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CHAPITRE QUATRIEME

De tout ce que nous avons écrit jusqu'ici de la Belgique, il nous reste à tirer des conclusions. Ce sera le sujet de ce dernier chapitre.

Nous voulons croire à la sincérité des manifestations que la visite de la Mission belge a provoquées; nous sommes encore tout ému des marques de sympathie, d'admiration, qui ont été données aux représentants de la Belgique ; mais tout cela ne reste qu'un faible témoignage à tant de valeur, à tant de patriotisme, à tant de fierté, et c'est le devoir du Canada de faire plus encore ; il ne faut pas qu'il se contente d'un sentiment platonique purement idéal et sans réalité physique.

Nous avons contracté vis-à-vis de la Belgique une dette de reconnaissance, il est inutile de le démontrer; notre âme le sent bien ; et cette dette il faut la payer.

Dans son mémorable discours, quand il a parlé an nom des Canadiens, M. Edouard Montpetit a promis à la Mission belge que nous Tacquitterons cette dette.

" Ah ! Belges, s'est-il écrié, dans un beau mouvement oratoire, nous ne pouvons pas vous rendre vos enfants, vos femmes, vos vieillards, mais nous ferons tout ce que nous pouvons pour que toutes ces cruautés soient vengées et pour que votre peine immense soit un peu apaisée par un autre petit peuple. ".

Les acclamations qui ont reçu cet engagement solennel, disent assez que cette sympathie ne devait pas rester un sentiment purement platonique.

Et ce devoir, ce n'est pas seulement un Canadien français, qui nous le signale, c'est aussi deux grands organes de l'opinion publique anglaise qui le dictent à tous les Canadiens.

Le 25 septembre le Montréal Daily Star écrivait : " The duty before Canadians is to do what they can to succour the immédiate sufferers. Any appeal, made on behalf of the Belgians, should be met to the fullest of our abilities, and with a constant remembrance they are our brothers in affliction and danger, and that they fought for the cause to whose support we are just sending our bravest and our best. ".

Et le même soir le Herald-Telegraph disait aussi : " It is to aid the people of this heroic land that Canadians are now asked to give out of their abundance, either in money or in kind. The clear eut statements of the delegates kindled the heart of everyone who heard them more than volleys of impassioned pleading could hâve done. Such a service to the civilized world cannot pass without récognition and Canada must and will share in that acknowledgment. ".

Cet appel n'a pas été fait en vain. Les délégués n'étaient pas encore parmi nous, quand la Chambre dé Commerce de Montréal proposa que les recettes de la soirée du Monument National fussent versées à un fonds qui s'appellerait le Fonds de la Belgique ; puis ce fut le Board of Trade, qui, à l'issue de la visite des Délégués belges chez lui, organisa un fonds de secours ; ce fut ensuite le Comité de Secours belge organisé par un groupe de citoyens de notre ville, sous le patronage des consuls belges au Canada; ce fut partout la formation de comités semblables, à Québec, à Chicoutimi, et dans tous les grands centres du Canada.

Partout on ressentit tant de pitié pour cette vaillante petite nation, qui avait préféré sacrifier tous ses biens, à l'honneur de respecter la parole donnée, que de tous les points du pays, les gouvernements eux-mêmes se crurent obligés de faire leur part. Et c'est ainsi qu'on vit tour-àtour les gouvernements du Canada, et les gouvernements des provinces souscrire généreusement, pour venir en aide, au plus tôt, à la nation belge appauvrie, ruinée par les hordes de pillards du Kaiser. Les particuliers, comme les gouvernements, ont rivalisé de zèle, et nous les avons vu s'inscrire au fonds de secours. Cet appel n'a pas laissé, nos enfants, eux-mêmes, indifférents, et parmi les souscrijrtions, il se trouve des bambins, des fillettes, que les souffrances et les cruautés infligées aux chers enfants belges ont attendri profondément.

Tout cela est très beau. Bravo !

Mais là ne s'arrête pas encore notre obligation envers la Belgique. Quand ces argents généreusement souscrits seront judicieusement dépensés pour l'achat de vêtements et de nourriture pour les belges dépouillés et affamés, il faudra aussi songer à ces millions d'individus que la guerre a chassés de leurs foyers et de leur patrie, et qui ont été recueillis par la France, l'Angleterre et la Hollande.

Ici, c'est un devoir national qui s'impose à nous. Notre pays n'a pas encore traversé la période de ce que nous pourrions appeler de la formation de l'âme canadienne, et notre pays a tout intérêt pour compléter cette oeuvre, à réunir tous les meilleurs éléments ethniques.

Depuis quinze ans, le Canada laisse envahir ses plus belles régions par des centaines de milliers d'étrangers qui n'ont rien de commun avec nous; c'est ce qui fait qu'ils arriveront difficilement, sinon jamais à se " canadianiser " ; certains de ces éléments resteront réfractaires à l'assimilation, et il faudra encore bien des années avant de voir se réaliser ce que nos hommes d'Etat ont rêvé d'appeler " l'âme canadienne. ".

La guerre et les infortunes de la Belgique nous donnent l'occasion de réparer notre erreur. Pourquoi pas dès aujourd'hui, un grand effort officiel n'est-il pas tenté pour amener au Canada cette vaillante population qui retrouvera, ici, leur langue, leurs croyances, et qui s'adapteront facilement à nos us et coutumes, comme à notre climat.

Ce serait là aider vraiment la Belgique. . Quelle belle oeuvre accompliraient le gouvernement du Canada et le gouvernement de notre province !

M. Henri Carton de Wiart, en parlant de ses compatriotes, disait un jour, bien longtemps avant sa visite à Montréal : " le caractère dominant de toutes ces physionomies, c'est une simplicité grave, sûre d'elle-même et s'imposant aux autres. ".

Et au Monument National, il nous disait encore : " Le belge est industrieux, ardent au travail, au progrès ", et l'héroïsme dont il vient de donner au monde civilisé un si éclatant exemple, nous est une preuve de sa loyauté, du respect qu'il a de la parole donnée. Que pourrions-nous désirer de mieux ?

Le belge est agriculteur, expérimenté, il est artisan habile, il est savant et érudit, il est travailleur infatigable, et c'est ce qui faisait dire à Elisée Keclus et à Henri Charriant que la Belgique est " le champ d'expérience " tout autant que le champ de bataille de l'Europe.

Le président de la Mission belge l'a reconnu : " le Canada d'un océan à l'autre possède un territoire plein de disponibilités, en quelque sorte infini " ; qu'on place une énergie, comme l'énergie belge devant un tel champ d'activité; quels bénéfices ce serait pour les belges autant que pour nous.

Les Belges trouveront aussi dans notre pays, comme dans le leur, deux des grands peuples qui ont contribué le plus à faire la civilisation moderne : l'Angleterre et la France, veux-je dire; quelle coopération, quelle collaboration précieuse ils donneraient à la réalisation de l'idéal national canadien, et avec tous les éléments ethniques qui composent la nation belge quelle belle nation nous

pourrons devenir ! Ces éléments mis dans le creuset de notre civilisation, il se produirait une fusion de premier ordre.

L'action des agents divers sera d'autant plus efficace, que selon le mot de M. Henri Carton de Wiart, " nous sentons entre les belges et nous " une communauté mystérieuse faite de sympathie et d'affinités secrètes? "

La Chambre de Commerce de Montréal, dans une de ses réunions, a discuté cette question de l'immigration belge ; tous les membres présents ont été favorables au projet: seulement, il faut le dire, nous ne sommes pas prêts à recevoir maintenant cette précieuse immigration.

C'est ici que les Gouvernements doivent intervenir. Pourquoi les Gouvernements n'organiseraient-ils pas, dès maintenant, à Montréal, port d'arrivée, des bureaux de placement agricole ? Le Gouvernement fédéral n'a rien épargné pour donner à l'Ouest tous les avantages sur ce point; pourquoi à Montréal, ne ferait-il pas de même ? Pourquoi le Gouvernement provincial n'agiraitil pas de la même façon ?

Les Belges sont des experts en agriculture : pourquoi les grandes compagnies qui détiennent d'immenses étendues de terrains à Montréal et autour, ne les subdiviseraient-ils pas, et ne prépareraient-ils pas, dès cet hiver, des 8emi-ready farms, comme le C. P. R. a fait dans l'Ouest? Et quand les Belges arriveront au printemps, à bonne heure, ils pourraient aussitôt se mettre au travail, les uns comme fermiers engagés, les autres comme fermiers, locataires, suivant qu'ils auront plus ou moins de capitaux.

Et après tout cela il nous restera un devoir d'ordre économique à remplir vis-à-vis de la Belgique.

M. Hymans le disait aux hommes d'Affaires réunis au Board of Trade : " C'est le temps pour vous, hommes d'Affaires, de considérer où sont vos intérêts. ". Jusqu'ici la Belgique, quoiqu'elle nous ait fourni des capitaux pour la mise en valeurs de nos richesses naturelles, faisait relativement peu de commerce avec nous: nous lui préférions l'Allemagne; qu'il en soit fini de cette préférence, allons donc où notre sympathie nous porte.

Jusqu'à temps, que la Belgique soit relevée de ses malheurs et de ses infortunes, fournissons-lui, tout ce dont elle a besoin pour reprendre sa vitalité nationale et économique. Ayons pour elle un meilleur traitement ; adaptons nos tarifs à ses besoins, et aidons-là à reconquérir la place, qu'aux prix de tant d'efforts et tant de travail, elle s'était faite dans le domaine des activités humaines. Et quand lui seront revenus, avec la paix, la prospérité et le bien-être, notre pays sera heureux de l'amitié qu'il aura conquise.

L'heure de la rétribution tardera peut-être à venir, mais elle viendra et alors les puissances alliées victorieuses feront le partage des dépouilles : s'il est vrai que la récompense doit être proportionnée aux services rendus et la compensation aux dommages subis, n'est-ce pas que la Belgique devrait être la première et la mieux rétribuée. C'est elle qui a le plus lutté, c'est elle qui a le plus souffert, c'est elle qui aura accompli les plus beaux exploits d'héroïsme, n'aura-t-elle pas mérité la plus généreuse compensation.?

Et j'entrevois, maintenant, la Belgique agrandie, à même le territoire de son infâme envahisseur; je vois renaître de leurs cendres sa grande université et sa bibliothèque, reconstituées, comme Fa suggéré M. Clément Janin, avec les chefs d'oeuvres, des universités et des bibliothèques allemandes, je vois ses églises et ses temples recontruits, après la destruction des usines d'Essen, la cathédrale de fer des hordes teutones " ; j'entrevois enfin une Belgique enrichie, pour avoir tout donné, une Belgique prospère et puissante, dont l'amitié sera recherchée par tous les peuples, dont la puissance sera redoutée par tous ses ennemis vaincus; et alors quel orgueil ce sera pour notre pays, de se donner le témoignage dans l'histoire des peuples, qu'il a contribué pour sa part à la grandeur, à la prospérité et à la puissance d'une nouvelle Belgique, devenue une des grandes nations du monde !

O Belgique.

Tu Tivras, toujours grande et belle, et ton invincible unité Aura pour devise immortelle : " Le Eoi, la loi, la liberté. ".

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