‹ La misere drame en cinq actes, precede de l'Irlande, prologue en un acteChapitre 19 sur 40 · SCÈNE PREMIÈRE · texte numérisé non relu

SCÈNE PREMIÈRE

K LÉNA, seule, puis DICKSON, ensuite SIU KEMBLE.

eléna. Me punissez-vous, Seigneur, d’avoir gardé ce cher souvenir au fond de mon âme? Mais je n’ai pas revu ce jeune homme, je ne le reverrai peut-êire jamais!... Est-ce donc un crime de prononcer quelquefois le nom de Job dans mes rêveries et mes prières?... C’est là tout ce qui me console, tout ce qui me donne de la force pour souffrir ! Le courrier de Walerford à Kiane este» retard ce soir... S’il n’allait pas venir!,.. Son arrivée est ma seule distraction dans ce désert : il m'apporte des nouvelles de mun père et des quelques amis qui s'intéressent encore à moi. ( Entre un domestique portant un plateau couvert de lettres.) Enfin ! ( Lisant les inscriptions.) A sir Williams Dickson... » Tout pour sir Dickson , rien pour moi... pas une lettre de mon père !... M’abandonne-t-il aussi? (detr étonnement.) « A inistress Eléna... » Quelle est cette brochure? par qui m'cst-elle adressée?... Voyons le nom de l’auteur... «Job Dcans! » lin livre de lui, envoyé par lui sans doute... Il ne m’a donc pas oubliée!... «A inistress Eléna... • pas autre chose. .. il n’a pas ajouté à mon nom celui de mon mari !... (Parcourant la brochure.) Les nobles et belles pensées !

que de cœur!... et pas une menace, pas un cri de haine I... Ohl c’est qu’il lutte avec le monstre corps à corps, le vaillant athlète I... Courage, réformateur, courage ! enseignez aux pauvres le travail, aux riches la charité, à tous la morale ! Et contre ce fléau des sociétés modernes, la misère, tous les honnêtes geus se joindront à vous!... Oh! quelle bonne soirée je vais passer avec ce livre ! ( Entre sir Dickson, chargé de sacs d'argent.) Sir Dickson! [Elle cache la brochure.) Ohl s’il le voyait, il le jetterait au feu!

DICKSON , déposant son argent dans le coffrefort. Allons, la journée n'a pas été Irop mauvaise ; il faudra bien que les drôles finissent par tout payer. Encore quelques mille livres, et je risquerai la spéculation quej'aien vue : magnifique affaire où, sans tuedonner le moindre mal,

je réaliserai des bénéfices énormes. (Haut.) j'entre dans mon cabinet mettre mes comptes en règle. Bonsoir, madame. ( Revenant sur ses pas.) Mais il m’est venu (les lettres et vous ne me le disiez point: vous êtes d’une indifférence pour mes affaires... (Les prenant.) Donnez donc I (Il sort.)

eléna. Quelle vie!... Mes larmes s’échappent malgré moi !

LE domestique, annonçant. Sir Kemble, eléna. Mou père!

sir KEMBLE. Eléna 1 eléna. Vous ici, mon bon père!...

sir kemble. Je suis arrivé au château cinq minutes après ton mari. — Chère fille , le temps m'a pai u bien long depuis que tu as quitté Walerford.

eléna. Et à moi, grand Dieu I sir kemble. Tu pleures?... Eléna, tu n’es pas heureuse ?

eléna. Mon père...

SIR kemble. Soisfranchc, lu n'es pas heureuse ?

eléna. Eh bien, non !

sir kemble, à part. Et c’est par ma faute!

Ah! mariage maudit!.. (Haut.) Il te respecte, au moins ?

eléna. Il me délaisse. Je suis pour lui une étrangère et une servante, jamais une compagne. Toujours l’isulcmcnt, toujours l'abandon !

sir kemble. Voyons, n 'es-tu pas nn peu injuste à son égarrl? ne l’exagères-lu pas ses torts ?. .. J’aintais bien la pauvre mère, et pourtant je lalai-sais souvent seule ; j'avais de graves occupations qui me retenaient loin d’eÜc; des engagements à tenir, le pain quotidien à gagner, une dot à amasser par le travail et l'économie, c’est sérieux tout cela : et les femmes ne sont pas raisonnables, elles ne tiennent pas assez comp'e dis nécessités, elles ont de folles tètes qui souvent nous récompensent bien mal de nos efforts eide nos fatigues, nousautrcschefsde famille. — Après tout, Williams gagne de l’argent, beaucoup d'argent.

eléna. Comment le gague-t-il?...

sir kemble. Mais...

êléna. Permettez. Quarante ans d’un travail continuel et pénible vous ontdonué une fortune lentement et honnêtement acquise:

en moins de trois années, sir Dickson aura amassé le double.

sir kemble. Et tu te plains ?. .

êléna. Il se sera enrichi en spéculant sur la faim, sur le froid, sur la pauvreté, sur la spoliation ; à force de ruses et de menaces, à coups d’huissiérs et de rccors; en attirant sur sa tête les imprécations, lesvcngeauces!..

sir KEMBLE. Oui, je sais qtl’il est très-dur avec les tenanciers et qu'on ne l'aime pas dans le pays.

êléna. O a l’exècre et la moitié de la haine qu’on lui porte retombe sur moi comme sur une complice!.. Depuis le jour où nous avons quitté la ville pour gérer la seigneurie de Kiane, je mène une vie atroce. Si, du moins, habituée par vous et par ma mère aux saintes pratiques de la charité, je pouvais guérir d’une main le mal qu’il fait de l'autre; mais non ! je n’ai pas une obole pour le pauvre, on ne me permet pas même l’impuissante pitié; cela serait d’un mauvais exemple, dit-on. — Tenez, hier, j’étais sortie dans le parc, je me promenais seule en pensantàvouslorsque j’euten dis des plaintesderrière lemurdc clôture: je regarde.. . une malheureuse femme, une mère peut-être, se débattait contre les tortures de la faim !.. Dickson, Dickson, murmura-t-cllc en tournant vers moi sesyeux hagards!., je m’élance d’un bond jusqu'au château, je rcviensavec des secours... elle était morte! — Le soir, mon mari inegronda, me dit avec colère que c’était encourager laparesse, la révolte, et malgré mes prières ne fit pas enterrer le cadavre ! — Oh ! mon cœur se soulève!..

SIA kemble. En vérité, c'est affreux !

êléna. La nuit, je ne peux pas dormir.

Le vent m'apporte comme un concert de malédictions, j'entends des voix gémissantes à tous les angles de mon imm use chambre et j'ai peur!.. Mon père, mon | ère, il nous arrivera malheur, j’en ai le pressentiment!.,

SIR kemble. Eléna, je vais t’emmener.

ÊLÉNA. Sir Dickson y consentira-t-il?..

sir kemble. Tardieu, il le faudra bien et dès ce soir encore. Je ne veux pas que mon enfant soit malheureuse !..

êléna. Oh ! vous êtes bon !

SIR KEMBLE. Sois tranquille, tu auras là bas de quoi donner aux pauvres!..

ÊLÊNA. Mon mari...

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