour son rang, et que si madame F.spérance, sa femme, n’était pas mieux parée que cela, il l’aimerait moins.

— Ensuite ?

— Que madame de Flamine était a^sez belle, mais beaucoup trop pâle; et que si madame Espérance, sa femme...

— Après ?

— Que madame de Flamine, à ce qu’il paraissait, dissipait tous ses biens à les jeter à la tête des indigents. .. et que si ma-

dame Espérance semait ainsi son argent sur la paille au lieu d'acheter des diamants, il la ferait interdire.

— Et puis ?

— Et puis, c'est tout.

— A la bonne heure, dit Âvenel en continuant à jongler. Car si M. de Courmont ou un autre s’avisait de mal parler de madame de Flamine, je ferais sauter sa tête comme ce paquet de plumes.

— Juste ciel I ... vous la connaissez donc?

— Travaille, ami Placide.

— Ah I oui... M. de Courmont attend... n est toujours si radieux du gain de son procès que, ne pouvant voir monsieur, il en a parlé une heure avec moi... H a vendu la petite maison de Saint-Maur et le peu de terres qui sont autour vingt-cinq mille francs... Qu’est-ce que ça peut faire, vingt-cinq mille francs, quand on a plus d’un million ?

— Cela fait beaucoup quand on a un million, dit Avenel ; cela fait encore davantage quand on en a deux... Plus on a d’argent, plus on est avide... tu sauras cela plus tard, mon garçon... Ah I voila le père Miro qui a fini son audience.

— Pourtant la fortune ne fait pas le bonheur.

— Encore, Placide I

—Quoi donc ?

— Qu’est-ce que tu viens de dire : * La fortune ne fait pas le bonheur. •

— ^Eh bien ?

^Pourquoi ne dit-on pas aussi : la santé ne fait pas le bonheur, la beauté ne fait pas le bonheur ? La fortune ne le fait pas, mais, comme le reste, elle y contribue... Tu vois que le lieu commun est toujours bête et menteur.

— Je me corrigerai, monsieur Avenel...

— Le temps s’élève... J’aimerais sortir un peu à cheval, dit le jeune secrétaire en bâillant à demi.

— Je vous promets que je me corrigerai, répéta Placide. Mais, vous qui avez tant d’esprit, vous feriez mieux de l’employer.

— .4 quoi ?

— A savoir d’ou vient le changement de manières de M. Béranger, afin de mo dire le secret de cette solitude subite et de cette méditation de tout le jour.

— Oui,., l’homme est friand du mystère ;... mais ;e crois

qu’icf, mon cher, les perles sont trop fines pour le moineau, et que quelques grains de millet feraient mieux son affaire.

En cet instant, la porte de communication qui donnait dans le cabinet s’ouvrit, et Béranger entra dans la pièce d'étude.

— Il parait qu’on n’a guère travaillé aujourd’hui, dit-il en jetant un coup d’œil sur les pupitres couverts de papier blanc.

— C’est comme hier, dit naïvement Placide.

— Et puis, c’est demain dimanche, dit Avenel pour seconde excuse.

— Voilà de bonnes raisons, répondit en souriant Béranger; il faut m’en contenter... Et pourtant je venais vous dire que la journée était finie... Nous allons pour tout l’après-midi à la campasne.

—Ah I nous sommes prêts’! dirent en bondissant de leur place les deux jeunes scribes.

— Vous, Avenel, vous allez monterà cheval, reprit Béranger.

— Ah I comme Wilfrid va galoper ! s’écria entre parenthèse Avenel.

— Vous irez à Saint-Maur, à cette maison des bords de la Marne, où je vous ai une fois conduit... Voici les clefs... Vous ouvrirez... vous donnerez de l’air partout... Vous jetterez un coup d’œil pour l'arrangement intérieur... il ne serait pas mal de faire préparer une collation... puis vous m’attendrez.

— Longtemps, monsieur?

— Une heure à peine... et il faut que tout soit prêt.

— Je vais courir comme le vent, et tout bouleverser là-bas... Ah ! comme je vais m’amuser l dit Avenel.

—Vous, Placide, je voua emmeno avec moi, dans la calèche.

— Avec vous, monsieur... Ah ! comme je vais être heureux, dit Placide.

BKTOUB A L’KSPÉBANCB

Quelques instants après, Avenel galopait le long des boulevards sur un cheval anglais, vif, fringant, léger comme son cavalier, et touchait déjà la barrière du Trône.

Béranger, ayant à côté de lui, dans sa calèche, le jeune Placide, se dirigeait vers le quartier du jardin des plantes, clans lequel il devait s’arrêter avant de prendre la route de Saint-Maur.

( lomme on vient de le voir, Béranger avait déjà accompli

dans sa profession la solennelle réforme qu'il s’était jurée à lui-même. 11 ne devait plus mettre sa parole aux gjges du premier venu, mais seulement de celui dont la cause serait juste à ses yeux. Il ne devait plus servir l'opulenl client pour le bénéfice et la renommée qui lui en reviendrait, mais soutenir l’opprimé auquel sa pauvreté ôterait les moyens de se faire défendre. La généreuse charité qu’il ferait de sa puissance oratoire compenserait pour quelques-uns le malheur de nos temps, qui veulent encore qu’on achète la justice.

Cette réforme n’avait pas été aussi facile que Béranger l’avait cm dans l’enthousiasme du premier moment, lorsqu’il en prononçait le serment sur la tombe de Claude Ferrand.

Le célèbre légiste eût facilement sacriGé la fortune, la renommée, mais il avait bientôt vu qu’il lui faudrait sacriBcr son amour. Il savait qu’Emma, ia fille adoptive de madame de Flamine, ne ferait jamais qu’un brillant mariage; et, lorsqu’il venait de prendre la résolution de consacrer ses biens à une mission réparatrice, d’abdiquer sa gloire mondaine, il ne pouvait poursuivre ses projets de bonheur dans une union passionnément désirée.

Ainsi, en sortant do cimetière do village, il s’était détourné de la route d’Ormesson pour revenir à Paris.

La révolution subite, étourdissante de ce moment, avait eu le pouvoir de le faire cruellement souflFrir sans avoir celui d’ébranler sa résolution.

Il avait immédiatement commencé son œuvre d’expiation; et, depuis son retour dans son cabinet d’avocat, changé en sanctuaire, il ne s’étaif occupé qu’à brûler ce qu’il avait adoré et à adorer ce qu’il avait brûlé.

En ce moment, il se rendait chez Ursule Landry, la pauvre femme privée de tout espoir de salut par la mort de son frère.

Dans ce quartier désert, il découvrit au bout de quelques instants de recherches la rue du Puits-de-l’Ermile, puis la petite maison qu’on lui avait indiquée, et il fit arrêter la voiture.

Ursule Landry était tombée bien plus bas dans le malheur depuis le jour marqué par l’apparition chez elle de son mari.

Elle était libre alors de souffrir et de mourir en paix. Le brave Antoine Miro l’avait mise à l’abri de nouvelles atteintes de son mari, en faisant prendre et claquemurer en prison l'affreux Landry, que le débonnaire agent de police remettait

aux mains de son gouvernement en échange de tous les malfaiteurs qu’il lui avait laissé échapper.

Mais Ursule était restée accablée sous le coup terrible que lui avait porté la mort de son frère. Il n’y avait plus d'espoir mêlé à sa misère, plus de lendemain moins sombre, dont l’attente pût faire supporter les tristes jours. Elle était restée dans l’état de défaillance dans lequel la cruelle nouvelle l’avait jetée; immobile dans son fauteuil, sans regard et sans voix, la tête penchée sur sa poitrine, et le corps agité d’un tremblement nerveux.

Landry avait enlevé de la retraite de sa femme le peu d’objets de valeur qui s’y trouvaient encore.

Geneviève, pour soutenir sa mère, allait toujours parcourir les bois qui lui offraient gratuitement le fonds de son commerce. Depuis quelques jours, les violettes donnaient abondamment; la jeune 611e en faisait une ample récolte qu’elle revenait vendre aux fleuristes de Paris.

Ce faible bénéhee sufhsait à soutenir l’existence des deux femmes, mais rien ne pouvait relever leur âme abattue.

Béranger entra chez madame Landry.

En ce moment, Ursule, assise dans son vieux fauteuil de laine verte, sommeillait à demi, la 6gure pâle et ombragée par la coiffe noire qu'elle portait depuis la mort de son frère.

Geneviève était assise sur son escabelle aux pieds de sa mère. Sa récolte de violettes, non encore liées en bouquets, était jetée avec négligence autour d’elle; elle ne .songeait pas même à ce soin suprême pour elle. La jeune fille, tenant la main de sa mère, observait avec angoisse ce tremblement glacé, qui lui semblait le signe d’une vieillesse anticipée... peut-être d’une mort prochaine I

La Hgurc de ces deux femmes dans ce cadre assombri do misère formait un tableau où la plus cruelle détresse se mêlait d’une profonde et touchante poésie.

Béranger le contemplait avec une indicible tristesse.

Placide, à quelques pas derrière lui, regardait cette jeune ülle entourée de ses paniers de violettes... Il considérait avec charme cette belle et simple enfant au milieu de ses fleurs... Mais, dans son âme na'ive et généreuse, il l’admirait surtout parce qu’elle était malheureuse.

Geneviève, elle, venait d’apercevoir Béranger.

Un regard de la vue intérieure lui 6t apercevoir que cet

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homme qu'elle voyait pour la première fois, que cet étranger arrêté là, sur le seuil de sa demeure, était un sauveur.

Elle tressaillit et pressa avec force les mains d'Ursule en s'écriant à demi-voix :

— Ma mère !...

Madame Landry releva la tète et vit avec surprise un homme inconnu et de haute apparence qui se présentait chez elle. Elle essaya de se lever pour aller à lui.

Mais Béranger la prévint en prenant aussitôt une chaise en face d'elle.

— Madame, dit- il d'un ton de confiance douce et communicative, je sais que vous vous trouvez bien tristement dans cette maison... que vous souffrez d'habiter ce sombre logement... qui a tant de sujets de vous paraître repoussant... et je viens vous offrir une autre demeure...

Ursule regarda son visiteur inconnu avec ce double étonnement qu’un homme d'une classe élevée à ce qu’il paraissait connût les détails de sa vie intime, et voulût bien s’en préoccuper.

— Je sais aussi, continua aussitôt Béranger, que depuis vingt ans vous supportez les souffrances sans bornes d’un mariage mal assorti... Mais vos maux sont peut-être sur le point de finir, madame... Je vous donne l’assurance qu'on travaillera activement à rompre votre chaîne.

A ces mots, Ursule sans répondre joignit les mains devant Béranger avec une expression d'indicible reconnaissance.

Geneviève vint se placer derrière le siège de sa mère et se pencha vers elle, comme pour la tenir sous l’inQuence bienfaisante de sa douce tendresse.

— Je vous répète, madame, reprit Béranger, heureux de répandre l’espérance, je vous répète que, dès que vous serez dans une retraite assurée, d’où vous pourrez attendre paisiblement le cours des événements , on sollicitera et on obtiendra sans doute votre séparation d'avec votre mari.

— Monsieur, dit Ursule, qui trouva enfin la force de ptendre la parole, j’ignore comment vous pouvez être si bien instruit de ma triste situation, mais je crois à votre bienfaisant intérêt... Oui, j’y ai foi comme s’il m’était prouvé... et que la cause n’en fût pas un mystère pour moi.

— Ma profession d’avocat , répondit Béranger , me met à même de vous servir, et mon désir de le faire est extrême...

Vous avez tous les droits pour obtenir une séparation judiciaire.

—Oh ! oui, monsieur de bien tristes droits qui consistent

dans !e caractère indigne de celui à quion était lié, et les souffrances qu'il vous a causées !

— On peut prouver que votre mari a dissipé sa fortune et la vôtre, on peut prouver ses mauvais traitements envers vous?

— Tous les outrages, dont le moindre servirait à faire rompre le mariage, m’ont été prodigués. Je me suis mariée il y a vingt ans on Franche-Comté; j’avais une dot convenable et j’étais d’une famille honnête. Guillaume Landry que j'épousai venait d’hériter de son père. Dans une province retirée, l’aisance ne devait donc pas nous manquer. Mais je m’aperçus au bout de quelques mois à peine que l’héritage de Landry avait subitement disparu sans que j’aie jamais su comment cela s’était fait... car il y a toujours eu des secrets étranges dans la vie de mon mari... Nous vînmes peu de temps après à Paris, où Landry n’ayant jamais voulu se livrer à aucun travail, ma dot seule devait suffire à nous soutenir. Deux années ne s’étaient pas écoulées qu’elle se trouvait entièrement dissipée... Depuis ce temps, les privations, Ips besoins, les larmes furent ma vie, à moi, dans le réduit de la misère. Celle de mon mari se passait dans une pauvreté cj nique, qui s'étalait aux regards, ou dans les orgies qu’amenaient quelques bénéfices illicites.

— Pauvre femme I vous aviez encore à rougir de lui I

— Guillaume sentit que je le méprisais et il me détesta.

— C’est le cours ordinaire des sentiments dans ces unions-là.

— Oh ! croyez-le bien, monsieur, c’est pour nous, femmes du peuple , qu’existe réellement l’enfer des ménages , parce que la grossièreté des vices chez nos maris redouble l’horreur qu’ils inspirent.

— Oui... c’est vrai... pour les femmes des autres classes, un mari de conduite immorale n’est que vicieux ; pour les femmes du peuple, il est hideux. Ce n’est plus la débauche voilée, mystérieuse , qui ne laisse pas de taches visibles sur le front do l’homme ; c’est l’ivrognerie avec ses haillons souillés do vin et d’écume; c’est la colère, éclatant en jurements épouvantables. L’homme du peuple pervers emporte do la maison l’argent qu> y répandrait l’existence, y rapporte la misère, la faim , la terreur... il tient toutes les souffrances dans sa main rude et brutale.

— Et pourtant, monsiear , c’est pour nous... pour nous qui vivons dans ce supplice , que la séparation de corps est surtout difficile... le plus souvent impossible!... Car il faut payer les frais... il faut de l’argent, et nous n'en avons pas!... Oh I c’est encore le privilège des femmes riches de racheter leur liberté!... Mais nous, liante d'argent, il ne nous est pas permis de nous dire malheureuses, d’implorer la justice qui nous sauverait... Il faut cinq cents francs pour faire rompre son esclavage. . . On vous dit cent fois que vous avez le droit ; mais il faut cinq cents francs pour qu’on le dise au palais de justice.

— Malheureuses femmes I... Et il y a des milliers d’entre elles qui en sont là !

— Ensuite, sans protection, sans appui, cette séparation augmente de difficultés pour nous... On nous marchande le salut que nous implorons à genoux... on veut savoir si nous avons assez souffert; on compte les larmes, on examine la trace des coups , on sonde les blessures ; s’il nous manque quelques gouttes de sang à fournir en témoignage de nos tortures, ou que ce sang n’ait pas été versé devant témoin, il n’y a pas lieu à être délivrée; on nous laisse dans notre chaîne... Oh ! cela fait frissonner d’y songer, quand on est la femme de Guillaume Landry.

-Rassurez-vous, madame... on peut réussir aussi... et j’ose promettre votre délivrance.

— Enfin, monsieur, il y a deux ans, je me suis enfuie de la maison de mon mari... bien moins encore pour moi que pour en arracher ma fille... La pauvre enfant grandissait dans cet enfer de discordes et de vices, et j’en mourais de honte autant que de douleur.... Il me semblait que moi, sa mère, je lui aurais dû un asile respectable, au sein de la famille, et voilà ce que je lui offrais à la place!... Je l’emmenai, j’allai me cacher dans un quartier éloigne. Mais je savais que mon mari pouvait toujours découvrir ma demeure... El dernièrement j’en ai eu la preuve cruelle... il est venu ici nous enlever le peu qui nous rcotail.

— Le misérable I

— Oh ! ce qu’il y avait de plus cruel pour moi était sa présence, sa vue odieuse qui me semble faire bondir mille serpents dans mon sein ! Dieu vous garde, monsieur, de savoir jamais ce qu’est la haine dans le mariage ! Il n’y en a pas de plus affreuse... Landry s’est montré ici tel que je l’ai toujours

vu, lâche devant le travail, avide devant la rapine, impérieux, violent... Puis, mêlant ses outrages de promesses extravagantes pour l'avenir. Car, au milieu de tous scs vices, mon mari a aussi des accès de folie ; il parle sans cesse d'une fortune immense qui doit lui.arriver. Ou il y a dans sa vie un secret bizarre, incompréhensible pour moi, comme je le disais tout à l’heure, ou son cerveau est par instant complètement troublé... Enfin, depuis ce moment, il m’a faissé la paix... la paix dans la maladie, la misère I

Ursule était accablée de ces pensées douloureuses ; elle pâlis.^ait et tremblait sous leur impression poignante.

Geneviève, penchée vers elle, entourait son cou de ses bras et l’embrassait en pleurant.

Béranger avait pris la main de la pauvre femme avec une pitié attendrie.

Placide, toujours debout et immobile à quelque distance, essuyait une larme.

— Prenez courage, madame Landry, dit Béranger. Je vous - l’assure encore , cet odieux mariage sera rompu : mais il faut que vous rappeliez les forces de votre âme.

— Oh ! pardonnez-moi, monsieur, murmura Ursule, je reprendrai force et courage lorsque vous me l’ordonnerez.

— Il le faut surtout, continua Béranger, pour cequi me reste à vous dire, car je vais vous parler du plus cruel de vos malheurs. 'Vous aviez un frère qui devait être votre appui, votre protecteur... et vous l’avez perdu.

— Oui, perdu 1 dit Ursule en frémissant. Et de quelle mort mon Dieu !

— D’une mort bien affreuse ! dit Béranger, dont la voix aussi tremblait en ce moment. Pour cela, je ne chercherai pas à vous en consoler, et c’est un simple soulagement à vos peines que je veux vous offrir... Mais enfin, après la perte de ceux qui nous sont chers, nous aimons à penser du moins que leurs dernières volontés seront remplies. C’était la volonté de Claude Ferrand que vous habitassiez aveevotre fille dans sa maison... Eh bien! Ursule, Geneviève, c’est dans celte maison que je vais vous conduire.

— Est-il possible, mon Dieu !... mais cette maison a été vendue !...

— Hélas! oui, madame... Je puis cependant vous certifier que c’est là où vous habiterez.

— Moi I... jnste ciel ! Ecoute donc, ma fille !... nous allons aller vivre dans celte chère habitation de mon frère 1... Etre au milieu de tout ce qui lui appartenait... penser à lui sans cesse... et pleurer en paix I

Ursule était comme enivrée de ce triste bonheur.

— O monsieur, monsieur, est-ce bien vrai ! dit Geneviève en joignant les mains avec extase devant Béranger.

Elle ne trouvait point d’expression pour peindre sa reconnaissance. Elle contemplait Béranger avec une admiration enivrante ; et, aux bienfaits réels que ce protecteur venait répandre, il lui semblait qu’il se mêlait encore l'enchantement d’un doux rêve.

Béranger, pour faire trêve à des émotions trop vives, annonça à madame Landry et a sa fille qu’il allait les emmener à Sainl-Maur à l’instant même.

11 ajouta que, le lendemain, il ferait payer le terme de loyer dû dans la maison où elles étaient, et qu'elles n’avaient à s’occuper de rien, si ce n’était à se préparer à partir.

Ursule était trop affaiblie par ce passage subit du désespoir à une situation pleine de douceur et d’espérance, pour songer à rien dans ce départ précipité , et Geneviève, si jeune et si inexpérimentée, ne pouvaity voir non plus aucun obstacle.

Les deux femmes passèrent seulement dans la pièce voisine pour se revêtir de leur habillement le plus convenable et revinrent aussitôt.

Dans ce départ de la maison qu’elle habitait, une seule pensée frappa Geneviève.

Elle vit en rentrant dans la première pièce ses paniers de violettes posés par terre. La jeune fille n’avait jamais possédé en propre et ne possédait rien , encore que ces fleurs qu’elle allait ramasser pour les revendre. Gomme la voisine Cauchin avait été souvent bonne pour elle pendant son séjour dans la maison, elle songea à lui faire don de ces violettes à son départ.

Geneviève exprima donc tout haut sa naïve pensée à sa mère.

Mais, comme elle se baissait pour prendre les paniers et les descendre au rez-de-chaussée, Placide se précipita en disant qu’il en épargnerait la peine à mademoiselle Geneviève ; car il se sentait déjà heureux de faire quelque chose pour elle.

Il passa deux paniers à ses bra-, en prit deux à ses mains; Béranger glissa quelques pièces d’or sous les violettes, et le

gros l)on garçon, ainsi encadré de fleurs, descendit porter le présent chez le cordonnier Caucbin.

Ensuite, Béranger cl madame Landry prirent place dans le fond de la calèche, Geneviève et Placide sur le devant, et les chevaux partirent rapidement sur la route de Saint-Maur.

UN âsilb sous feuilles

Le voyage se fit en silence.

Béranger restait recueilli dans le grave et noble bonheur qu’on éprouve à exercer une haute bienfaisance ; Ursule et Geneviève étaient encore dans l’excès de la surprise de la joie, dont l’étourdissement s’augmentait par le roulement de la voiture et la course rapide des arbres sur le bord du ohemin.

Au village de Saint-Maur, Béranger fit arrêter la voiture, et il descendit avec les personnes qui l’accompagnaient, pour gagner à pied la maison dans laquelle on se rendait et qui était, comme on le sait, l'une des dernières qui s’étendent sur le bord de la Marne.

Ce jour de printemps était tiède et éclairé des teintes adoucies des premiers soleils j le gazon touffu au bord de l’eau était doux à la marche; et les êtres les plus affaiblis ne pouvaient trouver quo du charme dans ce trajet, accompagné des parfums d'aubépine, des murmures assoupis de l’eau et de la campagne.

La maison qui avait appartenu à Claude Ferrand se découvrit à vingt pas^ du rivage. Les portes et les fenêtres toutes grandes ouvertes, elle se remplissait d'air et de lumière.

A cette vue, le cœur d’Ursule se serra , et elle s’arrêta pour contempler à travers ses larmes la maison de son frère.

Mais, dans cet examen, elle fut frappée de l’aspect de la maison qui avait l’air vivant, animé, et montrait des fenêtres garnies de rideaux. La réflexion, affaiblie dans l’esprit d’Ursule par tant de secousses diverses, se réveilla subitement.

— Mais, monsieur, dit-elle à Béranger, cette maison... après le procès qui a coété la vie à mou frère... a passé dans d'autres mains.

— Je vous l’ai dit, madame, répondit-il. ^

—Alors, elle est habitée ? . î

•-Nous le verronB.

— ^Toutes les fenêtres sont ouvertes.

— C’est pour vous voir venir.

— Et la porte aussi.

— C’est pour vous recevoir.

— Oh ! je vous en prie, monsieur... car à présent je tremble... expliquez-moi ceci. La place que j’occuperai sous le toit de mon frère, il me faudra donc la recevoir de la charité?...' ou la payer à un prix que ma position ne me permet pas d’y mettre.

— Rassurez-vous, madame, personne ici ne vous donnera rien, ni ne réclamera rien de vous.

— C’est une énigme étrange, monsieur.

-'Permettez-moi de ne pas vous dire le mot, madame, car avant un moment vous l’aurez trouvé vous-même.

On arriva à l’entrée, et, après avoir franchi une porte percée dans un mur d’appui, un petit jardin nouvellement planté, on entra au rez-de-chaussée dans la salle à manger.

Une nuée de moineaux s’étaient élevés de la terre fraîchement ensemencée, et étaient venus s'abattre sur le toit et les fenêtres; mais, du reste, on ne trouva' pas un être vivant dans !a maison.

La pièce dans laquelle on entra était garnie de meubles propres et simples ; une porte ouverte dans le fond laissait voir un potager, au delà duquel s’étendait un joli verger, séparé du premier enclos par une haie vive. Ces terrains étaient bien cultivés et en bon rapport, et tout, dans le petit domaine, était disposé pour l’habitation.

La ruine, la mort, avaient passé là depuis qu 'Ursule n’y était' venue, et tout cependant était animé et même riant dans la demeure.

Elle s’étonnait de cet aspect, contrastant avec la solitude de la maison. Mais, plus que tout cela, le souvenir de son frère, si bien empreint dans ces murs, venait saisir son cœur et le déchirer de regrets.

Ursule, tremblante de tout son être, se laissa tomber sur un siège et pencha la tête sans regard et sans voix.

Geneviève, elle, ne réfléchissait à rien ; elle était absorbée par la pensée de son bon oncle Ferrand, et regardait en pleurant les lieux où il avait vécu.

Béranger cherchait des yeux son secrétaire Avenel qui, arrivé à Saint-Maur une heure tout au plus avant lui, avait eu

le temps de remplir parfaitement ses instructions, mais qu’il s’étonnait de ne pas voir dans la maison.

Présumant qu'il ne pouvait être que dans l’enclos, il s’approcha de la porte du fond de la salle qui donnait sur le potager; et, en effet, il découvrit le jeune homme au delà de ce jardin, tout au fond des ombrages du verger.

Mais il regarda plusieurs fois son secrétaire, étant bien sûr que c’était lui, puisque lui seul avait les clefs de la maison, et ne pouvant- pourtant parfaitement le reconnaître. C’était un effet de perspective étrange. Avenel lui semblait plus mince, plus élégant de taille encore que de coutume; ses cheveux qui s'échappaient de dessous son chapeau, et que le vent agitait, paraissaient d’un blond plus doré.

Puis, à côté de lui, était un beau cheval qui appuyait nonchalamment son cou contre un tronc d’arbre; et ce cheval semblait d’un gris plus clair que Wilfrid.

De plus, le jeune homme, faisant de vifs mouvements do tête, gesticulant de sa cravache, causait certainement avec quelqu’un, quoique Béranger ne comprît pas qui pouvait être près de lui en cet endroit.

Mais tout cela était très-vague, car un gros vent bouleversait les tiges élancées de la haie vive, les taillis du verger, et, en passant sur les arbres fruitiers, remplissait l’espace d’un nuage de fleurs qui ne laissait rien distinguer.

Béranger, sans y attacher plus d’importance, rentra dans la salle.

Pendant ce temps. Placide ne restait pas oisif. Ayant entendu palier au départ d’une collation qui devait être tenue prête, il s’était mis sans autre avis à fouiller dans le buffet ; il y avait trouvé avec satisfaction des pâtisseries, de la crème, des confitures, du pain et du vin blanc, et il s’empressait d'arranger le tout sur la table; car il n’ctait pas fâché devoir cette belle jeune fille, que M. Béranger avait amenée là, prendre un peu de nourriture qui la remit des fatigue^ et des émotions de cette journée.

Boranger se disposa à conduire ses hôtesses à table.

Mais, avant cela, il jeta encore un regard au dehors pour savoir si Avenel ne venait pas.

Le jeune homme descendait en ce moment la grande allée du verger pour rentrer à la maison ; mais il n’y avait plus maintenant aucun changement dans sa personne. «

Wilfrid, qui venait à pas comptés derrière son maître, en paissant I herbe tendre, avait aussi tout à fait re[>ris sa Qgure ordinaire.

Avenel vint rejoindre les personnes réunies à la salle à manger, salua avec respect madame Landry et sa 1.11e et s empressa de dire à M. Béranger qu’après avoir rempli ses instructions à l’intérieur de la maison il était allé visiter les dehors, pour savoir si tout était en bon ordre dans la propriété.

— Et avec qui causiez-vous au fond du verger? demanda Béranger.

—Avec personne, monsieur, répondk Avenel, le plus hardiment du monde.

— Vous étiez seul?

— Tout à fait seul, dit encore avec une superbe assurance le jeune secrétaire.

Béranger, qui n’avait pas le temps de discuter là-dessus, alla donner la main à madame Landry pour la conduire à table.

Mais la pauvre Ursule était à bout de ses forces; sans pouvoir se lever, elle fondit en larmes.

—O monsieur! murmura-t-elle au milieu de ses sanglots, au nom du ciel, répoi dez-moü... que veut dire tout ce que je vois ici?

Béranger dit d’un ton grave ;

— Madame, c’est le dernier vœu de votre frère accompli. Il voulait que vous eussiez un asile ici. Eh bien, cette ma'son et le peu de terre qui l'entoure vous appartiennent... c’est votre frère qui vous les donne... et son âme y habitera près de vous.

— Mon Dieul... qu’entends-je I

— Vous et votre fille, vous occuperez seules cette maison... Des paysans qui demeurent près d’ici cultiveront vos champs à moitié, et le produit suffira pour vous faire vivre. Vous aurez du moins ici une existence honorable et paisible.

— Monsieur, dit Ursule en fixant sur Béranger un regard profond, comment mon frère peut-il maintenant me faire un tel don ?

—C’est par mes mains qu’il vous le fait.

—Mais le miracle n’est pas moins grand. D’où vous vient, à vous, monsieur, cette générosité extrême envers moi?

— Je ne puis et ne pourrai jamais vous le dire.

•Tout ceci me confond, mon Dieu.

— La propriété vendue après le décès de Claude Ferrand a été rachetée par moi. Elle est acquise en mon nom, afin que votre mari, tant qu’il garde encore ses droits sur vous, ne puisse s’en saisir. Mais je vais travailler à votre séparation ; et, aussitôt qu’elle sera prononcée, je vous transmettrai légalement la propriété de ce domaine.

— O Monsieur I... je renonce à comprendre, puisque vous l’ordonnezj je ferme les yeux et j’admire.

— Prouvez-moi seulement que vous m’estimez assez pour accepter ce que je fais pour vous sans en connaître la cause.

— J’accepte 1

— Merci, madame.

— J’accepte tout de vous... de vous, que je ne sais de quel nom appeler... mais que je dois nommer le dieu des afiligés, sans doute.

Béranger allait répondre.

En ce moment il sentit sa main mouillée de larmes.

C’était Geneviève qui avait fléchi le genou devant lui dans un mouvement d’adoration suprême, et qui appuyait ses lèvres sur cette main , qui lui semblait répandre les bienfaits de la bonté divine.

Béranger releva cette belle enfant. Et, maintenant que les explications indispensables étaient données, il ne songea plus qu'à atténuer ce qu'il y avait de trop émouvant dans la situation par une gracieuse gaîté.

Il fit visiter leur propriété à madame Landry et à sa fille qu’accompagnaient aussi Avenel et Placide.

On monta d’abord au premier étage de la maison, où deux chambres étaient meublées modestement et garnies de tout ce qui était nécessaire au séjour de deux femmes. Une petite somme d’argent, devant servir à attendre le produit des récoltes, était déposée dans un secrétaire.

Le petit jardin d’entrée, le potager, puis le verger rempli en ce moment de promesses pour l’été furent parcourus.

Dans les champs étendus à quelques pas du rivage et qu’on visita ensuite, Ursule reconnut un petit rond de gazon, de trois côtés entouré de haies vives, dans lequel elle avait tant rêvé de venir se reposer, en disant qu’il faisait si bon de ne voir que le ciel et l'eau.

— Voilà votre domaine, madame Landry, dit Béranger, voilà votre e.xistcnce à venir. Maintenant vous n’aurez plus à

vous mettre en peine que du beau temps pour vos récoltes... Et l’orage môme vous semblera bien peu de chose après ce que vous avez souffert.

Lorsqu’on eut fait le tour de la propriété et qu’on fut revenu prés de la porte d’entrée, Béranger s’arrêta.

— Voici, dit-il, la place où j’ai rencontré levieu.T chiffonnier Miro, qui m’a mis au courant de tout ce qui vous concerne, madame Landry.

— Le bon père Antoirel ... un ami à moi ! dit Geneviève.

— Oui, reprit Béranger, lorsque je venais ici, quelques jours après la mort de Claude Ferrand, m’informer de ce qu'il serait possible de faire pour sa malheureuse famille, j’appris dans le village que la veuve de Ferrand, recueillie par des parents qui demeurent loin d’ici, avait quitté le pays en emmenant son enfant. J'allais me retirer lorsque à cette place je rencontrai le vieux bonhomme, toujours errant par profession et par caractère, qui me parla de vous et me donna sur votre position tous les détails qui lui étaient connus.

— C'est le ciel qui l’inspirait, dit Ursule ; qu'il en soit à jamais béni?

— Pour la cause qui m’amenait dans ce lieu de désastre, continua Béranger, j’ai dit et je répète pour la dernière fois quelle restera toujours un secret entre le ciel et moi; mais, quant à la manière dont j’ai pu effectuer mes intentions sur la famille de Claude Ferrand, je veux faire disparaître ce qu’il y a de merveilleux dans mon apparition chez vous, et rendre justice au brave homme qui, en m’apprenant ce que votre frère comptait faire pour vous, m’a inspiré ce que je pouvais faire moi-même.

— Oh ! je lui promets de l’aimer plus encore! dit avec une charmante douceur Geneviève.

Après ces mots, on retourna dans la salle à manger, où tout le monde put enfin prendre part à la collation.

Puis, après avoir définitivement installé madame Landry et Geneviève dans leur demeure, Béranger et ses deux jeunes compagnons de voyage se nürent en route pour Paris

LA LaCON EN VOYAGE

Ce jour-là, Béranger, satisfait de lui-même, après l’acte de réparation qu’il venait d’accomplir, voulut rester encore

quelques heures dans cette même campagne où une grande douleur l'avait subitement transformé.

Il pensa à aller passer le reste de la journée dansson pavillon d'Ormesson, d’où il voyait le château de Lussy, mais sans songer à se présenter chez madame de Flaminp, ayant dù immoler toutes ses espérances d’union avec Emma depuis qu’il avait brisé lui-môme ce qu’il y avait de fortune et de grandeur dans sa position.

A l'endroit où on avait laissé la voiture, la route bifurquait, et la petite maison qu'ou venait de quitter était en face de cet embranchement du chemin.

Béranger monta en calèche et se dirigea du côté d’Ormesson ; les deux jeunes gens revinrent vers Paris, Avenel monté sur Wilfrid, et Placide cheminant pédestrement à côté de son compagnon qui allait au pas.

Au bout d’une minute de marche, le dernier s’arrêta, tourna la tête, fît entendre une faible et plaintive exclamation.

A ce mouvement, à ce léger souffle, Avenel maintintla bride de son cheval.

— Tu soupires. Placide? dit-il.

Le bon garçon étendit la main vers la petite maison de Saint- Maur.

A une fenêtre du premier sons un cintre de hauts acacias, on voyait Geneviève, la tête tendue en dehors, les deux mains croisées sur son cœur, et suivant du regard la voiture de Béranger qui s’effaçait déjà dans le lointain.

Le deux jeunes gens se remirent en marche.

— J’aiquelquechoseà vousdire, monsieur Avenel, dit Placide.

— Parle, répondit son compagnon.

Le copiste resta un instant en silence, puis il reprit d’un son de voix tout différent.

— âlonsieur Avenel, comment se fait-il que tantôt M. Béranger ail cru vous voir causer avec quelqu’un au fond du verger, tandis qu’il n’y avait personne?

— AhI tu te souviens de cela.

— M. Béranger ne se trompe jamais, et vous, vous disiez aussi la vérité. '

— C’est difficile à arranger I

— Ou, si vous mentiez, vous mentiez joliment bien.

— Mon ami, souviens-toi de cela : tout ce qu’on fait, il faut le bien faire.

Son interlocuteur se tut et, au bout d'une minute, Avenel reprit en hocbant la tête :

— Mais Cl' n’était pas de cela que tu voulais me parler, Placide.

— Non, répondit-il naïvement. Je voulais dire que je trouvais mademoiselle Geneviève bien jolie.

— La petite que nous laissons là-bas.

— Elle a de grands yeux bleus pleins d’une douceur ravissante... une taille si charmante qu'elle embellit sa petite robe d’indienne... El puis,unair de sentir et dépenser mille choses, quand même elle reste en silence.

— Hum!... c’est une enfant.

— C’est une jeune fille... et une jeune fille du peuple, simple, modeste, fidèle dans ses attachements... Cela est bien préférable à une grande dame, fière et légère, qui change d'amour comme de rubans.

— Bon I tu parles encore comme tout le monde .. sanspenser à ce que tu dis ! autrement, si lu réfléchissais, tu verrais que la fortune et la condition d’une femme n’influent nullement sur sa constance. . . Comment diable veux-tu que les souliers de satin ou les sabots, que la soie ou la bure que porte une femme fassent rien à ses sentiments, à sa nature, qu’elle a apportés en ce monde où elle est venue toute nue?... Mon cher Lieu Commun, tu m’agaces les nerfs.

—C’est possible... mais je sais bien que mademoiselle Geneviève me charme... que si j’avais de la hardiesse comme certains hommes...

— Eh bien ?

— J’en serais amoureux.

— ^Tu peux l'être tout de même malgré ta simplicité.

— Je n’en sais rien... Ecoutez, je vais vous dire...

— Non, ne dis rien, c’est moi qui l’expliquerai. Voici, Placide : lorsqu’on est amoureux d’une femme, on renonce à soi-même pour appartenir tout entier à l’être aimé. On mourrait plutôt que do laisser toucher à un cheveu de sa tête ; on l'emporterait dans ses bras au bout du monde sans être fatigué. Sa vue enchante comme la contemplation du ciel, et en même temps fait courir l’ivresse dans les veines comme le vin de Champagne.

Son collègue écoutait.

— Tu comprends. Placide, ajouta Avenel, que, si je me sers

de ces comparaisons, c’est ponr me mettre a ta portée ; car la vue de la femme qu’on aime est mille fois plus agréable que celle du ciel le plus bleu, etl’ivresse du champague n'est qu’un pauvre étourdissement comparée à celle de l’amour.

— Je le pense bien, dit Placide.

— Cet amour est le poëme de la jeunesse, le trésor d’idéal que la nature donne au plus pauvre comme au plus riche : car il y a autant de poésie dans le grenier où on tient la main de sa maîtresse que dans le salon où le marquis et la comtesse réunissent leurs écussons. Cet amour est donc dans la vie comme les fleurs dans les champs de blé„ comme la musique ^e l’orgue dans le bruit des rues, comme un recueil de po^ie dans une bibliothèque, comme un tableau sur la muraille de pierre. •

— Je comprends : comme tout ce qui ne sert à rien, et qui est plus précieux que le reste.

— Maintenant, sais-tu quelle est la nature de ce sentiment?

— Est-ce qu’il y a bessoin de le savoir.

— Absolument. C’est un mélange de tendresse et d’enthousiasme. La tendresse n’a pas besoin d’être expliquée ; c'est le môme attrait qui nous attache à no.s amis, à nos parents, et on connaît cela dès qu’on a eu sa nourrice. L’enthousiasme est cet état de l’imagination par lequel on pare la femme aimée de toutes les beautés, de tous les prestiges. Lui seul donne à l’affection le caractère de l’amour et l’exalte jusqu'à la passion, attendu que, lorsqu’on a mis sur la tôle d'une femme toutes les vertus et tous les charmes, on ne peut plus entendre parler d’en aimer une autre, et on se ferait tuer pour elle.

Avenel s’interrompit. 11 fit passer les brides de son cheval dans sa main gauche, etdeladroile pritune lettre danssa poche.

— Comme c.eci est plus difficile à comprendre, reprit-il, je vais l’en donner un exemple. Ecoute avec attention :

— 11 déplia la lettre et lut ;

(I Madame, vous m’ordonnez de vous parler de moi. Il faut votre ordre suprême pour que je puisse détourner les yeux de votre image pour les reporter sur moi-môme. Mais que puis-je vous dire que vous ne sachiez d’avance? que puis-je vous dire de celui qui est votre création, votre ouvrage, de celui dont vous avez développé toutes les facultés par sa fervente idolâtrie pour vous ?

< Si je passe de longues heures, appuyé sur ce pupitre, à méditer sur les consultations d'un , légiste, en regardant les grands arbres de cette cour, immobiles comme s’ils n'étaient là qu'en peinture, c'est que vous avez ordonné à ma pensée de chercher des développements dans cette voie. Quand je m’enferme dans le cintre pi^stigieux d’une salle d'opéra, c'est que voua avez ordonné à mon âme de s’unir à l’harmonie, à mes sens de se former à de nobles jouissances. Quand je parcours les Champs-Elysées au galop de mon cheval, c'est que vous avez voulu que l'adresse et l’agilité, déployées dans de brillants exercices, vinssent donner à mon corps les perfections qu’il peut acquérir.

« C’est ainsi qu’en moi tout est créé par vous, madame, et que je reporte tout à vous, comme le religieux au bienheureux saint sous 1» protection duquel est son monastère, comme le cultivateur au soleil qui fait croître ses moissons, et dispose de sa destinée:.. »

La lettre, commencée par ces lignes, n’était pas achevée. Avenel la remit dans sa poche en disant :

— Tu vois, par ceci. Placide, ce qu’est l’enthousiasme, iadépendamment même de tout autre sentiment.

— Monsieur Avenel, demanda le jeune copiste, avez-vous écrit cette lettre pour votre usage, ou bien pour la faire servir de modèle.

— Ceci n’est point de la leçon. Placide I... Mais, après t'avoir dit ce qu’était l’amour, je vais t'apprendre pourquoi il existe.

Malheureusement en ce moment Avenel fut interrompu.

Depuis quelques instants, Wilfrid, que ces démonstrations psychologiques ennuyaient horriblement, secouait l’oreille avec impatience ; à ce moment, ne pouvant plus supporter les lenteurs de la marche, il se mit tout à coup à galo[)er comme il avait l’habitude de le faire en la compagnie d’ Avenel ; et, bon gré mal gré, il emporta son maître à Paris tout d’ua trait.

Placide, resté seul sur la route, se mit tout sinaplement à penser à la belle Geneviève ; et un mouvement de son jeune cœur lui en apprit plus sur les graves matières dont il venait d’être traité que n’aurait pu le faire son savant professeur pendant tout le voyage.

PROMENADE .'ÏN PRISON '

Noos sommes obligés mainteuaul de nous reporter à quelques jours eu arrière, et de nous diriger, à une demi-lieue de Paris, dans l’intérieur de la prison de Bicèlre.

C'était l’heure de la promenade ; quelques détenus seulement prenaient l’air dans le préau ; le plus grand nombre, chassés par un vent froid et sombre, s’éiaient retirés au cbauffoir.

Ceux qui restaient au dehors parcouraient tristement cette grande cour, trop bien connue à leurs pas, qui s’étend entre les deux antiques bâtiments nommés La Force et Saint-Léger, et s’ombrage aans certains points des arbres de toutes hauteurs qui ont cru naturellement entre ses dalles usées depuis des siècles.

Du nombre de ces détenus étaient deux honunes, jeunes encore, tous deux d'un extérieur agréable, quoique l’on portât un habit de ville très-soigné et l’autre une simple veste d’ouvrier, et qui allaient et væaient en s’entretenant dans une parfaite intimité.

Le piemior, David Laurencin, était amené à Bicétre par un délit politique; il était du nombre de ces hommes qui, sous le dernier règne, passaient leur vie en prison ; et, à trente et quelques années, il avait déjà subi un nombre infini de condamnations.

Son compagnon, ouvrier ébéniste, n’avait rien de commun avec lui que l’amitié qui les unissait , u&e méprise seule l’a- * vait jeté dans cette geôle où il était depuis deux mots en prévc7ition, et il n’attendait que d’être jugé pour recouvrer sa liberté.

. Ce détenu, nommé Frédéric Landry, était frère de Guillaume Landry, mari d’Ursule, mais de dix-buit années plus jeune que Guillaume, et, d’ailleurs, ayant toujours vécu séparé do cet indigae frère.

Laurencin, tout en causant avec son compagnon de captivité, donnait une le.çon de cor de chasse à son gardien, adossé contre le mur à quelques pas de lui, et souffiantde toutes ses forces dans l’instrument de cuivre.

L’babilué des prisons avait épuisé toutes les distractions de ce séjour : brin d’herbe à cultiver, moineau à nourrir, mou-

che à mettre en cage; en ce moment, il cultivait le cor de cha$:se, instrument sonore, qui lui permettait d’envoyer au moins le soufOe de sa voix hors des murs de Bicêtre.

Laurencin, par la même habitude des prisons, savait aussi se tenir bien avec ses gardiens ; celui qu’il avait alors dans son quartier goûtait à son vin d’Espagne, fumait parfois ses fins cigares, et recevait aussi de lui des leçons d’un instrument qui l'avait charmé.

— Nous voici au milieu d’avril ! disait en ce moment Frédéric en regardant des bourgeons épanouis à la pointe des branches. Vous verrez que le mois se passera encore sans qu’on appelle notre affaire. . . C’est a en mourir d’impatience.

— C’est cela, Gireaux, disait le détenu politique au gardien. Vous jouez déjà passablement Is rot... à la culotte immortelle... Retenez bien lé souffle et marquez la mesure.

Puis, se tournant vers son compagnon :

— Vous n’étes pas fait à ces lenteurs de la justice, mon cher Frédéric, et je vous plains, car il est certain que cela fait furieusement mal aux nerfs.

— Mais quand donc nous jugera-t-on ? '

— Je le désire de tout mon cœur pour vous, qui n’avez qu’un mot à dire pour être relaxé... moi qui serai condamné...

— Peut-être.

— C’est certain... quoique j’aie pris pour défenseur un de nos plus célèbres avocats, maître Béranger...

— Qni gagne toutes ses causes.

* — Vous verrez qu’il perdra la mienne... Ainsi je ne sortirai

de la prévention que pour la détention . ce n’est guère la peine de changer I

— On peut toujours espérer.

— Et quand même, par aventure, je serais acquitté, il y en aurait pour quelques jours... jusqu’au premier article de journal que j’écrirai... jusqu'au premier trouble qui surgirait dans la ville... Je ne sortirais de Bicêtre que pour aller dans une autre prison... ce n'est pas encore la peine.

— Pauvre ami I

— C’e^t tout^imple: comme, parmi les aigles de la montagne, il s’en trouve un fatalement destiné à la cage de l’oiseleur, le sort m’avait marqué pour habiter les cages de nos rois.

— Eh bien I m y voilà près de vous, moi qui n’ai rien fait.

— Que de vous trouver en ma compagnie.

— Oh ! ce n’est pas votre faute, David !... Ce soir-Ià, comme j’étais témoin des inquiétudes de votre père, qui vous savait avec d’autres écrivains de l’opposition, dans une réunion politique prohibée, je suis allé à tout hasard vous chercher dans cet endroit.

— Oui, nous avions passé la soirée à déblatérer contre messieurs les ministres, à passer en revue les méfaits de leurs excellences... les heures s’étaient écoulées vite dans un pareil passe-temps... A minuit, la police est arrivée.., elle a tout arrêté, tout incarcéré... Et nous avons été amenés tous deux à Bicêtre... tous deux, mon pauvre Frédéric!

— Vous'avez eu beau jurer démon innocence... rien n’yafait.

— Bien, Gireaux, reprit Laurencin en s’adressant à son élève... Mais ne relevez donc pas tant la tête... le ciel n’a que faire de votre musique.

Il ajouta avec un désespoir burlesque ;

— Et il faut que je retrouve encore en prison l’auteur de ma condamnation.

— De votre condamnation ?

—Sans doute. Est-ce que le grand saint Eloi, avec son omnipotence sur le royaume de Dagobert, n’est pas le plus ancien des ministres qui nous persécutent.

— Pour moi, dit Frédéric, dans tout cela, je ne plains vraiment que votre père.

— Je vous remercie.

— Ah ! David, quel chagrin vous lui faites d’être toujours en prison !

— Parbleu ! est-ce que c’est moi qui m’arrête.

— Non, vous ne vous arrêtez pas... dans vos folies! Pourtant ce bon M. Laurencin a fait valoir tous les conseils de la raison pour vous en retirer... et moi, toute la tendresse que vous lui devez.

— Oui, Frédéric, vous prenez toujours le parti da mon père contre moi. %

— J’ai passé toute ma jeunesse chez votre père, le plus honnête fabricant du faubourg Saint- Antoine, et chez qui je suis entré en revenant de faire mon tour de France... Depuis, j’ai toujours continué à l'aimer, à le vénérer comme par le passé.

— El plus qu’il ne faut pour me gronder avec lui.

— Notre excellent patron l C'est près de lui que je me suis perfectionné dans ma profession ; il m’a appris ce que je sais de mieux... Celui qui crée en nous quelque faculté n'est-il pas réellement notre père ?

— Hélas 1 il aurait bien voulu m’apprendre aussi à manier le compas et la scie... mais cela n’a jamais pris... et j’ai appris tout seul à limer et ciseler des idées.

— Oh I j’avoue que c’est plus grand, plus précieux.

— Non, Frédéric, vous travaillez et moi aussi, nous sommes égaux. Il est grand, il est précieux d’asservir la matière à l'usage de l'homme, d'approprier les objets de la nature à ses besoins, à sa parure, comme de faire servir les éléments intellectuels à son élévation morale. Puisque noos avons reçu de Dieu un corps et une âme, il faut tâcher d’embellir l'un et l’autre.

— Ah I mon cher David, vous me donnez encore plus d’envie de retourner à mon atelier... mais y retrouverai-je encore ma place.. . ne vais-je pas perdre toutes mes ressources en restant dans cette stupide prison... Quand j’y pense, ajouta-t-il en frappant du pied, j’ai envie de me donner au diable.

— Encore les maux de nerfs qui vous reprennent.

— Mais j quoi cela sert il que je reste ici à manger le paûn du gouvernement pendant deux mois !

— Il y en aura bien plus quand vous sortirez.

— Je me casserais la tète contre ces murs... je m’y romprais le crâne I

—Bien vrai ?

— J’en ai déjà eu envie plus d’une fois I

— Je le conçois... Mais, si cette envie est bien prononcée en vous, je vous demanderai d’attendre encore un moment la réflexion que je vais vous faire.

— Voyons.

— Oui, dit David en regardant autour de lui, je peux poser ma thèse.

Il se tourna vers le gardien qui soufflait toujours dans l’embouchure et menait grand bruit avec sa musique.

—Le cor de chasse est un magnifique instrument, dit-il, mais il demande à être entendu de loin. Mon cher Gireaux, si vous voulez que je juge de vos progrès, il faut que vous montiez là-haut, sur la tour de Saint-Léger, et que vous donniez là-dedans à pleine voix, tandis que je vous écoulerai d’en bas.

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Le veilleur hésita une minute à montera la tour quand son poste était dans le préau.

Mais tous les autres détenus étaient rentrés au chaufifoir; il ne restait ià que deux prisonniers si peu dangereux, le détenu politique, qui était en quelque sorte enracine lans la prison, le prévenu, qui n’avait qu’à perdre à la fuite, puisqu’il pouvait bientôt sortir légalement...

Gireaux monta donc à la tour pour continuer l’exercice musical auquel il se livrait avec le feu qui préside toujours aux premières études.

Dès qu’il se fut éloigné :

— Venez avec moi ! dit Laurencin j Frédéric, car la réflexion que je vais vous soumettre, si vous le voulez bien, sera en action.

Et, sans attendre la réponse de son compagnon, il l’entraîna hors de la cour.

Ils prirent tous deux un couloir, qui de l’entrée paraissait sans issue, mais au bout duquel une meurtrière qu’on pouvait facilement franchir donnait accès dans un vaste terrain couvert de décombres.

Cet espace, appartenant à la prison deBicêtre estabandonné depuis trente ans, mais il ne reste pas moins enfermé dans le chemin de ronde, et il ne peut, sans escalade de murailles, donner issue au dehors.

—Ah ! ça, qu’est-ce que nous venons faire ici ? demanda Frédéric. Est-ce que nous allons tenter une évasion ?

— Ce ne serait pas impossible, répondit son compagnon ; car, il y a peu de temps, deux prisonniers se sont enfuis par ces décombres... Ce qui ne rend pas, comme vous voyez, les gardiens plus vigilants.

— Vous ne me répondez pas. David.

—Tenez, de cet espace découvert on embrasse du regard l’étendue de la prison... Mesurez ce monstrueux édifice.

La masse formidable de Bicêtre, qui a été successivement château d’un duc de Berry, repaire de brigands, église de Saint-Jean-Baptiste, Invalides, asile de mendiants, et qui était alors prison, hôpital, maison de fous, ce réceptacle colossal de crimes et de misère, aussi bizarre par ses souvenirs que saisissant par son arcliitecture imposante, se dessinait dans toute sa grandeur terrible sur l’atmosphère nébuleuse d’un froid sombre.

— Vous voyez que cette sœur de la Bastille ne lui cédait en rien, dit Laurencin à Frédéric frappé de ce spectacle.Eh bien, avant la révolution, seize autres prisons d’Etat semblables pesaient sur le sol de la ville... Maintenant, venez I

Frédéric étourdi se laissa entraîner.

Ils traversèrent cet espace en ruines qu’on nommait autrefois la cour royale.

De là ils entrèrent sous une voûte de trente pieds de profondeur, fermée de tous côtés. Mais au fond de cette voûte, derrière un pillier qui la masquait entièrement, se trouvait une porte basse et cintrée.

Elle était en chêne et toute bardée de fer ; mais le temps ayant fait tomber ses fortes seriures, elle offrit peu de résistance et les deux prisonniers la franchirent.

Alors ils se trouvèrent dans un espace si sombre qu’on eût cru n’avoir devant les yeux qu’un drap de velours noir.

Laurencin tira de sa poche un long étui, qui contenait des allumettes et une bougie roulée pour donner de la lumière, et en môme temps formait une sorte d’éventail pour la cacher do trois côtés, appareils dont se servent les prisonniers pour s’éclairer dans leur cellule malgré le réglement.

La faible lueur en se répandant fit voir l’orifice d’un escalier.

— Décidément, dit Frédéric en s’arrêtant à l’entrée de ce gouffre, nous ne nous sauvons donc pas de prison ?

— Est-ce que vous y tenez? demanda son compagnon. ,

— Enfin... 011 serait toujours bien aise de sortir d’ici?

—Pour moi, mon ami, ce ne serait pas la peine ; si je m’éloignais seulement de dix pas d’une prison, le premier coup de vent m’y ferait rentrer. Et pour vous, Frédéric, ce.que nous allons trouver au pied de cet escalier vaut mieux que la liberté.

— Est-ce possible I

— Vous le verrez.

Us descendirent.

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