COMME ON MEUBT VITE
Ce n’était que dix minutes d’attente, mais elles étaient d'un» longueur dévorante pour Monclave.
U avait tant besoin de tenir Laverricre au bout de son épée... de chercher la place où’il pourrait l’en frapper. . . de faire couler son sang... d'éteiudre la vie dans son sein... U avait tant besoin de faire un peu de mal à son tour, pour toutes les tortures qu'on lui avait imposées. ,
Cette chambre à coucher d'Antonine lui faisait horreur, le harcelait de mille pensées cuisantes, de mille sarcasmes insultants... ce lit de salin rose... il se demandait pour quel usage il l’avait orné! pour qui il en avait payé si cher la dentelle!
Il alla se mettre à la fenêtre pour en détourner sa vue.
Deux passants isolés longeaient la rue.
Ces mots qu’ils prononçaient montèrent jusqu’à la fenêtre:
— La belle soirée l... mon Dieu, la belle soirée !...
—Oui, se dit Monclave, le temps est bien beau!... Cette Antonine, cette indigne femme est ir aintenant à se promener le long des bois, ou à parcourir en bateaux les belles pièces d’eau, et elle dit aussi sans doute : Mon Dieu, la belle soirée! Ou bien, elle est à table, à boire, à a’qnivrer... la tète penchée sur l’épaule d’un homme qu’elle gratihe de ses faveurs, et elle dit de même : Oh I la belle soirée !
Et moi I... Et moi, mon Dieu!.,.
Mais il reprit avec une gaîté sinistre :
— ^Eh bien, j’ai eu mon bonheur aussi ce soir t j’ai appris la vérité sur toutes choses I j’ai su que j’étais ruiné... Et, juste en même temps, j’ai vu que ma fortune, mon existence entière, était allée à une ignoble créature, qui se jouait de moi. J’ai pu connaître au juste cette femme, à laquelle j’ai tout sacrifié, cette fille de chiffonnier, cette femme de chambre, cette femme entretenue ; j’ai vu la bassesse de sa naissance, de sa condition, qui n’était rien auprès de celle de son âme.
Allons, c’est quelque chose encore de connaître la vérité, de savoir où on en est! ... Et je puis dire aussi : Oh! la belle soirée !
Puis, cessant de faire entendre son rire amer, délirant, il tomba sur une chaise, brisé, anéanti, dans une défaillance complète de tout son être.
Le reste de ces minutes mortelles s’écoula sans qu’il eût la force de les compter.
Cependant, au bruit des pas de Laverrière qui rentrait, Monclave se dressa do son si^e, et se retrouva aussi fort et aussi vivant que jamais.
— Vraiment I dit Laverrière en entrant, dans no» arran^e^ ments je n’avais pas songé à l’obscnrité qui ne nous permets trait pas de diriger no» épées, et voilà que justement il fait nn clair de lune magnifique.
Le chevalier d’industrie, au moment d’un combat à outrance, avait le ton aussi léger, aussi arrogamment suffisant; le courage physique ne lui manquait pas... Ces hommes-là sont si souvent en lutte avec le monde qu’il faut qu’ils apprennent à n'avoir peur de rien.
Il posa sur la table quelques épées, qu’il tira de dessous un paletot jeté sur lui pour cacher les armes en chemin.
Monclave dévorait ces armes du regard, et se hâta de les saisir dans sa main.
— Attendez, monsieur, dit Laverrière, j’ai pris chez mm ces épées à tout hasard pour ne pas vous faire attendre... mais elles ne sont pas de même longueur... il faut les mesurer avant de s’en servir.
— C’est bienl c’est bient dit Monclave, d’une voix stridente . . . Nous verrons cela là-bas. . . descendons vite dans cette cour... où vous dites qu’on peut être en sûreté pour se battre !
Les deux adversaires traversèrent sans bruit la longueur de l’appartement et descendirent.
Ils étaient seuls, et pourtant un certain bruit de pas le» suivait ; un piétinement se faisait entendre derrière eux le long de l’escalier.
Au fond de la cour de la maison était une porte qui donnait dans une autre grande cour, en ce moment-là entourée de démolition».
Ces deux emplacements étaient attenants à la même propriété ; mais le corps de bâtiment que desservait la seconde cour devant alors être reconstruit, l’espace en était moméBtanément abandonné.
U se trouvait donc là un endroit, uni de terrain, et tout à fait solitaire au milieu des décombres^
Le vicomte et Laverrière pénétrèrent dans cette enrrinte;
C'était un vaste carré long. .4 droite y avait deux rangée» d’arbres et des restes de gazon, à gaucha un espace b», semé de blocs do pierre et terminé par la plus haute des quatre murailles qui enfermaicot la cour.
La lune donnait en plein dans cet espace.
Laverrière, qui seul avait son sang-froid, mesura le terrain du regard pour y disposer le combat.
Pendant qu'il se livrait à cette inspection, il s'aperçut que les singes Nestor et Gambade étaient descendus derrière eux et les avaient suivis jusque-là. ^
Ces animaux jouissaient de leur liberté cette nuit-là. Ils voyaient bien qu’il se passait quelque chose d’extraordinaire dans la maison ; peut-être allaient-ils jusqu’à comprendre, à l’air agité de leurs maîtres, que c’était quelque chose de funeste, et ils voulaient savoir ce qu’il arriverait.
Ces deux singes n’appartenaient réellement ni à l'un, ni à l’autre des combattants ; mais Nestor, le premier dans la maison, semblait plus particulièrement attaché à M. de Monclave; Gambade, qui avait été apporté chez madame de Mirovillepar Laverrière, paraissait plutôt reconnaître celui-ci pour son maître.
Laverrière se mit à rire.
— Ah! c’est parfait! dit-il. J’objectais, tout à l’heure, que nous n’avions pas de témoins, et voici vraiment deux gaillards * qui paraissent avoir l’intention de noos en servir.
En effet, l’air des singes était assez grave et attentif pour faire supposer cela.
Monclave n’entendit rien.
11 ne pouvait que grincer des dents et proférer quelques mots qu’exhalait sa rage.
— Vite ! vite ! c’est un duel à mort!... L’un de noos deux doit rester ici.
Le combat qui allait avoir lieu n’était point un de ces duels dans lesquels on s’intéresse à deux hommes dignes d’estime, poussés par un faux point d’honneur à attenter à leur vie, c’était une lutte dont la cause était ignoble et ridicule, et qui allait se vider entre un misérable chevalier d'industrie et un vil débauché.
Aussi le diable pouvait en disposer à son gré.
Laverrière promenait donc son regard sur le terrain. Il jugeait qu'il serait plus prudent de se placer sous les arbres, afin de ne pas risquer d’être aperçu par celle nuit claire... Mais le sol était inégal... Le gazon gênait... Il se plaça du côté de la muraille en bravant le danger que pouvaient offrir les fenêtres voisines.
— En garde... Monsieur, en garde! criaille vicomte avec fureur.
— ^Mais encore une fois, Monsieur, dit Laverrière, il faut choisir deux épées de môme longueur dans ces armes que j’ai prises au hasard.
— Eh bien, faites... mais un combat à outrance .. un combat à mort I
— Il est inutile de le répéter. .. Vous serez satisfait.
Laverrière lendit les deux épées qu’il avait choisies à Monclave, qui en prit une; puis il lança les autres par terre.
Les singes se jetèrent sur ces armes, comme sur des jouets qui leur étaient donnés.
Les adversaires allaient se mesurer.
Laverrière se plaça sur l’un des deux points qu’il avait désignés et dit à Monclave on lui montrant le poste opposé :
— Monsieur, prenez ce côté où le terrain s’incline. ^
— Que voulez-vous dire?
—Mais c'est un avantage... on peut plus facilement rompre.
— Ah I vous usez de générosité... c’en est trop, misérable !...
En garde donc.
— Malgré votre aimable injonction. Monsieur, il me faut encore vous faire penser à ôter votre habit... car vous ne savez trop ce que vous faites... et vous ne pouvez vous battre ainsi équipé.
Les deux adversaires jetèrent bas leur habit, et prirent chacun leur place.
Les épées se croisèrent.
La lueur de la lune tombait à plomb sur ce sol découvert.
La blancheur du sable, des murs, des pierres de taille éparses sur la terre, reflétait plus vivement sa clarté, et la rendait presque éblouissante ; on pouvait distinguer chaque brin de mousse courant dans les fissures de pierres.
La figure des combattants était largement éclairée.
Sous cette blanche lueur qui frappait sa face; on voyait le vicomte pâle, l’œil en feu, le front ruisselant de sueur. A cetle leinte livide de ses traits, on eût dit qu’il était déjà frappé au cœur, épuisé de sang, et que son spectre seul combattait encore l’odieux Laverrière.
Celui-ci avait tout à coup perdu son expression habituelle d’impudente légèn-lé. Sa vio était en jeu, et, sous la clarté nocturne, il montrait un visage sec et dur, plein de bassesse, et qui révélait son véritable caractère.
Les lames se heurtaient avec une impétuosité extrême
Ca qae Laverrière avait dit en riant était arrivé.
Les deux singes avaient commencé par faire rouler à terre les épées qui leur étaient laissées, et courir après. Mais ces animaux, qui poussent l’esprit d’imitation à un point extraordinaire, ne virent pas plutôt le combat de leurs maîtres que, saisissant chacun une épée par la poignée, ils l’agitèrent de toutes leurs forces, en frappant tantôt par terre, tantôt l’un sur l'autre.
Us semblaient réellement les seconds des adversaires, qui, pour compléter le combat, se mesuraient ensemble.
Et, dans cette nuit limpide, celte cour enfermait on cartel en règle.
Les hommes, impétueux, violents, offrant sur leurs traits la rage de se détruire l'un l’autre qui les possédait ; les singes présentant leur face barbue, grimaçante, leurs dents blanches, aiguës, et se livrant à une lutte pleine de bonds extravagants, de contorsions affreuses.
C'était un tableau d’une bizarrerie étonnante.
La lumière brillante de la lune venait du côté des arbres, lesquels jetaient sur le sol une ligne d’ombre noire et crue, qui faisait mieux ressortir la blancheur cristalline du reste de l’enceinte.
Dans l’espace éclairé, les combattants s’agitaient dans les mouvements saccadés, rompus, précipités de l’escrime, dans toutes les poses et attitudes forcées des passes d’armes.
Leurs ombres se projetaient sur la muraille, en face des arbres, sur cette muraille blanche, unie, qui semblait déroulée là exprès pour recevoir ces silhouettes, pour servir de toile à cette vivante diablerie.
Les Bgures des hommes, les figures dœ singes, tous ces combattants aux membres agités, aux angles aigus, aux lignes contournées, grotesques, s’y débattaient de telle manière que les tôles, les corps d’hommes et d’animaux se mêlaient dans un mouvement continuel pour former des êtres monstrueux.
Il ne se vit jamais une si diabolique fantasmagorie I
Cependant les minutes s’écoulaient, les coups d’épée se croisaient sans que l’un des deux adversaires eût encore l’avantage.
Parfois, la rage de Monclave redoublant, il jetait un regard enflammé vers le ciel comme pour lui reprocher de ne pas mieux servir sa cause,
Laverrière reprenait un de ses rires insolents, paraissant dire qu'en un tel combat il ne fallait pas s’attendre au juge- Tnent de t)ieu!
Cependant le sang coulait sur les mains, sur la poitrine, de diverses légères blessures; les adversaires, tous deux habiles fchampions, se portaient des coups précipités, mais ils étaient si adroits à les parer que les lames allaient frapper dans le vide, et ni l’un ni l'autre n’avaient encore rien perdu ni gagné.
Un homme allait bientôt tomber mort à cette place, et on né savait qui resterait étendu dans ces murailles, qui pourrait en sortir vivant I
Tout à coup, à l’instant où les épées des adversaires, sans cesse croisées sans résultat, semblaient prêtes à s’incliner et à tomber de lassitude, la lame de Laverrière, lancée dans un hardi dégagement, alla se plonger jusqu’à la garde dans la poitrine de Monclave.
Le malheureux étendit les deux bras en croix, sa main droite lâcha l'épée, son corps ondula dans une convulsion suprême, et il tomba pour ne plus se relever.
Laverrière se pencha vers lui, vit qu’il rendait les derniers souffles, et se sauva de cette cour, comme si tous les gendarmes, ennemis du duel, eussent été sur ses traces.
Presque en môme temps, dans le combat grotesque mais acharné des singes. Gambade, qui accomplissait une pétulante cabriole, s'étant enferré lui-même sur l’épée de Nestor, fut traversé de part en part, et tomba mort.
Le témoin de Monclave avait eu le dessus dans la seconde partie du cartel, Nestor avait vengé son maître.
Tout était fini, les ombres fantastiques s’eflhcèrent sur le mur.
Nestor s’assit sur la terre, à côté de son maître, qu’il regarda en méditant sans doute, cl tout resta immobile.
Au bout de quelques minutes, Monclave expira.
Les dernières heures de la nuit s’écoulèrent; l’ombre des arbres s’allongea lentement et alla couvrir le mort ; et pendant ce temps il n’y eut toujours dans l’enceinte de la cour que la solitude et le silence.
Comme on meurt vitel
Le matin, Catharina, en se rendant h son ouvrage, commença par entrer dans la chambre à coucher. Elle jeta un cri
de désespoir à la vue des débris des lettres de Laverrière à Antonine qui couvraient le tapis.
Elle avait soustrait elle-même quelques-une^ de ces lettres, qu’elle comptait vendre bien cher à M. de Monclave au moment où elle quittait la maison. C'était son bénéüce et sa vengeance... Elle perdait tout en même temps I... Elle pensa bien que le maudit singe noir avait pu seul découvrir ces lettres et les livrer, et elle le chercha dans toute la maison pour lui faire payer cher sa trahison.
Ne le trouvant nulle part, elle courut inspecter la première cour de l’hôtel, puis la seconde, où il avait pu se glisser...
Là, on sait quel spectacle frappa ses yeux.
Catharinajeta les hauts cris.
Madame de Miroville, qui arrivait justement en cet instant de la campagne, fut attirée par sa voix, et pénétra dans cette enceinte.
Elle put à peine en croire ses yeux en voyant là Monclave ensanglanté et sans vie.
— Lui que j’ai quitté hier I s’écria-t-elle. Mon Dieu I mon Dieu! et aujourd’hui le voilà trépassé I
Frappée d’épouvante, Antonine ajouta, pour tout accent de regrets donnés à son amant ;
—Miséricorde!... je suis ruinée!
ODATRIÈMI PART»